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Désanthropocentrer la décroissance

Par Andrea Levy, texte présenté dans le cadre de La grande transition, le 22 mai 2021

Tourte voyageuse disparue en 1914.

Nous sommes plusieurs aujourd’hui – toutes et tous objecteurs de croissance – à vouloir réfléchir un peu plus sur les angles morts de notre vision du monde toujours en évolution et de notre quand même très jeune mouvement. Quand on a de la difficulté à avancer dans nos objectifs, on a tendance à se poser des questions. Personnellement, je ne pense pas que ce sont surtout les angles morts de la décroissance qui nous empêchent de transformer la décroissance en mouvement de masse. Pour la décroissance, comme pour toute façon de penser, qui remet en question le mode de production et consommation dominant, le défi du déni et de l’aliénation est énorme. Je vais reprendre l’observation, très souvent citée, attribuée au critique littéraire Fredric Jameson : « C’est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. »

Donc, identifier les angles morts de la décroissance risque de ne pas nous aider à gagner de nouveaux adhérents, mais ce n’est pas une raison pour détourner notre regard critique ni d’arrêter d’enrichir notre analyse.

Je voudrais alors soulever la question de ce qu’on appelle la biodiversité, c’est à dire le monde naturel avec la magnifique plénitude de vie plus qu’humaine qu’il englobe – ou, devrais-je dire, qu’il englobait. Parce qu’on ne saurait ignorer que presque tous les mois maintenant est publié un autre rapport faisant état de l’effondrement de ce monde. Nul besoin d’accorder à la biodiversité une valeur en soi pour comprendre l’ampleur du problème. Robert Watson, président de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, nous assure que la perte de la biodiversité est une menace aussi importante pour l’humanité que les changements climatiques. Le bien-être et la survie humaine dépendent de ce monde naturel d’une façon que nous commençons à peine à comprendre. 

Pourtant on n’en parle presque pas – même à l’intérieur du mouvement décroissanciste.  Dans le cas de la décroissance, il s’agit quand même d’un paradoxe dans la mesure où il n’existe pas de solutions techniques possibles, en fin de compte, au besoin urgent de défendre le monde naturel. Il faut vivre autrement; il faut décroitre.

Pour décoloniser l’imaginaire, comme la décroissance nous enjoint de faire, il faut désanthropocentrer la décroissance. Ce qui veut dire, au minimum, de bien intégrer dans notre pensée et notre projet l’urgence de lutter contre la destruction du monde naturel et pour la défense des intérêts des espèces non humaines ainsi que de s’assurer que nos propositions concrètes s’orientent en ce sens. Ce projet à mon avis va de pair avec la décolonisation non seulement de l’imaginaire, mais de nos sociétés actuelles, car de par le monde ce sont les peuples autochtones qui ont réussi beaucoup mieux que les sociétés dominantes occidentales à gérer la terre et tout ce qui lui appartient. 

Ce qui m’amène au prochain point que je voulais soulever aujourd’hui : ma contribution à notre tentative de répondre à la question des stratégies à privilégier pour les objecteurs de croissance. Mon impression est que malgré nos efforts de dissocier la décroissance de l’image des gestes individuels et de la simplicité volontaire, cette vision nous colle. Je pense qu’il sera utile pour nous qui n’avons pas, il faut l’avouer, un plan de transition développé, de se joindre à d’autres groupes dans la mouvance écologiste et le mouvement décolonial qui remet en cause le système dominant. Ensemble nous serions plus en mesure d’élaborer un programme minimal qui servirait à nous unifier autour de quelques réformes structurelles clés en guise de réponse radicale – donc qui relève de la racine – à la catastrophe en cours, dont les pandémies actuelles et futures, qui découlent de notre relation destructrice avec le monde naturel, ne sont qu’une des manifestations visibles.