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La COVID-19, symptôme du mal de l’infini

Par Yves-Marie Abraham

La course sans fin à la production de marchandises et à la toute-puissance technoscientifique : tel est le « mal de l’infini », dont souffrent aujourd’hui la presque totalité des sociétés humaines. La pandémie de COVID-19 en constitue l’un des plus récents symptômes. Les principaux aspects de cette pandémie ont en effet pour cause ce mal dévastateur.

Destruction écologique

Comme on le sait à présent, la maladie infectieuse qui se trouve à l’origine de cet événement catastrophique est une anthropozoonose, c’est-à-dire une maladie transmise par des animaux non-humains à des animaux humains. Ce type de transmission n’a rien de nouveau. Une première vague importante de zoonoses a affecté l’espèce humaine lorsque certains de ses membres ont commencé à pratiquer l’agriculture il y a environ 10 000 ans. Mais, nous subissons depuis quelques décennies une seconde vague de ce genre de maladies. Sont en cause notamment la destruction et la transformation massives des habitats d’animaux sauvages, ce qui augmente les occasions de contacts étroits entre ces derniers et notre espèce1Sonia Shah, « Contre les pandémies, l’écologie », Le Monde diplomatique, mars 2020. En ligne <https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547> (À paraître en 2020, de la même autrice, aux éditions Écosociété : Pandémie : Traquer les épidémies, du choléra aux coronavirus).. Pourquoi ces dévastations? Essentiellement pour soutenir la croissance économique et la hausse du sacro-saint PIB, qui exige que toujours plus de marchandises soient produites, ce qui ne peut être obtenu qu’en consommant toujours plus de « ressources naturelles » en tous genres, contrairement à ce que continuent de nous promettre les prophètes d’un « développement durable » ou d’un « green new deal ».  

mondialisation

Cette course à la croissance est en cause également dans la vitesse à laquelle la COVID-19 est devenue pandémie. Cette zoonose dont le premier cas semble avoir été diagnostiqué au tout début du mois de décembre 2019 à Wuhan en Chine Centrale a infecté, en l’espace de six mois à peine, plus de 8 000 000 de personnes dans 180 pays différents (sur 197 État-nations recensés par l’ONU). Comment cela a-t-il été possible?  On ne peut produire et vendre toujours plus de marchandises qu’au prix d’une continuelle extension des marchés, comme l’expliquait déjà il y a plus de deux siècles Adam Smith dans ses fameuses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). En d’autres termes, la croissance continuelle du PIB suppose la mondialisation des échanges. Cela implique que certains humains – les plus riches généralement – circulent sans arrêt et à vive allure à travers la planète, soit pour contribuer à la production de ces marchandises, soit pour les consommer, dans le cadre de l’industrie touristique en particulier. Ce sont eux qui, au cours de l’hiver 2020, ont propagé le virus aux quatre coins du monde, en servant ces fétiches que sont pour nous les marchandises.

maladies de civilisation

Ce que l’on sait des facteurs de létalité de cette maladie n’est pas sans rapport non plus avec le « mal de l’infini ». Il semble en effet que la COVID-19 ait tué principalement des personnes âgées atteintes de certaines maladies chroniques telles que l’hypertension artérielle, le diabète ou les maladies coronariennes. Ces problèmes de santé, dont on ne meurt pas forcément mais dont on ne guérit jamais vraiment, sont nommés parfois aussi des « maladies de civilisation ». Et pour cause. Leur prévalence est étroitement liée au mode de vie qui s’est imposé au cours du siècle dernier dans toutes les sociétés occidentales et qui s’étend aujourd’hui dans le reste du monde2André Cicollela, Toxique planète, Paris, Seuil, 2015.. Ce mode de vie est caractérisé notamment par le manque d’exercice physique, la consommation d’aliments industriels de plus en plus transformés et l’absorption de toutes sortes de drogues grâce auxquelles nous « tenons le coup » avec plus ou moins de succès (alcool, caféine, nicotine…). Il est propre aux « sociétés de croissance » et peut être tenu largement responsable de ces maladies qui ont rendu vulnérables les plus âgés d’entre nous face au SRAS-CoV-2.

Contreproductivités

Force est de constater enfin que les nations les plus riches, au regard de cet indicateur fétiche qu’est le PIB par habitant, n’ont pas été mieux protégés de la pandémie que les autres. Certes, il est possible que certains pays pauvres dans lesquels la COVID-19 semble avoir été moins dévastatrice ne soient pas en mesure de produire des données épidémiologiques fiables. Par ailleurs, les générations les plus âgées sont relativement plus populeuses dans les pays les plus riches, or ce sont-elles qui sont les plus menacées par ce nouveau coronavirus. Soit. Mais, comment expliquer néanmoins que cette pandémie ait fait des ravages si spectaculaires dans les États-nations considérés comme les plus « avancés », tant sur le plan économique que technoscientifique?

Sous réserve de mener une étude sur le sujet, suggérons deux hypothèses, au demeurant complémentaires. D’une part, au moment où la pandémie s’est produite, nos systèmes de santé étaient affaiblis par des décennies de coupes budgétaires et de réformes visant à réduire les coûts gigantesques qu’ils représentent. De tels choix politiques n’ont rien d’étonnant au sein de sociétés productivistes telles que les nôtres, qui ne valorisent dans le fond que l’accumulation de marchandises. Dans des sociétés de ce genre, les activités de soin ne représentent que des coûts, surtout quand il s’agit de soigner des humains eux-mêmes improductifs, tels que les personnes âgées en perte d’autonomie.

D’autre part, comme l’a montré de manière magistrale le philosophe et historien Ivan Illich dès les années 1970, nos systèmes de santé « modernes » tendent paradoxalement à devenir de moins en moins performants à mesure qu’ils grossissent et éliminent toutes les autres manières de se soigner3Ivan Illich, Némésis médicale, Paris, Seuil, 1975.. L’un des symptômes les plus évidents de cette contreproductivité est la maladie nosocomiale, celle que l’on contracte dans un lieu où l’on espère être soigné. C’est la conséquence du fait de traiter la maladie de manière industrielle et technocratique, en particulier dans ces vastes usines à soins que sont les hôpitaux. L’hécatombe qui vient de se produire en Occident dans les établissements hospitaliers destinés aux personnes âgées illustre de façon caricaturale et monstrueuse cet effet pervers propre à la quête d’efficacité technique qui caractérise la dynamique de nos sociétés.

Soins d’urgence

Comment guérir du « mal de l’infini », pour limiter les risques de pandémies à venir, mais aussi les désastres bien plus mortels encore que vont provoquer le dérèglement climatique, l’érosion de la biodiversité, la destruction des sols, les perturbateurs endocriniens, etc.? La bonne nouvelle est que ce mal n’est pas inscrit dans une quelconque nature humaine. Il s’est imposé avec cette forme de vie sociale que l’on appelle capitalisme, qui n’est elle-même qu’une invention récente et contingente dans l’histoire de notre espèce. Or, ce que des humains ont fait, d’autres peuvent le défaire. La guérison est donc envisageable. Elle suppose cependant de cesser de croire qu’il suffirait pour écarter ces dangers de rendre le capitalisme plus vert, plus responsable, plus humain, plus éthique ou que sais-je encore. Il faut l’abattre.

Notes   [ + ]

1. Sonia Shah, « Contre les pandémies, l’écologie », Le Monde diplomatique, mars 2020. En ligne <https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547> (À paraître en 2020, de la même autrice, aux éditions Écosociété : Pandémie : Traquer les épidémies, du choléra aux coronavirus).
2. André Cicollela, Toxique planète, Paris, Seuil, 2015.
3. Ivan Illich, Némésis médicale, Paris, Seuil, 1975.

Relancer l’économie croissanciste ou refaire la société?

par Polémos, groupe de recherche indépendant sur la décroissance au Québec

Photo : Alvin Trusty, CC BY-NC 2.0

Une version de cette lettre a été publiée dans le Devoir, le 22 mai 2020. Nous publions une version rectifiée et sans les modifications apportées par le journal.

Alors que de nombreux pays entament leur déconfinement et que l’incertitude quant au futur s’installe, nombreux sont les scientifiques, les citoyen·ne·s et les acteurs de la société civile à travers le monde à se faire entendre et à en appeler au déploiement de nouvelles idéologies politiques.

Depuis les années 1970, de multiples études démontrent que nos modes de vie occidentaux constituent le fond du problème. Qu’il s’agisse de l’origine de l’épidémie (en partie imputable à l’industrialisation massive qui s’accompagne d’une destruction des habitats naturels), de son caractère pandémique (mondialisation des échanges, tourisme de masse), de sa létalité (elle tue surtout les personnes les plus fragilisées) et du désastre qu’elle occasionne dans nos « mouroirs industriels » (CHSLD), la crise que nous vivons trouve son origine dans la recherche effrénée d’une croissance illimitée dans un monde aux ressources pourtant limitées.

Cette crise révèle les nuisances engendrées par notre système économique globalisé actuel. Au Québec, le virus dévoile en particulier l’absence de solidarité envers les aîné·e·s. À ce titre, la crise que nous vivons, et celles que nous serons amené·e·s à subir à nouveau, nécessitent de repenser de fond en comble l’organisation de notre société.

Une société différente est possible

Dès mars, beaucoup ont été forcé·e·s de ralentir. Le moment est approprié pour réévaluer nos échelles et abroger cette « quête » sociale pour la croissance et repartir sur des bases plus saines, plus justes et plus solidaires.

Pour éviter toute confusion, rappelons que la récession qui nous attend n’est en rien de la décroissance. Une société post-croissance implique que l’on prenne collectivement un engagement en faveur de la réduction de la production et donc de la consommation marchande et que l’on réorganise la société de manière différente.

La décroissance, ce n’est pas quelque chose que l’on subit, c’est un projet commun que l’on planifie ensemble de manière conviviale.

Des relations fondées sur la solidarité | Partager plus

La crise aura permis de recréer des liens de solidarité au sein de nos communautés tout en mettant en évidence l’isolement et la précarité de plusieurs (aîné·e·s, immigrant·e·s, femmes, enfants, etc.). La redistribution et la justice sont au cœur d’un projet de société post-croissance. Il s’avère essentiel de repositionner la communauté au centre de nos priorités plutôt que de tout miser sur la responsabilité de l’individu. Nous devons nous réapproprier les biens communs anciens, pensons aux coopératives (Coop Couturières Pop, Alte Coop, Coopérative Novaide), tout en créant de nouveaux communs (Cohabitat Québec). La crise nous a prouvé que nous avons les capacités d’effectuer ce repositionnement et celui-ci doit s’effectuer hors des formes politiques et économiques dominantes.

Mettre la vie au centre de l’économie | Produire moins et mieux

La crise climatique, l’augmentation des inégalités et la pandémie actuelle exacerbent les limites sociales et écologiques de la croissance illimitée. Vouloir toujours plus n’est plus une option, il faut tendre vers la suffisance et se concentrer sur des besoins essentiels mieux redistribués. La croissance ne produira jamais « assez » pour tout le monde, car le mode de vie des nantis n’est pas universalisable.

Le lien entre la croissance du PIB et les émissions de carbone qui dérèglent gravement notre climat n’est plus à faire et la solution ne proviendra pas de la technologie. Si l’on souhaite l’autonomie alimentaire, pourquoi ne pas miser sur la permaculture au lieu de se lancer dans des projets de serres hypertechnologiques en monoculture?

L’innovation technologique est insuffisante et comporte son lot de problèmes (exploitation des ressources rares et des individus plus précaires).

Démocratiser la société | Décider ensemble

Nous proposons d’élaborer ensemble un projet politique de société ou ce qui est produit et consommé est décidé collectivement en fonction du bien commun. Il est nécessaire de déployer notre capacité collective de décider ensemble de notre avenir, libéré·e·s des grandes infrastructures techniques et institutionnelles centralisées. Les décisions communes peuvent se faire dans le voisinage, au sein d’un quartier, comme le Collectif c’est à nous (Bâtiment 7), une OBNL autogérée de Pointe-Saint-Charles, ou d’un village (écovillage et écohameau).

En somme, la crise nous dévoile ce qui mérite ou non d’être sauvegardé de la modernité occidentale. L’illusion que « tout va bien » entretenue par l’abondance de marchandises superflues ne peut désormais plus acheter l’acceptation des injustices sociales et de la détérioration de notre environnement causées par le système économique. Le moment que nous vivons est tout indiqué pour « décoloniser notre imaginaire » et renouveler notre société. Une société post-croissance n’est en rien utopique ; il existe déjà un grand nombre d’initiatives au Québec à prendre pour exemple.

Le changement de paradigme est possible.