Archives par mot-clé : Décroissance

90e congrès acfas – appel à communications

Date limite de soumission des propositions de communications : 9 février 2023

cop15 à Montréal : 3 conférences sur la décroissance à mettre à l’Agenda

Dans le contexte de la COP15, qui se tiendra en décembre à Montréal, retrouvez Andrea Levy, membre de Polémos, aux côtés de Maude Prud’homme (RQGE) et Éric Pineault (UQAM), dans une conférence intitulée « Décroissance: les premiers jalons à poser d’ici cinq ans ».

Quand? Le 7 décembre de 19h à 21h

Dans le cadre de cet événement « Les solutions aux causes sous-jacentes de la perte de biodiversité », 2 autres conférences sur la décroissance sont organisées:

  • Comment aller au-delà de la croissance économique? avec Peter Victor (Université de York) et Clifford Atleo (Université Simon Fraser)

Quand? Le 7 décembre de 9h à 12h

  • Mettre en oeuvre la post-croissance et la décroissance: les jalons pour les cinq prochaines années avec Aaron Vansintjan (Université du Vermont), Donnie Maclurcan (Post Growth Institute) et Iago Otero (Université de Lausanne)

Quand? Le 8 décembre, de 13 à 17h

Inscriptions gratuites mais obligatoires ici!

Participation de Polémos au Festival de la décroissance à Québec

Un festival de la décroissance se tiendra du 13 au 18 juin 2022 à Québec!

Une belle programmation vous permettra de réfléchir aux différentes idées proposées par le mouvement de la décroissance et d’échanger sur le monde de demain, le tout dans une ambiance conviviale.

Polémos sera de la partie avec:

  • Noémi Bureau-Civil, qui offrira une introduction à la décroissance et actions militantes, le 18 juin à 10h
  • Ambre Fourrier, qui jasera revenu de base comme moyen de transition vers une société post-croissance (oui mais lequel ?), le 18 juin à 14h

Au plaisir de faire votre rencontre!

Pour consulter la programmation complète du festival: https://centrejacquescartier.org/activite/festival-decroissance/

L’hydrogène est-il vraiment le champion de la transition énergétique?

Par Florent Bègue

Cellule d’hydrogène. Crédit : Joseph Brent – photo sous licence CC BY-SA 2.0

Face aux conséquences économiques d’une crise sanitaire mondiale sans équivalent, de nombreux gouvernements ont mis sur pied des plans de relance exceptionnels dont l’un des piliers est la transition énergétique. L’ambition affichée est de tout mettre en œuvre pour honorer leurs engagements de décarbonation pris dans le cadre de l’accord de Paris sur le climat1Par suite de la COP 21 de 2015, 195 pays ont ratifié cet accord contenant, entre autres décisions, l’objectif de maintenir d’ici 2100 le réchauffement climatique « nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels ». tout en stimulant leur croissance. 

Si les stratégies et les montants alloués diffèrent, un élément revient de manière récurrente, comme avenue privilégiée vers un monde « bas-carbone » : l’hydrogène. Il semblerait que les propriétés de rupture que l’on prête à ce gaz fassent l’objet d’un consensus international, servant de base aux dirigeants politiques et aux industriels pour dessiner aux citoyens les contours d’un monde post-pétrole. 

Or, lorsque l’on se penche sur les différentes conventions et accords internationaux depuis le sommet de Rio (1992) il apparaît que, sur le sujet de la lutte contre le réchauffement climatique, les consensus soient suffisamment rares pour être soulignés. Alors pourquoi l’habituelle cacophonie fait-elle place à tant de hâte à miser massivement et mondialement sur ce gaz, malgré les échecs des tentatives passées de son déploiement auprès du grand public? L’hydrogène serait-il finalement le « chaînon manquant de la transition énergétique »2Boulanger, V. (8 septembre 2020). « L’hydrogène vert, chaînon manquant de la transition », récupéré de https://www.alternatives-economiques.fr/lhydrogene-vert-chainon-manquant-de-transition/00093364, l’élément de substitution tant espéré des énergies fossiles qui s’épuisent? Comme toutes les solutions « miracles », elle semble cacher une part d’ombre et d’inconnu dont les décideurs semblent s’affranchir, préférant l’utopie cornucopienne au renoncement de la croissance.

UN ENGOUEMENT MONDIAL, FORTEMENT RELAYÉ

En 2019, un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a été l’un des premiers à mettre en exergue l’élan international, politique et économique autour de l’hydrogène. Enjoignant les gouvernements et les investisseurs à en faire « un élément important de notre avenir énergétique propre et sécurisé » (Birol, 2019)3Propos du Dr Fatih Birol, directeur général de l’AIE. Extrait de la présentation du rapport « L’avenir de l’hydrogène : saisir les opportunités d’aujourd’hui » réalisé en 2019, à la demande du Japon, alors à la présidence du G20. Site internet de l’AIE. Récupéré de https://www.iea.org/reports/the-future-of-hydrogen., ce rapport a souligné que les technologies de production étaient matures, indiquant le vaste potentiel de développement de la filière. 

Si certains pays comme le Japon, l’Allemagne ou la France avaient déjà manifesté un regain d’intérêt pour l’hydrogène dès le milieu des années 2010, ce rapport semble avoir donné un véritable coup d’accélérateur aux projets. Pour l’illustrer, le plan « hydrogène vert », présenté en 2018 par le ministre français de l’Écologie en place, Nicolas Hulot, prévoyait une allocation de 100 M€ sur 10 ans (environ 150 M $ CAD) pour développer la filière. En 2020, soit seulement deux ans plus tard, l’enveloppe est passée à 7 G€ sur 10 ans, soit 70 fois plus! 

La même surenchère est observée dans la majorité des pays, que ce soit ceux du Nord global, mais aussi dans de nombreux pays du Sud global, notamment en Asie (en Chine et Corée du Sud), en Amérique du Sud (Brésil, Chili, Argentine) ainsi qu’au Moyen-Orient, où l’Arabie Saoudite se positionne déjà comme un acteur majeur4Favennec J.-P. (11 mars 2021). « Monde d’après (le pétrole). L’Arabie saoudite a un plan audacieux pour prendre le contrôle du marché à 700 milliards de l’hydrogène ». Récupéré de https://atlantico.fr/article/decryptage/l-arabie-saoudite-a-un-plan-audacieux-pour-prendre-le-controle-du-marche-a-700-milliards-de-l-hydrogene-petrole-revolution-investissements-jean-pierre-favennec, anticipant une raréfaction des ressources pétrolières. Ainsi, les feuilles de route s’accumulent, fixant des objectifs nationaux plus ou moins ambitieux, articulés autour de quatre applications principales : production d’électricité et de chaleur pour les bâtiments, décarbonation de procédés industriels, mobilité et applications « de niche » comme l’alimentation énergétique de sites non connectés au réseau électrique.

En Europe, le développement de la filière est l’un des piliers du Green deal5Pacte vert pour l’Europe (validé le 15 janvier 2020), constitué d’une loi sur le climat et de mesures de subventions pour les projets destinés à la transition énergétique et l’environnement. Environ 470 G€ seront consacré au développement de la filière. voté en janvier 2020, dont l’Allemagne est le principal soutien. De ce côté de l’Atlantique, aux États-Unis, la production d’électricité décarbonée est l’un des axes majeurs de l’Hydrogen Program Plan, document-cadre publié par le Département de l’énergie en novembre 2020, qui met l’emphase sur les nouveaux procédés technologiques permettant de produire de l’hydrogène « bas carbone », notamment à travers un couplage de sa production à des centrales nucléaires6Merlin C. (4 mars 2021). « Le couple nucléaire-hydrogène aux États-Unis, une romance en devenir? » Récupéré de https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/edito-energie/couple-nucleaire-hydrogene-aux-etats-unis-une-romance

Le gouvernement fédéral du Canada, persuadé du rôle majeur que peut prendre le pays dans le domaine7Guzun V., Drost A. et P. Balabuch (5 février 2021). « Stratégie canadienne relative à l’hydrogène : un cadre ambitieux pour une économie de l’hydrogène prospère ». Récupéré de https://www.blakes.com/perspectives/bulletins/2021/strategie-canadienne-relative-a-l-hydrogene-nbsp; -un-cadre-ambitieux-pour-une-economie-de-l-hydroge, a dévoilé en décembre 2020 un plan stratégique de 1.5 G$8 Ibid., fortement relayé par la presse9Gouvernement du Canada. (décembre 2020). « Stratégie canadienne pour l’hydrogène : Saisir les possibilités pour l’hydrogène ». Disponible https://www.rncan.gc.ca/changements-climatiques/strategie-relative-lhydrogene/23134?_ga=2.230629084.1198298404.1612298868-1880799273.1612298868. Enfin, au Québec, l’hydroélectricité représente un atout stratégique10Roy, J. et M. Demers (2019). La filière de l’hydrogène : un avantage stratégique pour le Québec. Rapport publié par la coalition Hydrogène Québec. Récupéré de https://hydrogene.quebec/pdf/La%20fili%C3%A8re%20de%20l’hydrog%C3%A8ne_un%20avantage%20strat%C3%A9gique%20pour%20le%20Qu%C3%A9bec.pdf dans le développement d’une filière d’hydrogène « vert »11Tanguy P., Fradette L., Chaouki J., Neisiani M., et O. Savadogo (2020). Potentiel technico-économique du développement de la filière de l’hydrogène au Québec et son potentiel pour la transition énergétique – Volet C : Propositions pour le déploiement de l’hydrogène vert au Québec. Rapport préparé pour Transition énergétique Québec. Polytechnique Montréal, 30 p.  Récupéré de https://transitionenergetique.gouv.qc.ca/expertises/hydrogene. D’ailleurs, une première action concrète du « Plan pour une économie verte en 2030 » a été d’allouer cette année 15 M$ pour « soutenir des projets d’innovation dans ce domaine »12Ministère de l’énergie et des ressources naturelles (18 janvier 2021). Stratégie québécoise de l’hydrogène vert. « Le Gouvernement du Québec alloue 15 M$ pour soutenir le développement de la filière de l’hydrogène vert ». Récupéré de https://www.newswire.ca/fr/news-releases/strategie-quebecoise-de-l-hydrogene-vert-le-gouvernement-du-quebec-alloue-15-m-pour-soutenir-le-developpement-de-la-filiere-de-l-hydrogene-vert-815893459.html, prémices d’une stratégie plus large dédiée à la question de l’hydrogène « vert » et des bioénergies. 

Cet engouement pour l’hydrogène (surtout l’hydrogène « propre ») est bien entendu encouragé par de nombreux lobbies et groupes d’intérêts. Composés d’industriels13Plusieurs groupes sont très actifs. En Europe, on peut citer l’European Clean Hydrogen Alliance, qui réunit deux fois par an ses 1400 membres actuels dans l’European Hydrogen Forum dont le prochain est prévu en juin 2021. Au Canada, l’Association Canadienne du Gaz ainsi qu’Hydrogène Québec sont très actifs sur le sujet, finançant de nombreuses publications. Au niveau mondial l’Hydrogen Council, un lobby créé en 2017 à la suite du 47e forum économique de Davos, comptait à ses débuts 13 membres parmi les plus poids lourds de l’énergie. Il compte en 2021 plus d’une centaine de membres répartis dans le monde entier, principalement des géants industriels (transport, énergie, pétrochimie) et des banques., d’experts scientifiques14On peut évoquer ici plusieurs études récentes de l’International Renewable Energy Agency (IRENA), du Word Energy Council (WEC), des experts scientifiques de l’union Européenne ou encore de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) au Québec. et d’universitaires travaillant en partenariat avec les pouvoirs publics, ils voient en cette énergie du futur une ressource formidable et un excellent moteur de croissance. En effet, « l’économie hydrogène »15Global Shift Institute. (1er mars 2021). « Vers une économie de l’hydrogène ? ». Récupéré de https://www.globalshift.ca/vers-une-economie-de-lhydrogene/ est en forte progression et son potentiel financier, estimé à 700 G$ US par an en 205016 Mathis W. (1 novembre 2020). « Hydrogen Wars’ Pit Europe v. China for $700 Billion Business » Récupéré de https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-11-01/-hydrogen-wars-pit-europe-v-china-for-700-billion-business par l’agence Bloomberg, attire les investisseurs. Sans oublier que cette initiative est relayée par une couverture médiatique très large et plutôt favorable, comme en témoignent les nombreux articles et publications parus sur le sujet au cours des trois dernières années, dont l’objectif semble être l’acculturation des citoyens à cette « révolution » énergétique17De Perthuis C. (9 septembre 2020). « L’hydrogène sera vraiment révolutionnaire s’il est produit à partir des renouvelables » Récupéré de https://theconversation.com/lhydrogene-sera-vraiment-revolutionnaire-si-il-est-produit-a-partir-des-renouvelables-145804

Mais si l’intérêt au niveau politique, scientifique et industriel est indéniable, un rapide retour en arrière sur l’histoire de ce gaz et les tentatives de commercialisation pour un usage quotidien jettent le doute sur le succès de son déploiement à grande échelle. 

L’amnésie collective autour de la « solution » hydrogène

L’hydrogène (H) est l’atome le plus répandu dans l’univers. Sous forme de dihydrogène (H2), c’est un gaz dont les potentialités énergétiques et les propriétés physiques représentent un substitut crédible des carburants fossiles. Très peu disponible à l’état naturel18Quelques gisement ont été découverts au fond des océans et dans les zones de faille active, où l’H2 est mélangé à des émanations de gaz volcaniques, mais également en Russie, dans la croûte continentale ou encore au Mali, qui dispose d’une source d’hydrogène très pur, à 98 %., il est nécessaire de le produire à partir d’autres ressources pour en disposer. Pouvant être stocké après avoir été produit à partir d’électricité (dans des cuves spéciales à cause de sa forte volatilité), il offrirait une solution idéale pour pallier l’intermittence des sources d’énergie renouvelables, comme le photovoltaïque ou l’éolien. 

De plus, liquéfié ou compressé, il peut être transporté (via des pipelines par exemple) pour servir de source d’énergie à un endroit différent du lieu de production, avec très peu de pertes : c’est en ce sens qu’on le qualifie de « vecteur énergétique ». On peut ensuite l’utiliser soit directement comme carburant (pour produire de la chaleur ou de la force motrice), soit pour produire de l’électricité à l’aide d’une pile à combustible (PAC). Enfin, lors de sa combustion, il ne rejette que de l’eau, ce qui en fait une source d’énergie compatible avec les objectifs de décarbonation, sur le papier tout du moins.

Mis en évidence par le chimiste suisse Paracelse au début du XVIe siècle, dont les travaux seront repris au XVIIIe siècle par Henry Cavendish, il est obtenu dans un premier temps en faisant réagir des métaux (zinc, fer) avec de l’acide sulfurique. Antoine Lavoisier présente ce « gaz inflammable » en 1783 à l’Académie des sciences de Paris, sous le nom d’hydrogène, du grec « formeur d’eau » et ce n’est qu’en 1800 que la production de ce gaz par électrolyse19On sépare les molécules d’eau (H2O) en deux parties : l’H et l’O. Il sera formé de l’H2 et de l’O2 par recombinaison moléculaire. Il faut un peu plus d’1 KWh d’électricité pour fabriquer l’équivalent d’1KWh d’H2 à cause des quelques pertes énergétiques liées à la transformation chimique. Lors de la retransformation en électricité, le rendement total chute à 32 % (soit 0.33 kWh) et doit donc être fortement amélioré pour représenter une solution efficace. de l’eau est réalisée pour la première fois. 

On la doit à deux autres chimistes, William Nicholson et Sir Anthony Carlisle. Alors qu’ils laissent tomber dans l’eau les conducteurs d’une pile électrique inventée par Alessandro Volta la même année, ils identifient la présence de deux gaz, l’oxygène et l’hydrogène, formés autour des pôles de la pile. Ce procédé ayant pour principal défaut de nécessiter une grande quantité d’électricité, peu disponible à cette époque, déjà les industriels lui préfèrent une production à partir de la pyrolyse du charbon dans des usines à gaz (gazéification) : brûlé à très forte température, ce dernier se décompose en gaz de houille, composé à 50 % d’H2. Les autres gaz produits sont majoritairement du méthane et du monoxyde de carbone, principaux responsables de l’effet de serre tant décrié. 

Dès le XIXe siècle, l’hydrogène est intégré dans de nombreuses innovations technologiques et procédés industriels. Dans la mobilité tout d’abord. Étant bien plus léger que l’air, il sert à gonfler les ballons puis les dirigeables. Mais sa très forte inflammabilité est un problème et après le tragique événement du zeppelin Hindenburg en mai 1937, il est totalement abandonné pour cette utilisation « grand public ». 

Puis rapidement, les inventeurs perçoivent son potentiel énergétique. En 1807, le premier moteur à combustion interne, inventé par François Isaac de Rivaz, est conçu pour fonctionner à l’hydrogène (en réalité, au gaz de houille). La pile à combustible (PAC) quant à elle est une technologie mature. Inventée en 1845 par William Robert Grove, c’est un modèle plus « élaboré » (développé par Francis T.Bacon) qui servira aux premières missions spatiales Apollo dans les années 60. 

Présentant un fort potentiel énergétique, l’hydrogène a longtemps été couplé au méthane dans le gaz de ville, pour alimenter l’éclairage public. Dans les années 70, des études sur l’hydrogène comme source d’énergie et stockage d’électricité issue d’énergie solaire sont réalisées, notamment aux États-Unis, en prévision de la fin des ressources d’hydrocarbures. L’hydrogène y est pour la première fois envisagé comme une solution énergétique viable et « l’économie de l’hydrogène » prend forme, popularisée dans les années 2000 par l’essayiste et prospectiviste économique américain Jérémy Rifkin, dans un livre paru en 200220Rifkin J. (2002). L’économie hydrogène : après la fin du pétrole, la nouvelle révolution économique. Paris : La Découverte, 334 p.

Différentes études et initiatives ont ensuite été lancées durant les années 70 et 80 (notamment financées par l’International Gas Association for Hydrogen Energy), dans le secteur de la mobilité. Puis de nouveau dans les années 2000 avec le lancement de programmes et d’ateliers organisés par l’International Partnership for Hydrogen Economy Développement21Jammes L. (2021) « Regards croisés sur les feuilles de route hydrogène de trois pays : le Canada, le Japon et la France. Quels enseignements? » dans Transition énergétique bas carbone (et hydrogène) : quelles politiques? VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Hors-série 34. consulté le 29 mai 2021. Récupéré de http://journals.openedition.org/vertigo/30135, dont font partie le Canada et la France. La recherche a abouti à l’amélioration des PAC et au prototypage de véhicules à hydrogène (notamment par BMW), persuadés que la filière avait un grand potentiel. Mais la crise économique de 2008, les coûts technologiques exorbitants et le manque de maturité des réseaux de distribution ont freiné fortement les développements. L’hydrogène est resté un bruit de fond dans le mix énergétique, jusque récemment.

Un obstacle majeur : la production décarbonée

En 2019, environ 120 millions de tonnes d’H2 ont été produites et consommées dans le monde22Sönnichsen N. (26 janvier 2021) « Global hydrogen production and use by sector 2019 » Récupéré de https://www.statista.com/statistics/1199339/global-hydrogen-production-and-consumption-by-sector/#:~:text=Natural%20gas%20is%20the%20main,at%2038%20million%20metric%20tons et sa fabrication est pour le moment encore très dépendante des énergies fossiles. Pour faciliter les échanges commerciaux, on distingue plusieurs « couleurs » d’hydrogène, en fonction de son mode de fabrication : gris, bleu, jaune ou vert23Deboyser B. (28 octobre 2020). « Hydrogène : vous le voulez vert, bleu, gris, jaune ou nature ? ». Récupéré de https://www.revolution-energetique.com/hydrogene-vous-le-voulez-vert-bleu-gris-jaune-ou-nature. Elles n’ont pas toutes le même impact environnemental et c’est là une des premières objections que l’on peut faire : l’hydrogène actuellement commercialisé est responsable d’externalités négatives non négligeables si on prend en compte la totalité de son cycle de vie. Pour que ce vecteur représente une option pertinente pour la transition énergétique, il faut que sa production soit décarbonée.

Le plus répandu est l’H2 « gris » qui représente 95 % de la production mondiale. Il est obtenu par vaporeformage : on chauffe à très haute température (entre 700 °C et 1100 °C) du gaz naturel (essentiellement composé de méthane, 6 % de son utilisation annuelle globale) ou du charbon, avec de la vapeur d’eau. La réaction forme de l’hydrogène et du monoxyde de carbone, qui en présence d’un excès de vapeur d’eau, s’oxyde de nouveau, se transformant en dioxyde de carbone (CO2). Ce procédé permet de produire de l’H2 abordable (autour de 1,5 $ CAD le kilo), mais se révèle très polluant et son coût risque de fortement augmenter sous l’effet de l’augmentation du prix de la « taxe carbone ». En effet, on estime que pour la production d’une tonne d’hydrogène, entre 9 et 19 tonnes de CO2 sont dégagées24Les émissions sont de 9-10 tonnes de dioxyde de carbone par tonne d’hydrogène (tCO2 / tH2) provenant du gaz naturel, 12 tCO2 / tH2 provenant de produits pétroliers et 19 tCO2 / tH2 provenant du charbon. Rapport AIE (2019) Récupéré de https://www.iea.org/reports/the-future-of-hydrogen. en fonction de l’hydrocarbure utilisé, représentant environ 2 % des émissions de CO2 mondiales25Soit environ 830 millions de tonnes de CO2 rejetées en 2019, l’équivalent des rejets de la Grande Bretagne et de l’Indonésie cumulés. Transitions énergie. La rédaction (30 avril 2020). « L’hydrogène peut-il remplacer le pétrole? ». Récupéré de https://www.transitionsenergies.com/hydrogene-remplacer-petrole/ en 2019. 

Dans l’ordre décroissant, on trouve ensuite l’H2 « bleu », dont la part est en constante augmentation. Dans ce cas, une partie du CO2 est captée lors de la production par séquestration, mais cette technique ajoute un coût supplémentaire à la production (estimé à 50 %)26Op. Cit.. Elle est de plus en plus utilisée par les industriels, conscients que pour stimuler l’économie de l’hydrogène, au-delà du coût de revient, c’est l’impact environnemental associé qu’il faut diminuer. 

Mais le procédé plébiscité est l’électrolyse de l’eau. Ce procédé de fabrication n’émet pas de CO2 et comme la combustion de l’hydrogène non plus, c’est ce cycle vertueux qui est aujourd’hui mis en avant. Ici, c’est la provenance de l’électricité utilisée qui est importante. Si cette dernière est d’origine nucléaire, l’H2 produit est alors « jaune » ou « fluo ». Si elle est issue d’énergies renouvelables, il est « vert », mais sa part ne représente encore qu’environ 1 % du volume total produit chaque année et il reste très cher à produire (entre 5 et 7 $ CAD le kilo)27Op. Cit.; rien qui ne justifie donc l’engouement observé28Jancovici J.-M. (1er octobre 2020). « Sus à l’Hydrogène ». Récupéré de  https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/sus-a-lhydrogene

Malgré les avancées technologiques récentes, l’impact environnemental de la production d’hydrogène reste très important comme le confirme une étude très récente de l’institut de Potsdam sur la recherche de l’impact climatique29Ueckerdt, F., Bauer, C., Dirnaichner, A., Everall, J., Sacchi, R. et G Luderer, G. (mai 2021). Potential and risks of hydrogen-based e-fuels in climate change mitigation. – Nature Climate Change. Consultée le 03 juin 2021. Récupéré de https://publications.pik-potsdam.de/pubman/faces/ViewItemOverviewPage.jsp?itemId=item_25599. Et cela même avant de considérer les travaux titanesques nécessaires pour développer quasiment ex nihilo les installations, les usines, le réseau de distribution, etc. car l’amorce de transition nécessite des investissements colossaux.

Un développement coûteux et destructeur sur le plan écologique 

Pour s’imposer durablement dans le mix énergétique mondial et notamment l’électrification, l’hydrogène vert (ou propre) nécessitera une augmentation considérable30Selon le rapport de l’AIE il faudrait multiplier par 11.000, d’ici 2080, la capacité de production électrique via des piles à hydrogène, pour passer de 0,3 gigawatt à 3300 gigawatts. des moyens de production dont de puissants électrolyseurs et beaucoup… d’électricité. En effet, l’électrolyse est très énergivore, ce qui augmente le besoin énergétique global au lieu de le réduire, aggravant notre situation face au risque de pénurie et nourrissant la spirale négative du « système technicien »31Selon Jacques Ellul, l’être humain est désormais dominé par le « système technicien ». Nous devenons les instruments de nos machines. La recherche d’une ressource permettant de perpétuer notre mode de vie aveugle notre raison et peut avoir des conséquences pires que les maux qu’on essaye de réduire., aveuglant, dénoncé par Jacques Ellul. 

Par ailleurs, le faible rendement de la production (entre 30 % et 55 % de l’énergie totale est perdue)32Op. Cit. participe à un gaspillage énergétique dont on pourrait évidemment se passer, injuste vis-à-vis des générations actuelles et futures. Cela comprend les pertes liées à la fabrication, au stockage, puis celles liées au mauvais rendement des PAC (environ 30 %), nécessaires pour retransformer cet hydrogène en électricité. En admettant que l’efficience des procédés de fabrication et les technologies s’améliorent, on risque d’être encore loin du compte. Pour remplacer de manière universelle les hydrocarbures, il faut donc que la production d’hydrogène soit basée sur des énergies renouvelables. Seule la gestion des pics de production des énergies renouvelables33Martin L. (16 décembre 2020). « L’hydrogène, le nouvel eldorado énergétique au Canada? » Récupéré de https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1757487/strategie-canadienne-hydrogene-transition-energetique justifie un tant soit peu ce gaspillage. Mais cette solution présente d’autres problèmes.

En effet, la fabrication des électrolyseurs et des PAC nécessite d’importantes ressources abiotiques (notamment le platine ou le nickel servant de catalyseur, entourant les électrodes) extraites dans des régions du globe où les conditions de vie et de travail, ainsi que les considérations écologiques, sont parfois très loin de nos standards. L’importation massive de ces matières premières perpétue l’extractivisme indispensable34Selon Philippe Bihouix, l’hydrogène ne peut être une solution globale à la dépendance énergétique. Par ailleurs, selon lui, on ne fait que déplacer le problème de la pollution à l’extérieur des villes. Propos recueillis par le mouvement « le colibri » en 2018. Récupéré de https://www.colibris-lemouvement.org/magazine/vraiment-vertes-energies-renouvelables aux énergies renouvelables. Cette délocalisation des externalités négatives représente l’une des injustices communes aux technologies « vertes » : on extrait les ressources ailleurs, permettant de contenir ici les niveaux d’émission de GES et notre consommation d’énergies fossiles. 

L’enjeu écologique induit par cet extractivisme est à lui seul un sujet de préoccupation majeur, car sans ces métaux ni les PAC ni les hydrolyseurs, fonctionnant grâce à des technologies similaires, ne pourraient être construits. Or, l’hydrogène ne représente encore qu’environ 2 % de la demande énergétique mondiale. Mais dopée par les subventions publiques, sa part augmente, ce qui risque d’induire une hausse de la demande en ressources abiotiques, par ailleurs déjà en cours. 

Dans tout marché, il faut des débouchés permettant de rentabiliser les investissements et justifier la mise à l’échelle projetée. Les clients sont-ils prêts à « consommer de l’hydrogène »? Rien n’est moins sûr. L’intérêt des industriels est donc de stimuler la demande, notamment dans un secteur, celui de la mobilité, même s’il ne représentait que moins de 0.01 % de la consommation d’H2 en 201935Op. Cit. selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). 

La voiture à hydrogène : un symbole populaire pour convaincre

Si les principaux débouchés de l’hydrogène sont actuellement essentiellement industriels, dans la fabrication d’engrais, d’ammoniac ou le raffinage d’hydrocarbures, son adoption populaire pourrait s’appuyer sur un objet sacralisé parmi tous : la voiture. 

En effet, le secteur des transports est l’un des plus polluants dans le monde : selon l’AIE, en 2019, 25 % des émissions de GES lui ont été attribués, dont la majeure partie (75 %) au transport routier de fret et de passagers36Tracking transport 2020, https://www.iea.org/reports/tracking-transport-2020. Certes, ces chiffres ne sont que des estimations, mais ils illustrent un phénomène bien réel et une tendance haussière qu’il faut stopper. C’est à travers cette brèche que les promoteurs de l’hydrogène comptent implanter leur modèle et convertir l’opinion, car en théorie il représente un avantage majeur pour la décarbonation de la mobilité, notamment urbaine. Mais est-ce réaliste? 

Une voiture à hydrogène, c’est en fait une voiture électrique, dont l’électricité ne provient pas de batteries, mais est produite dans une PAC grâce au gaz stocké dans un réservoir spécial. Elle présente plusieurs avantages37Afhypac. (révision de septembre 2019). Fiche 4.2 « stockage de l’hydrogène sous forme de gaz comprimé ». Memento de l’hydrogène. Récupéré de http://www.afhypac.org/documents/tout-savoir/Fiche%204.2%20-%20Stockage%20hydrog%C3%A8ne%20comprim%C3%A9_rev%20sept%202019%20TA-PM.pdf : recharge rapide (en 5 minutes) dans une station dédiée, autonomie très correcte, soit environ 500 à 600 km avec un plein de 4 à 5 kilos de H2 pour les voitures actuelles. Au Japon, en Corée du Sud et en Chine, les véhicules individuels à hydrogène se multiplient. Mais ils restent chers (le prix d’un véhicule léger38Sans compter le coût de revient d’un plein d’hydrogène vert, autour de 60 $ CAD pour 500 km, s’il est fabriqué dans la station à partir d’énergies renouvelables, seul scénario vraiment écologique. à PAC se situe autour des 70 000 $, dont 30 000 $ juste pour la PAC) et rencontrent des problématiques d’approvisionnement en énergie. En effet, il ne suffit pas de construire le véhicule, encore faut-il pouvoir l’utiliser pour les usages quotidiens. Il faut donc déployer un réseau de distribution, des stations-service, des lieux de stockage sécurisés, une maintenance dédiée… Et les coûts sont faramineux : par exemple, une station-service d’hydrogène (produisant sur place entre 50 kg et 300 KgH2/jour, soit de quoi alimenter environ une centaine de véhicules) est estimée à 2,5 M $ CAD39Op. Cit.

Par ailleurs, est-il vraiment plus écologique de rouler à l’hydrogène? Si l’on en croit les travaux menés sur le sujet, pas vraiment. Pour l’illustrer, une étude sur l’écobilan des voitures à PAC menée en 2015 par le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche (en allemand Eidgenössische Materialprüfungs und Forschungsanstalt, ou Empa) révèle qu’en faisant l’analyse du cycle de vie complet (ACV – de la production au recyclage, y compris le carburant utilisé) une petite voiture à hydrogène aurait le même impact écologique qu’une voiture de sport luxueuse, soit l’équivalent d’une consommation de 12 l/100 km, lorsque la même voiture à essence aurait une consommation supposée de 6.1 l/100 km (et électrique 6.4 l/100 avec le mix de courant européen)40Klose R. (2015). « Les piles à combustible sont-elles écologiques? Pas toujours ! ». Récupéré de https://www.empa.ch/fr/web/s604/brennstoffzellen

Cette étude datant de 2015, des progrès ont dû être réalisés… mais pas au point de tout miser sur ce débouché. En effet, en France, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) a publié en 2020 une étude sur l’ACV d’un véhicule à hydrogène léger de type berline : sa contribution au réchauffement climatique n’est que 5 % inférieure à celle d’une voiture à essence lorsque l’hydrogène consommé provient de vaporeformage… soit encore la majorité de sa production41Stoffregen A., Bodineau L., QuerleuC. et H. Teulon. (2020). Analyse du Cycle de vie relative à l’Hydrogène et usages en mobilité légère. Rapport pour l’Agence de la transition énergétique. ADEME.

Compte tenu de ses prix de fabrication et du prix « à la pompe », la voiture individuelle à l’hydrogène reste, dans l’état actuel des choses, peu envisageable à grande échelle. Par ailleurs, deux chiffres peuvent à eux seuls faire oublier l’auto à hydrogène pour « monsieur Tout-le-Monde » : 1,32 milliard et 13 000. Le premier représente le nombre estimé de véhicules en circulation sur la planète en 201642Petit S. (17 octobre 2017). « Le parc automobile mondial a augmenté de 4,6 % en 2016 ». Récupéré de https://wardsintelligence.informa.com/WI058630/World-Vehicle-Population-Rose-46-in-2016 et le deuxième, c’est le nombre de véhicules à hydrogène en circulation fin 2018. Soit un rapport de 1 pour 100 000! Même si l’estimation la plus optimiste de l’Hydrogen Council de 430 M de véhicules à hydrogène en 2050 se réalise43Hydrogen Council. (novembre 2017). Hydrogen scaling up: A sustainable pathway for the global energy transition. p.29. Récupéré de https://hydrogencouncil.com/wp-content/uploads/2017/11/Hydrogen-scaling-up-Hydrogen-Council.pdf, on sera loin du compte. Sans oublier les ressources abiotiques (métaux, plastiques, etc) nécessaires à leur fabrication et considérant que l’hydrogène consommé reste vert… sinon, quel est l’intérêt? En effet, dans les ACV, c’est surtout la provenance de l’hydrogène qui impacte le bilan carbone. 

Par honnêteté intellectuelle, il faut préciser qu’il existe des débouchés plus réalistes dans le domaine du transport de fret et de la mobilité longue distance, dans lequel les véhicules électriques ne présentent que peu d’intérêts, que cela soit en termes de performances ou en raison de la relativement faible autonomie des batteries. Ici, la critique se situe sur les capacités à produire de l’hydrogène propre en quantité suffisante avec des procédés respectueux de l’environnement, face à l’évolution de la demande. Cette dernière a déjà triplé depuis 1975 et selon les experts de L’AIE, d’ici 2050 environ 30 % de l’énergie pourrait provenir de l’hydrogène44Op. Cit. p.18.

Cela stimule l’économie, mais est-ce soutenable face à une demande globale en énergie qui continue d’augmenter? Car en cas de succès, il faudrait aussi prendre en compte l’effet rebond qui pourrait advenir; en prônant les vertus de l’hydrogène, le consommateur final pourrait implicitement avoir le sentiment d’agir pour la planète en consommant une énergie « verte » et être moins regardant à la dépense, accélérant le cycle infini de la fuite en avant technologique pour contrer les effets de nos actions.

La fin justifie-t-elle toujours les moyens?

Une nouvelle étude de l’AIE parue en 202145Agence internationale de l’énergie. (2021). Financement des transitions énergétiques propres dans les économies émergentes et en développement. AIE. Paris. Récupéré de https://www.iea.org/reports/financing-clean-energy-transitions-in-emerging-and-developing-economies a démontré que l’objectif de neutralité carbone ne pourrait être atteint qu’en remplaçant durablement les hydrocarbures dans le mix énergétique mondial. Il semblerait donc que l’hydrogène fasse partie des solutions. Mais malgré la multiplication des travaux de recherche, il n’est pas assuré que ce sera un jour le carburant écologique tant espéré, ce qui aggrave encore l’injustice intergénérationnelle : les investissements actuels servent potentiellement des projets non climato-compatibles, à fonds perdu. 

Lorsqu’on regarde le potentiel de cette filière, l’impression ressentie est que l’on inverse la fin et les moyens. L’hydrogène est présenté comme la technologie de rupture permettant enfin le découplage tant espéré par les économistes et la fin de la dépendance au pétrole. L’injection massive de capitaux (publics et privés) et les améliorations technologiques ont un effet très stimulant et galvanisant, ouvrant la voie à une filière économique et énergétique très prometteuse. Cela explique peut-être l’intérêt soudain pour ce gaz, y compris chez les investisseurs boursiers46Kuczynski E. (2 février 2021). « L’hydrogène enflamme la Bourse : gare à la bulle spéculative ». Récupéré de https://fr.businessam.be/lhydrogene-enflamme-la-bourse-gare-a-la-bulle-speculative/ : il devient à leurs yeux une simple marchandise à échanger, à l’image du pétrole, sujet aux bulles spéculatives. 

Mais en perpétuant cette approche dogmatique et technocentrique des problématiques environnementales, il semblerait aujourd’hui que les plans stratégiques et les projets entrepris se concentrent avant tout sur le développement des énergies « vertes » dont fait partie l’hydrogène. Pressés par une vague d’écologistes et une prise de conscience populaire, les promoteurs de l’hydrogène semblent oublier le véritable problème, qui est que les ressources s’épuisent et que l’activité humaine tend à détruire notre planète. 

L’hydrogène devient un symbole rendant possible le statu quo, sans renoncer à la sacro-sainte croissance économique. Il sert totalement les intérêts économiques en proposant aux marchés un nouvel eldorado47Couëdic H. (9 septembre 2020). « Bourse : l’hydrogène, le nouvel eldorado des investisseurs ». Récupéré de https://www.lerevenu.com/bourse/bourse-lhydrogene-le-nouvel-eldorado-des-investisseurs, une pluie de subventions et favorise la création d’emplois (surtout qualifiés) : la raison économique l’emporte encore. Déployée dans une approche top-down, cette solution vise à rassurer les citoyens quant à l’atteinte des objectifs de décarbonation du monde thermo-industriel et l’alternative de l’après-pétrole. 

Mais pour quels besoins? Ne devrait-on pas, à minima, concentrer les efforts vers une amélioration de l’efficacité du système énergétique actuel, dont les technologies sont existantes et éprouvées, et conserver de la clairvoyance dans le déploiement de la filière hydrogène, tel que le prône l’association Negawatt48Association négaWatt. (septembre 2020). Développer l’hydrogène : pourquoi et comment? 4 p. Récupéré de  https://www.negawatt.org/IMG/pdf/200909_note_developper-lhydrogene_pourquoi-et-comment.pdf? Ou encore, aller plus loin en ouvrant un débat démocratique sur la transition énergétique49Sur ce point, j’ai découvert le travail de Frédérick Lemarchand et des chercheurs associés alors que je travaillais à la deuxième version du présent texte. De nombreuses convergences, notamment sur l’importance de la « mise en démocratie » du débat autour de la transition énergétique et les usages de l’hydrogène m’ont conforté dans mon analyse. Lemarchand F. (avril 2021). « La place de l’imaginaire technique dans la transformation de systèmes sociotechniques ». Dans Transition énergétique bas carbone (et hydrogène) : quelles politiques? Vertigo, la revue électronique en sciences de l’environnement. Hors-série n° 34. Consulté de 02 juin 2021. Récupéré de https://journals.openedition.org/vertigo/29985 et envisager la réduction de notre consommation?

Au Québec, où l’électricité est majoritairement d’origine hydroélectrique, l’hydrogène (vert, bien entendu), peut jouer un rôle dans le mix énergétique participant à la réduction des émissions de GES dans certaines portions de l’industrie. Mais cette situation particulière est loin d’être un cas général et il me paraît évident que l’adoption universelle de ce gaz en remplacement des énergies fossiles relève bien d’une utopie dans la perspective de la décroissance. Que ce soit en termes de production à grande échelle, de système de distribution ou encore de débouchés pour une utilisation courante et abordable, la réalité est que malgré les avancés actuelles et l’engouement économique et politique observés, l’hydrogène est encore loin de présenter toutes les caractéristiques du champion dont on fait aujourd’hui l’éloge. 

Face à l’accélération soudaine autour de LA solution hydrogène promue par des personnalités influentes telles que Jeremy Rifkin, des voix dissidentes plutôt bien informées se font entendre, notamment en France, comme celles de Jean-Marc Jancovici50Fondateur du Shift Project, un Think tank influent sur la transition écologique et co-inventeur du bilan carbone personnel. Ressources sur https://theshiftproject.org/. Aux grandes annonces s’accolent aujourd’hui des discours plus prudents, venant du monde politique51En France, un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (avril 2021) met l’emphase sur les nombreux freins quant à la mise en place d’une stratégie hydrogène « totale », où l’hydrogène s’impose comme produit de substitution face aux hydrocarbures, tout en concevant l’H2 comme un produit complémentaire à intégrer au mix énergétique actuel. Disponible sur http://www.senat.fr/rap/r20-536/r20-5361.pdf ou industriel52En mars 2021, Herbert Diess, le PDG de Volkswagen confiait au Financial Times qu’investir dans la course aux véhicules à hydrogène « n’est pas une solution pour résoudre le problème des émissions de CO2 », « pas même dans 10 ans » considérant que la voiture électrique, dont la technologie s’améliore, représente l’avenir. Sur ce sujet, il a été rejoint par d’autres personnalités influentes du monde des constructeurs automobile, dont Elon Musk, acquis à la cause de longue date. Deluzarche C. (31 mai 2021). « Voiture à hydrogène : Elon Musk et le boss de Volkswagen dénoncent une entourloupe ». Récupéré de https://korii.slate.fr/tech/voiture-hydrogene-elon-musk-patron-volkswagen-denoncent-entourloupe-rendement-environnement mettant en perspectives les obstacles majeurs de la filière hydrogène, qui est encore très loin de pouvoir concurrencer les énergies fossiles comme carburant. Un moyen de faire retomber le trop-plein d’espoir ou de mettre dès à présent les gardes fous d’un système qui risque, à terme, de décevoir les plus fervents défenseurs de la cause. 

L’hydrogène est la source d’énergie du soleil et tel Icare, nous continuons de rêver à repousser les limites planétaires, pensant que cette solution miracle sera « la bonne ». Mais la seule solution viable, prônée par de nombreux activistes écologistes et les objecteurs de croissance, c’est la sobriété énergétique. Aussi, le « prix » à payer serait de revoir notre mode de production et de consommation, notre mode de vie capitaliste, en somme. Et cette perspective décroissante ne fait pas rêver. L’utopie, oui, à l’image de cet engouement fervent pour l’hydrogène53Merci à Louis Marion, Estelle Louineau et Philippe Gauthier pour leur relecture et à Sophie Turri pour la mise en page..

Notes

Notes
1 Par suite de la COP 21 de 2015, 195 pays ont ratifié cet accord contenant, entre autres décisions, l’objectif de maintenir d’ici 2100 le réchauffement climatique « nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels ».
2 Boulanger, V. (8 septembre 2020). « L’hydrogène vert, chaînon manquant de la transition », récupéré de https://www.alternatives-economiques.fr/lhydrogene-vert-chainon-manquant-de-transition/00093364
3 Propos du Dr Fatih Birol, directeur général de l’AIE. Extrait de la présentation du rapport « L’avenir de l’hydrogène : saisir les opportunités d’aujourd’hui » réalisé en 2019, à la demande du Japon, alors à la présidence du G20. Site internet de l’AIE. Récupéré de https://www.iea.org/reports/the-future-of-hydrogen.
4 Favennec J.-P. (11 mars 2021). « Monde d’après (le pétrole). L’Arabie saoudite a un plan audacieux pour prendre le contrôle du marché à 700 milliards de l’hydrogène ». Récupéré de https://atlantico.fr/article/decryptage/l-arabie-saoudite-a-un-plan-audacieux-pour-prendre-le-controle-du-marche-a-700-milliards-de-l-hydrogene-petrole-revolution-investissements-jean-pierre-favennec
5 Pacte vert pour l’Europe (validé le 15 janvier 2020), constitué d’une loi sur le climat et de mesures de subventions pour les projets destinés à la transition énergétique et l’environnement. Environ 470 G€ seront consacré au développement de la filière.
6 Merlin C. (4 mars 2021). « Le couple nucléaire-hydrogène aux États-Unis, une romance en devenir? » Récupéré de https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/edito-energie/couple-nucleaire-hydrogene-aux-etats-unis-une-romance
7 Guzun V., Drost A. et P. Balabuch (5 février 2021). « Stratégie canadienne relative à l’hydrogène : un cadre ambitieux pour une économie de l’hydrogène prospère ». Récupéré de https://www.blakes.com/perspectives/bulletins/2021/strategie-canadienne-relative-a-l-hydrogene-nbsp; -un-cadre-ambitieux-pour-une-economie-de-l-hydroge
8  Ibid.
9 Gouvernement du Canada. (décembre 2020). « Stratégie canadienne pour l’hydrogène : Saisir les possibilités pour l’hydrogène ». Disponible https://www.rncan.gc.ca/changements-climatiques/strategie-relative-lhydrogene/23134?_ga=2.230629084.1198298404.1612298868-1880799273.1612298868
10 Roy, J. et M. Demers (2019). La filière de l’hydrogène : un avantage stratégique pour le Québec. Rapport publié par la coalition Hydrogène Québec. Récupéré de https://hydrogene.quebec/pdf/La%20fili%C3%A8re%20de%20l’hydrog%C3%A8ne_un%20avantage%20strat%C3%A9gique%20pour%20le%20Qu%C3%A9bec.pdf
11 Tanguy P., Fradette L., Chaouki J., Neisiani M., et O. Savadogo (2020). Potentiel technico-économique du développement de la filière de l’hydrogène au Québec et son potentiel pour la transition énergétique – Volet C : Propositions pour le déploiement de l’hydrogène vert au Québec. Rapport préparé pour Transition énergétique Québec. Polytechnique Montréal, 30 p.  Récupéré de https://transitionenergetique.gouv.qc.ca/expertises/hydrogene
12 Ministère de l’énergie et des ressources naturelles (18 janvier 2021). Stratégie québécoise de l’hydrogène vert. « Le Gouvernement du Québec alloue 15 M$ pour soutenir le développement de la filière de l’hydrogène vert ». Récupéré de https://www.newswire.ca/fr/news-releases/strategie-quebecoise-de-l-hydrogene-vert-le-gouvernement-du-quebec-alloue-15-m-pour-soutenir-le-developpement-de-la-filiere-de-l-hydrogene-vert-815893459.html
13 Plusieurs groupes sont très actifs. En Europe, on peut citer l’European Clean Hydrogen Alliance, qui réunit deux fois par an ses 1400 membres actuels dans l’European Hydrogen Forum dont le prochain est prévu en juin 2021. Au Canada, l’Association Canadienne du Gaz ainsi qu’Hydrogène Québec sont très actifs sur le sujet, finançant de nombreuses publications. Au niveau mondial l’Hydrogen Council, un lobby créé en 2017 à la suite du 47e forum économique de Davos, comptait à ses débuts 13 membres parmi les plus poids lourds de l’énergie. Il compte en 2021 plus d’une centaine de membres répartis dans le monde entier, principalement des géants industriels (transport, énergie, pétrochimie) et des banques.
14 On peut évoquer ici plusieurs études récentes de l’International Renewable Energy Agency (IRENA), du Word Energy Council (WEC), des experts scientifiques de l’union Européenne ou encore de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) au Québec.
15 Global Shift Institute. (1er mars 2021). « Vers une économie de l’hydrogène ? ». Récupéré de https://www.globalshift.ca/vers-une-economie-de-lhydrogene/
16  Mathis W. (1 novembre 2020). « Hydrogen Wars’ Pit Europe v. China for $700 Billion Business » Récupéré de https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-11-01/-hydrogen-wars-pit-europe-v-china-for-700-billion-business
17 De Perthuis C. (9 septembre 2020). « L’hydrogène sera vraiment révolutionnaire s’il est produit à partir des renouvelables » Récupéré de https://theconversation.com/lhydrogene-sera-vraiment-revolutionnaire-si-il-est-produit-a-partir-des-renouvelables-145804
18 Quelques gisement ont été découverts au fond des océans et dans les zones de faille active, où l’H2 est mélangé à des émanations de gaz volcaniques, mais également en Russie, dans la croûte continentale ou encore au Mali, qui dispose d’une source d’hydrogène très pur, à 98 %.
19 On sépare les molécules d’eau (H2O) en deux parties : l’H et l’O. Il sera formé de l’H2 et de l’O2 par recombinaison moléculaire. Il faut un peu plus d’1 KWh d’électricité pour fabriquer l’équivalent d’1KWh d’H2 à cause des quelques pertes énergétiques liées à la transformation chimique. Lors de la retransformation en électricité, le rendement total chute à 32 % (soit 0.33 kWh) et doit donc être fortement amélioré pour représenter une solution efficace.
20 Rifkin J. (2002). L’économie hydrogène : après la fin du pétrole, la nouvelle révolution économique. Paris : La Découverte, 334 p.
21 Jammes L. (2021) « Regards croisés sur les feuilles de route hydrogène de trois pays : le Canada, le Japon et la France. Quels enseignements? » dans Transition énergétique bas carbone (et hydrogène) : quelles politiques? VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Hors-série 34. consulté le 29 mai 2021. Récupéré de http://journals.openedition.org/vertigo/30135
22 Sönnichsen N. (26 janvier 2021) « Global hydrogen production and use by sector 2019 » Récupéré de https://www.statista.com/statistics/1199339/global-hydrogen-production-and-consumption-by-sector/#:~:text=Natural%20gas%20is%20the%20main,at%2038%20million%20metric%20tons
23 Deboyser B. (28 octobre 2020). « Hydrogène : vous le voulez vert, bleu, gris, jaune ou nature ? ». Récupéré de https://www.revolution-energetique.com/hydrogene-vous-le-voulez-vert-bleu-gris-jaune-ou-nature
24 Les émissions sont de 9-10 tonnes de dioxyde de carbone par tonne d’hydrogène (tCO2 / tH2) provenant du gaz naturel, 12 tCO2 / tH2 provenant de produits pétroliers et 19 tCO2 / tH2 provenant du charbon. Rapport AIE (2019) Récupéré de https://www.iea.org/reports/the-future-of-hydrogen.
25 Soit environ 830 millions de tonnes de CO2 rejetées en 2019, l’équivalent des rejets de la Grande Bretagne et de l’Indonésie cumulés. Transitions énergie. La rédaction (30 avril 2020). « L’hydrogène peut-il remplacer le pétrole? ». Récupéré de https://www.transitionsenergies.com/hydrogene-remplacer-petrole/
26 Op. Cit.
27 Op. Cit.
28 Jancovici J.-M. (1er octobre 2020). « Sus à l’Hydrogène ». Récupéré de  https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/sus-a-lhydrogene
29 Ueckerdt, F., Bauer, C., Dirnaichner, A., Everall, J., Sacchi, R. et G Luderer, G. (mai 2021). Potential and risks of hydrogen-based e-fuels in climate change mitigation. – Nature Climate Change. Consultée le 03 juin 2021. Récupéré de https://publications.pik-potsdam.de/pubman/faces/ViewItemOverviewPage.jsp?itemId=item_25599
30 Selon le rapport de l’AIE il faudrait multiplier par 11.000, d’ici 2080, la capacité de production électrique via des piles à hydrogène, pour passer de 0,3 gigawatt à 3300 gigawatts.
31 Selon Jacques Ellul, l’être humain est désormais dominé par le « système technicien ». Nous devenons les instruments de nos machines. La recherche d’une ressource permettant de perpétuer notre mode de vie aveugle notre raison et peut avoir des conséquences pires que les maux qu’on essaye de réduire.
32 Op. Cit.
33 Martin L. (16 décembre 2020). « L’hydrogène, le nouvel eldorado énergétique au Canada? » Récupéré de https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1757487/strategie-canadienne-hydrogene-transition-energetique
34 Selon Philippe Bihouix, l’hydrogène ne peut être une solution globale à la dépendance énergétique. Par ailleurs, selon lui, on ne fait que déplacer le problème de la pollution à l’extérieur des villes. Propos recueillis par le mouvement « le colibri » en 2018. Récupéré de https://www.colibris-lemouvement.org/magazine/vraiment-vertes-energies-renouvelables
35 Op. Cit.
36 Tracking transport 2020, https://www.iea.org/reports/tracking-transport-2020
37 Afhypac. (révision de septembre 2019). Fiche 4.2 « stockage de l’hydrogène sous forme de gaz comprimé ». Memento de l’hydrogène. Récupéré de http://www.afhypac.org/documents/tout-savoir/Fiche%204.2%20-%20Stockage%20hydrog%C3%A8ne%20comprim%C3%A9_rev%20sept%202019%20TA-PM.pdf
38 Sans compter le coût de revient d’un plein d’hydrogène vert, autour de 60 $ CAD pour 500 km, s’il est fabriqué dans la station à partir d’énergies renouvelables, seul scénario vraiment écologique.
39 Op. Cit.
40 Klose R. (2015). « Les piles à combustible sont-elles écologiques? Pas toujours ! ». Récupéré de https://www.empa.ch/fr/web/s604/brennstoffzellen
41 Stoffregen A., Bodineau L., QuerleuC. et H. Teulon. (2020). Analyse du Cycle de vie relative à l’Hydrogène et usages en mobilité légère. Rapport pour l’Agence de la transition énergétique. ADEME.
42 Petit S. (17 octobre 2017). « Le parc automobile mondial a augmenté de 4,6 % en 2016 ». Récupéré de https://wardsintelligence.informa.com/WI058630/World-Vehicle-Population-Rose-46-in-2016
43 Hydrogen Council. (novembre 2017). Hydrogen scaling up: A sustainable pathway for the global energy transition. p.29. Récupéré de https://hydrogencouncil.com/wp-content/uploads/2017/11/Hydrogen-scaling-up-Hydrogen-Council.pdf
44 Op. Cit. p.18
45 Agence internationale de l’énergie. (2021). Financement des transitions énergétiques propres dans les économies émergentes et en développement. AIE. Paris. Récupéré de https://www.iea.org/reports/financing-clean-energy-transitions-in-emerging-and-developing-economies
46 Kuczynski E. (2 février 2021). « L’hydrogène enflamme la Bourse : gare à la bulle spéculative ». Récupéré de https://fr.businessam.be/lhydrogene-enflamme-la-bourse-gare-a-la-bulle-speculative/
47 Couëdic H. (9 septembre 2020). « Bourse : l’hydrogène, le nouvel eldorado des investisseurs ». Récupéré de https://www.lerevenu.com/bourse/bourse-lhydrogene-le-nouvel-eldorado-des-investisseurs
48 Association négaWatt. (septembre 2020). Développer l’hydrogène : pourquoi et comment? 4 p. Récupéré de  https://www.negawatt.org/IMG/pdf/200909_note_developper-lhydrogene_pourquoi-et-comment.pdf
49 Sur ce point, j’ai découvert le travail de Frédérick Lemarchand et des chercheurs associés alors que je travaillais à la deuxième version du présent texte. De nombreuses convergences, notamment sur l’importance de la « mise en démocratie » du débat autour de la transition énergétique et les usages de l’hydrogène m’ont conforté dans mon analyse. Lemarchand F. (avril 2021). « La place de l’imaginaire technique dans la transformation de systèmes sociotechniques ». Dans Transition énergétique bas carbone (et hydrogène) : quelles politiques? Vertigo, la revue électronique en sciences de l’environnement. Hors-série n° 34. Consulté de 02 juin 2021. Récupéré de https://journals.openedition.org/vertigo/29985
50 Fondateur du Shift Project, un Think tank influent sur la transition écologique et co-inventeur du bilan carbone personnel. Ressources sur https://theshiftproject.org/
51 En France, un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (avril 2021) met l’emphase sur les nombreux freins quant à la mise en place d’une stratégie hydrogène « totale », où l’hydrogène s’impose comme produit de substitution face aux hydrocarbures, tout en concevant l’H2 comme un produit complémentaire à intégrer au mix énergétique actuel. Disponible sur http://www.senat.fr/rap/r20-536/r20-5361.pdf
52 En mars 2021, Herbert Diess, le PDG de Volkswagen confiait au Financial Times qu’investir dans la course aux véhicules à hydrogène « n’est pas une solution pour résoudre le problème des émissions de CO2 », « pas même dans 10 ans » considérant que la voiture électrique, dont la technologie s’améliore, représente l’avenir. Sur ce sujet, il a été rejoint par d’autres personnalités influentes du monde des constructeurs automobile, dont Elon Musk, acquis à la cause de longue date. Deluzarche C. (31 mai 2021). « Voiture à hydrogène : Elon Musk et le boss de Volkswagen dénoncent une entourloupe ». Récupéré de https://korii.slate.fr/tech/voiture-hydrogene-elon-musk-patron-volkswagen-denoncent-entourloupe-rendement-environnement
53 Merci à Louis Marion, Estelle Louineau et Philippe Gauthier pour leur relecture et à Sophie Turri pour la mise en page.

Polémos au Micro de Stéphan Bureau

Suite au segment de l’émission Bien Entendu intitulé « La décroissance est vraiment une connerie » diffusé à Radio-Canada le 25 mai dernier, le comité scientifique de Polémos a demandé un droit de réplique à l’équipe de Stéphan Bureau.

Afin de présenter aux auditeurs et auditrices une perspective plus exacte de la décroissance, pour qu’ils et elles puissent s’en faire une réelle opinion, Yves-Marie Abraham a porté la voix de notre groupe de recherche au micro de Stéphan Bureau lors de l’épisode du 7 juin 2021. Vous pouvez écouter le segment de cet entretien dans son intégralité en cliquant sur le bouton ci-bas. Bonne écoute!

Demande de droit de réplique sur la décroissance adressée à l’émission « bien entendu »

Communiqué du comité scientifique de Polémos suite à l’entrevue accordée à Luc Ferry lors de l’émission « Bien entendu » diffusée le 25 mai 2021 par Radio-Canada et animée par Stéphan Bureau.

crédit photo : Gene Jeter via Unsplash

L’intervention de Luc Ferry, lors de l’émission « Bien entendu » du 25 mai 2021, qui a dépeint la décroissance comme étant « une écologie punitive » et « un retour à l’âge de pierre », en a fait une caricature bancale et erronée qui dénature ce courant de pensée riche et complexe.

Le comité scientifique du groupe de recherche indépendant sur la décroissance au Québec, Polémos, souhaite donc obtenir un droit de réplique afin de présenter à vos auditeurs et auditrices une perspective exacte de la décroissance, pour qu’ils et elles puissent s’en faire une réelle opinion.

Dans l’intérêt de l’équité et l’impartialité, il est important de rétablir les faits et d’instaurer un véritable débat.

Nous vous proposons donc d’inviter l’un de nos membres, Yves-Marie Abraham, professeur à HEC et auteur de plusieurs ouvrages sur la décroissance, à votre émission afin de mettre les pendules à l’heure.

En espérant une réponse favorable de votre part,

Cordialement,

Le comité scientifique de Polémos.

Renseignements :

Noémi Bureau-Civil, M. Sc., coordonnatrice du groupe de recherche Polémos,

noemi.bureau-civil@polemos-decroissance.org

La COVID-19, symptôme du mal de l’infini

Par Yves-Marie Abraham

La course sans fin à la production de marchandises et à la toute-puissance technoscientifique : tel est le « mal de l’infini », dont souffrent aujourd’hui la presque totalité des sociétés humaines. La pandémie de COVID-19 en constitue l’un des plus récents symptômes. Les principaux aspects de cette pandémie ont en effet pour cause ce mal dévastateur.

Destruction écologique

Comme on le sait à présent, la maladie infectieuse qui se trouve à l’origine de cet événement catastrophique est une anthropozoonose, c’est-à-dire une maladie transmise par des animaux non-humains à des animaux humains. Ce type de transmission n’a rien de nouveau. Une première vague importante de zoonoses a affecté l’espèce humaine lorsque certains de ses membres ont commencé à pratiquer l’agriculture il y a environ 10 000 ans. Mais, nous subissons depuis quelques décennies une seconde vague de ce genre de maladies. Sont en cause notamment la destruction et la transformation massives des habitats d’animaux sauvages, ce qui augmente les occasions de contacts étroits entre ces derniers et notre espèce1Sonia Shah, « Contre les pandémies, l’écologie », Le Monde diplomatique, mars 2020. En ligne <https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547> (À paraître en 2020, de la même autrice, aux éditions Écosociété : Pandémie : Traquer les épidémies, du choléra aux coronavirus).. Pourquoi ces dévastations? Essentiellement pour soutenir la croissance économique et la hausse du sacro-saint PIB, qui exige que toujours plus de marchandises soient produites, ce qui ne peut être obtenu qu’en consommant toujours plus de « ressources naturelles » en tous genres, contrairement à ce que continuent de nous promettre les prophètes d’un « développement durable » ou d’un « green new deal ».  

mondialisation

Cette course à la croissance est en cause également dans la vitesse à laquelle la COVID-19 est devenue pandémie. Cette zoonose dont le premier cas semble avoir été diagnostiqué au tout début du mois de décembre 2019 à Wuhan en Chine Centrale a infecté, en l’espace de six mois à peine, plus de 8 000 000 de personnes dans 180 pays différents (sur 197 État-nations recensés par l’ONU). Comment cela a-t-il été possible?  On ne peut produire et vendre toujours plus de marchandises qu’au prix d’une continuelle extension des marchés, comme l’expliquait déjà il y a plus de deux siècles Adam Smith dans ses fameuses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). En d’autres termes, la croissance continuelle du PIB suppose la mondialisation des échanges. Cela implique que certains humains – les plus riches généralement – circulent sans arrêt et à vive allure à travers la planète, soit pour contribuer à la production de ces marchandises, soit pour les consommer, dans le cadre de l’industrie touristique en particulier. Ce sont eux qui, au cours de l’hiver 2020, ont propagé le virus aux quatre coins du monde, en servant ces fétiches que sont pour nous les marchandises.

maladies de civilisation

Ce que l’on sait des facteurs de létalité de cette maladie n’est pas sans rapport non plus avec le « mal de l’infini ». Il semble en effet que la COVID-19 ait tué principalement des personnes âgées atteintes de certaines maladies chroniques telles que l’hypertension artérielle, le diabète ou les maladies coronariennes. Ces problèmes de santé, dont on ne meurt pas forcément mais dont on ne guérit jamais vraiment, sont nommés parfois aussi des « maladies de civilisation ». Et pour cause. Leur prévalence est étroitement liée au mode de vie qui s’est imposé au cours du siècle dernier dans toutes les sociétés occidentales et qui s’étend aujourd’hui dans le reste du monde2André Cicollela, Toxique planète, Paris, Seuil, 2015.. Ce mode de vie est caractérisé notamment par le manque d’exercice physique, la consommation d’aliments industriels de plus en plus transformés et l’absorption de toutes sortes de drogues grâce auxquelles nous « tenons le coup » avec plus ou moins de succès (alcool, caféine, nicotine…). Il est propre aux « sociétés de croissance » et peut être tenu largement responsable de ces maladies qui ont rendu vulnérables les plus âgés d’entre nous face au SRAS-CoV-2.

Contreproductivités

Force est de constater enfin que les nations les plus riches, au regard de cet indicateur fétiche qu’est le PIB par habitant, n’ont pas été mieux protégés de la pandémie que les autres. Certes, il est possible que certains pays pauvres dans lesquels la COVID-19 semble avoir été moins dévastatrice ne soient pas en mesure de produire des données épidémiologiques fiables. Par ailleurs, les générations les plus âgées sont relativement plus populeuses dans les pays les plus riches, or ce sont-elles qui sont les plus menacées par ce nouveau coronavirus. Soit. Mais, comment expliquer néanmoins que cette pandémie ait fait des ravages si spectaculaires dans les États-nations considérés comme les plus « avancés », tant sur le plan économique que technoscientifique?

Sous réserve de mener une étude sur le sujet, suggérons deux hypothèses, au demeurant complémentaires. D’une part, au moment où la pandémie s’est produite, nos systèmes de santé étaient affaiblis par des décennies de coupes budgétaires et de réformes visant à réduire les coûts gigantesques qu’ils représentent. De tels choix politiques n’ont rien d’étonnant au sein de sociétés productivistes telles que les nôtres, qui ne valorisent dans le fond que l’accumulation de marchandises. Dans des sociétés de ce genre, les activités de soin ne représentent que des coûts, surtout quand il s’agit de soigner des humains eux-mêmes improductifs, tels que les personnes âgées en perte d’autonomie.

D’autre part, comme l’a montré de manière magistrale le philosophe et historien Ivan Illich dès les années 1970, nos systèmes de santé « modernes » tendent paradoxalement à devenir de moins en moins performants à mesure qu’ils grossissent et éliminent toutes les autres manières de se soigner3Ivan Illich, Némésis médicale, Paris, Seuil, 1975.. L’un des symptômes les plus évidents de cette contreproductivité est la maladie nosocomiale, celle que l’on contracte dans un lieu où l’on espère être soigné. C’est la conséquence du fait de traiter la maladie de manière industrielle et technocratique, en particulier dans ces vastes usines à soins que sont les hôpitaux. L’hécatombe qui vient de se produire en Occident dans les établissements hospitaliers destinés aux personnes âgées illustre de façon caricaturale et monstrueuse cet effet pervers propre à la quête d’efficacité technique qui caractérise la dynamique de nos sociétés.

Soins d’urgence

Comment guérir du « mal de l’infini », pour limiter les risques de pandémies à venir, mais aussi les désastres bien plus mortels encore que vont provoquer le dérèglement climatique, l’érosion de la biodiversité, la destruction des sols, les perturbateurs endocriniens, etc.? La bonne nouvelle est que ce mal n’est pas inscrit dans une quelconque nature humaine. Il s’est imposé avec cette forme de vie sociale que l’on appelle capitalisme, qui n’est elle-même qu’une invention récente et contingente dans l’histoire de notre espèce. Or, ce que des humains ont fait, d’autres peuvent le défaire. La guérison est donc envisageable. Elle suppose cependant de cesser de croire qu’il suffirait pour écarter ces dangers de rendre le capitalisme plus vert, plus responsable, plus humain, plus éthique ou que sais-je encore. Il faut l’abattre.

Notes

Notes
1 Sonia Shah, « Contre les pandémies, l’écologie », Le Monde diplomatique, mars 2020. En ligne <https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547> (À paraître en 2020, de la même autrice, aux éditions Écosociété : Pandémie : Traquer les épidémies, du choléra aux coronavirus).
2 André Cicollela, Toxique planète, Paris, Seuil, 2015.
3 Ivan Illich, Némésis médicale, Paris, Seuil, 1975.
Image d'un train à grande vitesse

Vers l’emballement climatique et la décroissance subie?

par Jérémy Bouchez

Photo : Henk Sijgers CC BY-NC 2.0

Les dérèglements climatiques sont l’un des plus grands défis de l’histoire de l’humanité. C’est par ces termes que de plus en plus de scientifiques qualifient les modifications climatiques majeures que les activités humaines ont provoquées sur notre planète. Depuis le début de la révolution industrielle, et de façon accélérée depuis les années 1970, nous avons franchi plusieurs grandes limites à ne pas dépasser sous peine de mettre en péril la viabilité de nombreux écosystèmes qui assurent l’existence de la très grande majorité des espèces sur cette planète, dont la nôtre. Parmi ces limites à ne pas dépasser, celle de la température moyenne régnant à la surface de la Terre suscite les plus grandes inquiétudes. C’est aussi celle qui fait les grands titres dans la presse ces dernières années ; encore plus à la suite de la COP21 en 2015 qui a donné lieu à l’Accord de Paris. Il est important de rappeler que les pays qui ont signé cet accord international se sont engagés à mettre en place des politiques et à prendre des décisions visant à limiter l’augmentation de la température moyenne à la surface du globe à 2 °C au-dessus de celle qui régnait avant l’époque industrielle.

Malheureusement, cet accord présente de nombreuses failles. Les engagements pris à l’issue de la COP21 mèneraient tout de même la température moyenne de la surface de la planète à une augmentation de plus de 3 °C d’ici 2100 par rapport à celle qui régnait avant l’ère préindustrielle (1880). De surcroît, il s’agit d’un accord non contraignant, les États-Unis de Donald Trump l’ayant quitté. Finalement, cet événement s’est accompagné d’écoblanchiment et d’un déni de démocratie envers la société civile.

Dans ce texte, je propose en premier lieu un petit bilan des connaissances scientifiques les plus récentes sur les dérèglements climatiques dans le but d’expliquer que la possibilité d’un emballement climatique catastrophique n’est plus de la science-fiction et que, selon certaines études scientifiques récentes, nous pourrions être sur le point de l’enclencher. Je vais ensuite tenter de montrer à quel point tout cela aura évidemment d’énormes conséquences sur l’ensemble de la biosphère et bien évidemment sur les sociétés humaines. Il est ici question des impacts sur le système climatique, mais nous avons mis le feu simultanément dans d’autres pièces de la maison. Les dérèglements climatiques ne sont qu’une facette des nombreux et très graves impacts des activités humaines sur le système Terre, mais ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est qu’ils viennent exacerber certaines autres problématiques en ajoutant de la pression sur les écosystèmes déjà fragilisés et sur toutes les espèces que ces derniers abritent. Prenons l’exemple des océans. Nous les vidons littéralement à cause de la surpêche, tandis qu’ils s’acidifient et se réchauffent en réponse au réchauffement climatique. En effet, il faut savoir que la majorité de l’excédent de chaleur que nos activités émettent dans l’atmosphère est absorbée par les océans, ils jouent donc un rôle tampon, mais il y a bien sûr une limite à l’excédent de chaleur que les océans peuvent absorber.

Nous réduisons très fortement et très rapidement la taille des habitats de nombreuses espèces, mais par-dessus tout, les dérèglements climatiques modifient rapidement certaines caractéristiques essentielles des biotopes ou lieux de vie.

La grande accélération

Pour de nombreux économistes, ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses, cette triple décennie d’augmentation forte du produit intérieur brut (PIB) à l’échelle mondiale est encore perçue comme une période de grâce. Pourtant, d’un point de vue scientifique, elle marque surtout la « grande accélération » de l’anthropocène (un terme dont le défaut majeur est de ne pas faire de distinction dans le degré de responsabilité, N.D.R.). 1950 est en effet de plus en plus reconnue comme l’année à partir de laquelle « les courbes des indicateurs s’affolent », pour paraphraser les paroles de Will Steffen et de ses collègues dans un article scientifique publié en 2015 dans la revue The Anthropocene Review 1Will Steffen, Wendy Broadgate, Lisa Deutsch, Owen Gaffney et Cornelia Ludwig, « The trajectory of the Anthropocene : The Great Acceleration », The Anthropocene Review, vol. 2, n° 1, 2015, p. 81–98. http://doi.org/10.1177/2053019614564785..

Fig. 1. Tendances de 1750 à 2010 des indicateurs de développement socio-économique agrégés à l’échelle mondiale 2Reproduit d’après Ibid., p. 84..

Peut-être avez-vous déjà vu ces graphiques sur lesquels on peut observer des taux de croissance très forts de certains indicateurs (transports, télécommunications, tourisme international, utilisation de l’eau, consommation de pesticides, extraction de métaux — dont certains nécessaires aux énergies renouvelables —, etc.)? Pour les auteurs du livre intitulé Une autre histoire des « Trente Glorieuses » 3Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses », Paris, La Découverte, 2013., cette période devrait plutôt être nommée « Les Trente Ravageuses » ou les « Trente Pollueuses » tant les conséquences environnementales ou sanitaires sont notables. Par exemple, comme le mentionne Christophe Bonneuil, un des auteur·e·s de ce livre, durant cette période, « pour chaque point de croissance économique, il y avait deux points de croissance de la consommation d’énergies fossiles4Anthony Laurent, « Les Trentes Glorieuses étaient désastreuses. Entretient avec C. Bonneuil », Reporterre, 2013. En ligne <https://reporterre.net/Les-Trentes-Glorieuses-etaient> ».

Qu’est-ce qu’un emballement climatique?

Afin de bien comprendre le phénomène de l’emballement climatique, il est tout d’abord important de parler de la notion de boucle de rétroaction positive.

Une boucle de rétroaction positive, ou positive feedback loop en anglais, signifie que les effets d’une petite perturbation sur un système induisent une augmentation de l’ampleur de la perturbation en générale. On dit que le système s’autoalimente.

A produit plus de B qui, en retour produit plus de A.

On peut citer comme exemple très connu ce qu’il se passe quand un microphone est situé trop proche d’un haut-parleur qui est censé diffuser le son provenant du micro. Il peut se produire une boucle de rétroaction positive produisant un son très désagréable.

C’est ce phénomène que les scientifiques redoutent quand ils parlent d’emballement climatique, c’est-à-dire le fait que plusieurs boucles de rétroaction positive puissent déclencher ou être déjà en train de déclencher une augmentation rapide du réchauffement climatique qu’il serait évidemment impossible de stopper jusqu’à ce que le système arrive à un autre état d’équilibre. En tenant compte de l’inertie gigantesque du système climatique terrestre, les modèles basés sur la très longue histoire climatique de la Terre suggèrent qu’un nouvel état d’équilibre prendrait inévitablement plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers d’années à s’établir et il ne ressemblerait évidemment pas à l’état qui prévalait avant que les activités humaines ne modifient le système climatique. Parmi ces boucles de rétroaction, la fonte de la banquise arctique et la fonte du pergélisol inquiètent énormément les chercheur·e·s en sciences du climat.

En effet, la banquise arctique semble être entrée dans une spirale de fonte et son étendue durant l’été boréal a atteint un minimum historique en 2012 avec seulement 3,41 millions de km2. En mai 2020, la courbe de l’étendue de la banquise se situe dans des valeurs basses, légèrement au-dessus des valeurs de 2019, 2018, 2016, 2015 et 2012. En comparaison avec 1970, qui a vu le début des mesures par satellite, le bas minimum était de 10 millions de km2 environ. Plus l’étendue de la banquise diminue, tant en hiver qu’en été, plus elle est remplacée par de l’eau de mer. Or, une étendue de glace possède un albédo très important comparé à celui d’une étendue d’eau de mer.

L’albédo est la fraction de l’énergie solaire qui est réfléchie vers l’espace. Sa valeur est comprise entre 0 et 1. Plus une surface est réfléchissante, plus son albédo est élevé et donc proche de 1. Par exemple l’albédo de la neige fraîche qui est de 0,87 signifie que 87 % de la lumière solaire est réfléchie par cette forme de neige. De la neige sale possède logiquement un albédo plus bas.

L’énergie du Soleil est donc absorbée par l’océan qui en retour accélère la fonte de la banquise. Nous sommes là en présence d’une boucle de rétroaction positive très efficace. De plus, l’eau de mer attaque ce qu’on appelle la glace pluriannuelle, c’est-à-dire la glace qui se maintient sur une période d’au moins deux ans. Ce n’est donc pas seulement une perte en surface, mais aussi en volume de glace. 

Cependant, il n’y a pas que la diminution rapide de la banquise qui inquiète très fortement les scientifiques, car les effets du réchauffement climatique se font sentir dans tout l’Arctique, une région immense qui s’étend sur plusieurs pays, dont la Russie, le Canada, les États-Unis ou encore le Danemark par le biais du Groenland. Un autre indicateur qui inquiète beaucoup les scientifiques en Arctique concerne la fonte accélérée de ce qu’on appelle le pergélisol ou permafrost en anglais. Le pergélisol est un « sol (sol proprement dit ou roche, y compris la glace et les substances organiques) dont la température reste égale ou inférieure à 0 °C pendant au moins deux années consécutives 5Gouvernement du Canada, « Annexe C: Terminologie des changements climatiques ». En ligne : <https://www.rncan.gc.ca/environnement/ressources/publications/impacts-adaptation/rapports/municipalites/10092.>» et c’est dans la zone arctique qu’on retrouve la majorité du pergélisol sur la planète. Or, il faut savoir que la période 2011-2015 a été la plus chaude jamais enregistrée depuis le début des mesures en 1900. C’est en Arctique et plus généralement aux pôles que le réchauffement climatique est le plus virulent parce que le système climatique redistribue la chaleur des latitudes les plus proches de l’équateur vers les latitudes les plus élevées. La fonte du pergélisol a pour conséquence de permettre la décomposition de la matière organique par les microbes. Ce processus de décomposition relâche des gaz à effet de serre sous forme de dioxyde de carbone et de méthane. On estime que les sols gelés de l’Arctique contiennent entre 1 300 et 1 600 milliards de tonnes de carbone. Bien sûr, cet immense réservoir ne relâchera pas tout son carbone à moyen court et moyen terme, mais les plus récents scénarios tablent sur des quantités d’équivalents carbone comprises entre 6 et 33 milliards de tonnes pour le scénario le plus optimiste et 23 à 174 milliards de tonnes pour le plus pessimiste. De telles émissions compteraient pour environ 0,3°C d’augmentation de la température d’ici 2100 selon une récente étude publiée en 2019 dans la revue Nature Communications 6Katey Walter Anthony, Thomas Schneider von Deimling, Ingmar Nitze, Steve Frolking, Abraham Emond, Ronald Daanen, Peter Anthony, Prajna Lindgren, Benjamin Jones et Guido Grosse, « 21st-century modeled permafrost carbon emissions accelerated by abrupt thaw beneath lakes », Nature Communications, 9, 2018, p. 1-11. https://doi.org/10.1038/s41467-018-05738-9. Pire, selon les mêmes auteurs de l’étude, les modèles précédents de fonte du pergélisol n’incluaient pas le phénomène de « fonte abrupte » qui se déroule quand le sol dégèle et que les eaux de fonte s’immiscent dans les profondeurs gelées depuis des millénaires. Sans tenir compte de ce phénomène, les auteurs mentionnent que les modèles ont sous-estimé les émissions de carbone de 125 à 190 %…

Il y aurait d’autres données à mentionner, mais, in fine et pour reprendre une phrase bien connue des climatologues et des glaciologues, il faut retenir que « ce qu’il se passe en Arctique ne reste pas en Arctique! ».

Une chose est sûre, en parcourant la littérature scientifique la plus récente et à la pointe de la recherche sur le climat, on prend conscience que l’Arctique et, de façon plus générale, l’ensemble du système climatique sont sur le point de basculer vers un emballement, si ce n’est pas déjà le cas sans que nous en ayons conscience. Toujours selon une récente étude scientifique parue en juillet 2018 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, il nous resterait de 10 à 20 ans pour tenter d’empêcher un emballement climatique, emballement qui pourrait se déclencher même si nous arrivions à limiter la hausse de la température moyenne à 2 °C d’ici 2100 7Will Steffen, Johan Rockström, Katherine Richardson, Timothy M. Lenton, Carl Folke, Diana Liverman, Colin P. Summerhayes, Anthony D. Barnosky, Sarah E. Cornell, Michel Crucifix, Jonathan F. Donges, Ingo Fetzer, Steven J. Lade, Marten Scheffer, Ricarda Winkelmann et Hans Joachim Schellnhuber, « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », PNAS, vol. 115, n° 33, 2018, p. 8252-8259. https://doi.org/10.1073/pnas.1810141115.

Quelles seraient les conséquences d’un emballement climatique?

Vous savez peut-être qu’en sciences du climat, il est classique de regarder dans le passé pour tenter de comprendre le futur. Par conséquent, les estimations que les chercheur·e·s produisent sont le résultat de travaux scientifiques visant à reconstruire le climat passé de la Terre ou des événements climatiques anciens. Sur ce point, la science a depuis à peine quelques dizaines d’années mis en place des procédés d’analyses incluant des carottages de sols à divers endroits de la planète, que ce soit des sols gelés ou pas. Par conséquent, la science commence à avoir un assez bon portrait de certains bouleversements climatiques très marquants de l’histoire de la Terre et donc de leurs conséquences sur la biosphère. Il est donc possible en appliquant les données du passé d’extrapoler et d’estimer certains impacts pour différents indicateurs en fonction des différents scénarios d’augmentation de la température moyenne du globe. En 2018, le site web britannique Carbon Brief a publié une méta-analyse composée de 70 études scientifiques 8Cf. <https://interactive.carbonbrief.org/impacts-climate-change-one-point-five-degrees-two-degrees/> afin de dresser un portrait de ce qui nous attend pour 1,5 °C, 2 °C, 3 °C et jusque 4,5 °C d’augmentation. Il est important de rappeler que l’objectif de limitation à 1,5 °C est désormais jugé inatteignable. C’est en tout cas la conclusion de 1000 scientifiques qui ont publié une tribune dans le journal Le Monde en février 2020 9« L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » », Le Monde, 2020. En ligne : <https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html>..

Voici également quelques données présentées par le site Carbon Brief 10Cf. <https://interactive.carbonbrief.org/impacts-climate-change-one-point-five-degrees-two-degrees/> :

Conséquences projetées d’une augmentation de 1,5 °C dans l’est de l’Amérique du Nord :

  • 10 jours de vagues de chaleur chaque année en plus.
  • 79 % plus de risque de voir des chaleurs extrêmes.
  • 71 % moins de risque de voir des froids extrêmes.
  • 24 % plus de risque de subir des épisodes de pluies extrêmes.
  • En moyenne, huit millions de personnes de plus subiront un stress hydrique.

Conséquences projetées d’une augmentation de 1,5 °C à l’échelle mondiale :

  • Nombre de personnes victimes des inondations côtières : 38 millions chaque année en 2055, 60 millions en 2095.
  • Pertes économiques annuelles causées par les inondations liées à la montée des océans : 10 000 milliards de $.
  • Pourcentage de perte sur le PIB mondial : 8 %.

Les estimations de cette méta-analyse pour de nombreuses régions du globe sont également alarmantes et il convient d’ajouter que ces graves bouleversements viendront exacerber d’autres problématiques économiques, sociales et politiques. Surtout, ce sont les populations les plus pauvres et donc les plus vulnérables qui en paient déjà le prix, alors que ce sont celles qui sont les moins responsables des bouleversements planétaires enclenchés. La crise de la Covid19 nous montre à quel point nos sociétés sont devenues extrêmement fragiles et peu résilientes. Pourtant, il faut garder en tête que les impacts de cette pandémie sont de loin très inférieurs à ce que les scénarios climatiques, mêmes les plus optimistes, prévoient pour la deuxième moitié du XXIe siècle.

Il faudrait donc faire preuve du plus grand déni en 2020 pour penser que nous pouvons continuer encore quelques années dans le « business as usual ». Il est encore possible de limiter les dégâts tout en préparant les communautés à s’adapter aux graves impacts qu’on ne pourra plus éviter. Ainsi, chaque dixième de degré d’augmentation que nous éviterons va compter. Pour ce faire, il ne faut plus nous bercer des graves illusions de la croissance verte et de la technologie salvatrice. Les énergies renouvelables ont leur place, mais seulement si les pays les plus riches choisissent l’option de la sobriété énergétique. Indignons-nous, changeons, organisons et planifions la décroissance, décidons vraiment, écrivons le futur de sociétés en phase avec la nature, beaucoup plus égalitaires et soutenables, libérées du dogme mortifère de la croissance, car les lois de la physique, elles, ne nous attendront pas.

Notes

Notes
1 Will Steffen, Wendy Broadgate, Lisa Deutsch, Owen Gaffney et Cornelia Ludwig, « The trajectory of the Anthropocene : The Great Acceleration », The Anthropocene Review, vol. 2, n° 1, 2015, p. 81–98. http://doi.org/10.1177/2053019614564785.
2 Reproduit d’après Ibid., p. 84.
3 Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses », Paris, La Découverte, 2013.
4 Anthony Laurent, « Les Trentes Glorieuses étaient désastreuses. Entretient avec C. Bonneuil », Reporterre, 2013. En ligne <https://reporterre.net/Les-Trentes-Glorieuses-etaient>
5 Gouvernement du Canada, « Annexe C: Terminologie des changements climatiques ». En ligne : <https://www.rncan.gc.ca/environnement/ressources/publications/impacts-adaptation/rapports/municipalites/10092.>
6 Katey Walter Anthony, Thomas Schneider von Deimling, Ingmar Nitze, Steve Frolking, Abraham Emond, Ronald Daanen, Peter Anthony, Prajna Lindgren, Benjamin Jones et Guido Grosse, « 21st-century modeled permafrost carbon emissions accelerated by abrupt thaw beneath lakes », Nature Communications, 9, 2018, p. 1-11. https://doi.org/10.1038/s41467-018-05738-9
7 Will Steffen, Johan Rockström, Katherine Richardson, Timothy M. Lenton, Carl Folke, Diana Liverman, Colin P. Summerhayes, Anthony D. Barnosky, Sarah E. Cornell, Michel Crucifix, Jonathan F. Donges, Ingo Fetzer, Steven J. Lade, Marten Scheffer, Ricarda Winkelmann et Hans Joachim Schellnhuber, « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », PNAS, vol. 115, n° 33, 2018, p. 8252-8259. https://doi.org/10.1073/pnas.1810141115
8 Cf. <https://interactive.carbonbrief.org/impacts-climate-change-one-point-five-degrees-two-degrees/>
9 « L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » », Le Monde, 2020. En ligne : <https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html>.
10 Cf. <https://interactive.carbonbrief.org/impacts-climate-change-one-point-five-degrees-two-degrees/>

À propos de la décroissance

par Louis Marion

Photo: Jérémy Bouchez CC-BY-SA

Origines de la décroissance

Les idées qui constituent le corpus théorique de la décroissance ont été développées dans les années 1970 avec des auteurs comme André Gorz, Ivan Illich ou Nicolas Georgescu-Rogen, mais à cette époque les externalités de la production industrielle comme la crise climatique n’étaient pas encore perçues par la population comme une urgence planétaire.

Ces idées sont donc restées marginales, en latence, jusqu’à ce que se produise avec le rapport Brundtland en 1987, l’institutionnalisation du développement durable.

Défini comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs », il s’agissait d’une tentative de légitimation de la poursuite de la croissance économique ; de poursuivre le développement tous azimuts de la marchandisation ; ou encore, de « polluer moins pour pouvoir polluer plus longtemps ».

C’est ce refus politico-économique de remettre en question le développement, tout en l’adaptant à la sauce écologique, qui sera l’acte de naissance de la décroissance proprement dite.

La décroissance est donc née en réaction à l’idéologie du développement durable et a permis d’unifier trois importantes critiques de la société thermo-industrielle. Relativement autonomes, ces trois critiques existaient déjà, mais de façon séparée, dans la sphère du savoir universitaire : la critique formulée par l’écologie politique, la critique du développement et la critique de la technique. C’est la fusion de ces critiques qui a engendré la décroissance comme idéologie politique au début du XXIe siècle.

Pour comprendre la cohérence de ces trois critiques au fondement de la décroissance, il peut être judicieux de réactualiser le questionnement éthique de Platon et d’Aristote, c’est-à-dire de reprendre la vieille question philosophique de la « vie bonne ».

Qu’en est-il aujourd’hui de la vie bonne? Est-ce que celle-ci dépend seulement des ressources (marchandises, argent) à notre disposition? Ou bien faut-il considérer plutôt le rapport à soi, aux autres et à la nature au sens large?

En ce sens, la décroissance répond aux trois questions suivantes :

Comment bien vivre par rapport à soi, aux autres et à Gaïa? Comment réduire notre empreinte écologique, diminuer les injustices sociales, et développer notre autonomie individuelle et collective?

La décroissance signifie de réduire l’impact de nos actions sur la nature (c’est-à-dire de moins détruire et perturber la biosphère), de réduire les injustices sociales (c’est-à-dire de réduire les iniquités de revenu, les échanges écologiquement inégaux) et finalement de réduire l’aliénation de la subjectivité.

Ce dernier point est important, car il est possible de se représenter une société qui serait équitable et écologique, mais qui sans liberté ne s’appliquerait qu’à des esclaves ou à des robots. Nous pourrions vivre dans un monde égalitaire, respectant la nature, mais où il serait difficile d’être des individus autonomes et où l’abnégation de soi y serait la norme.

Personne n’aimerait vivre dans une telle société. Donc même sans le déraillement des écosystèmes, et même sans tous ces problèmes sociaux liés aux injustices dans la redistribution des biens et des usages produits par la collectivité, nous pourrions malgré tout continuer de vivre encore dans la froide réalité de l’asservissement hétéronome d’une domination technocratique.

Soutenabilité, justice et autonomie sont donc interreliées dans la décroissance. On ne peut pas régler nos problèmes écologiques sans en même temps augmenter la justice et diminuer l’aliénation. Pour cela, il faut en premier lieu critiquer le développement durable.

Critique du développement durable

Pourquoi s’attaquer au développement durable, en quoi celui-ci est-il une fausse solution à la crise écologique?

Il faut comprendre le développement durable comme une tentative de poursuivre le développement économique.  

Le développement durable sert à légitimer la poursuite de la croissance économique (définie par l’augmentation du PIB). C’est une tentative d’escamoter les profondes contradictions de notre réalité, soit les contradictions entre notre mode de reproduction matérielle et la préservation de la biosphère.

Le développement ne peut pas être durable puisque le développement dans nos sociétés modernes productivistes capitalistes libérales s’oppose à la durée, au sens de perdurer sur Terre.

En effet depuis quelques siècles, la forme capitaliste et technologique qu’a pris le développement a des conséquences qui laissent peu de doute sur l’impossibilité de son maintien. Les courbes représentant la destruction des conditions d’habitabilité de la Terre sont exponentielles.

La décroissance s’applique à anéantir l’illusion savamment entretenue selon laquelle l’économie (sous sa forme capitaliste) serait compatible avec l’écologie.

Le sous-entendu de cette formule – mantra désespéré des défenseurs conservateurs du capital –, est que nous pouvons poursuivre la croissance sans nuire à la nature ; que nous pouvons poursuivre et augmenter les flux nécessaires à la production sans avoir d’impact sur le vivant.

Voilà qui semble bien présomptueux à la lumière de la contradiction entre la représentation sociale de la santé économique, basée sur la croissance infinie, et la représentation individuelle et rationnelle qu’une croissance infinie dans un monde fini n’est ni possible ni souhaitable.

C’est pourquoi les objecteurs de croissance considèrent qu’il est raisonnable d’admettre qu’il existe une contradiction, une incompatibilité radicale, entre les logiques de production et de consommation des marchandises dans notre économie et la nature.

Pour les objecteurs de croissance, parler d’un « autre » développement, comme parler d’une « autre » croissance, traduit soit une grande naïveté, soit une grande duplicité, puisqu’il s’agit toujours de trouver un moyen de faire avaler la pilule du développement en tant que forme extensive de la valorisation marchande.

En réalité, ce que l’on veut faire durer avec le développement durable, c’est toujours la croissance économique elle-même, puisque c’est une exigence du capitalisme et de sa logique d’accroissement infini.

Critique du découplage

Bien entendu, les défenseurs du développement durable élaborent un ensemble d’arguments pour légitimer leur propos.

Il s’agit d’abord de la croyance dans ce qu’on appelle techniquement le « découplage », c’est-à-dire l’idée qu’il serait possible de croître économiquement tout en diminuant les impacts de cette croissance sur l’environnement. En somme, il serait possible de réduire le taux d’utilisation des ressources, sans réduire l’activité économique, et ce, essentiellement grâce à l’innovation technique, grâce à nos capacités de trouver des substituts, d’améliorer l’éco-efficience, ou de développer des formes d’économie immatérielle.

Analysons brièvement ces arguments en faveur du développement durable et de la possibilité du découplage.

La substituabilité consiste dans le fait de substituer, c’est-à-dire de remplacer une ressource qui s’épuise par une autre. Par exemple, nous avons substitué le gaz naturel à la graisse de baleine qui servait à l’éclairage au début du XIXe siècle. Cela fut une bonne chose pour les baleines, mais tout n’est pas substituable. Ce principe ne s’applique pas universellement. Pour la vie, rien ne peut remplacer l’eau. Et comme l’écrit Yves-Marie Abraham : « Une fois un écosystème détruit ou une espèce vivante disparue, ils ne vont pas se recréer d’eux-mêmes1Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini, Montréal, Écosociété, 2020, p. 62. ».

Donc, au lieu de chercher à remplacer les éléments de la recette on aurait avantage à changer la recette.

Le deuxième argument en faveur de la possibilité du développement durable est l’éco-efficience. Celle-ci est limitée, car neutralisée par l’effet rebond (également appelé « paradoxe de Jevons ». Ce dernier signifie que les améliorations techniques sont compensées par une augmentation de la consommation : par exemple, une voiture plus économe en essence permet une augmentation de son utilisation. En somme, les économies d’énergie que permet le développement technique augmentent généralement la consommation. Si, grâce au développement de l’éclairage LED, plus économe en énergie, on décide d’en mettre partout, évidemment les progrès dans l’utilisation des ressources sont annulés.

Prenons un autre type d’effet rebond : celui où, grâce à l’économie effectuée dans un domaine, il y a dépense dans un autre domaine. Par exemple, si je me déplace à vélo plutôt qu’en auto, mais que je profite de l’argent économisé pour voyager en avion : j’annule le gain écologique.

Le troisième argument des défenseurs du développement durable, c’est le développement d’une économie immatérielle, c’est-à-dire d’une économie qui ne s’appuierait pas sur une augmentation de ressources matérielles. Le problème c’est que cette économie immatérielle est limitée par les infrastructures matérielles : un clic de souris sur internet produit du CO2 et a besoin de serveurs puissants.

L’illusion du découplage découle souvent de la délocalisation des activités industrielles. Les émissions de CO2 sont à la baisse dans les pays riches, mais c’est en grande partie dû au transfert, dans des pays plus pauvres, de la production nécessaire à notre consommation. Pour bien mesurer les impacts écologiques d’une économie nationale, il faudrait prendre en compte l’ensemble des marchandises qui y sont consommées, au lieu de considérer seulement les émissions de CO2, par exemple, que produit un pays.

Et quand bien même le découplage serait possible, ou existerait bel et bien dans certains pays, il reste encore insuffisant pour nous sortir de la crise. Comme le remarque Yves Marie Abraham : « Le découplage ne doit pas seulement être absolu et global. Il doit également être suffisamment rapide pour éviter les conséquences les plus néfastes de la catastrophe écologique en cours2Idem.. »

Décroissance et politique

L’unité du discours de la décroissance repose sur la reconnaissance des limites, sur l’impossibilité d’une solution technique à tous nos problèmes et sur la critique des faux changements proposés par le développement durable.

Étant donné les limites, insuffisances et incapacités du développement durable de tenir ses promesses, la décroissance, entendue comme la sortie de l’idéologie de la croissance du PIB comme infrastructure du bonheur général, se retrouve être la seule manière pour notre civilisation d’échapper aux conséquences brutales et incontrôlables du dépassement des limites biophysiques de la Terre.

La question qui nous importe ici, c’est de savoir si cette décroissance sera subie (ça c’est ce que l’on ne veut pas), ou si elle sera choisie et assumée collectivement (ça, c’est ce que l’on souhaite), dans le but d’éviter aux êtres humains, en particulier aux plus pauvres d’entre eux, les effets désastreux d’un tel dépassement.

Il s’agit donc d’élaborer en commun et de promouvoir un projet politique, écologique et social de partage et de labeur conviviaux et égalitaires soutenables pour nous et pour les autres espèces.

Il s’agit aussi de déconstruire l’idée du développement durable ainsi que toutes les croyances entretenues par les experts selon lesquelles le capitalisme peut nous sauver de l’effondrement de notre mode de vie grâce à la technologie.

Une autre croissance n’est pas possible, qu’elle soit verte ou équitable. Et la seule idée qui l’alimente, c’est bien, comme toujours, le phantasme technologique, l’espoir d’arriver à temps pour pouvoir remplacer la vie qui s’effondre par l’artificialisation totale de toutes les conditions d’existence.

On ne peut pas revenir en arrière, mais on peut changer de direction. Les objecteurs veulent construire une société où on ne se demande pas seulement qui produit et comment on produit, mais qu’est qui vaut d’être produit. Au lieu de culpabiliser le consommateur, il s’agit plutôt de s’attaquer à la production. Il s’agit de préparer la décroissance de l’importance des forces productives industrielles au profit de l’autoproduction et du partage de biens durables, réparables, recyclables.

Décroissance et économie

Un malentendu persiste encore dans l’interprétation de la décroissance et son impact sur l’économie.

C’est pourquoi il importe de préciser encore que la décroissance n’est pas synonyme de décroissance économique ou de récession. Une société qui resterait basée sur le principe de la croissance, mais où il n’y aurait pas de croissance économique, ne nous intéresse aucunement.

Actuellement, la croissance est une contrainte dynamique de stabilisation sociale légitimant les idéaux de liberté et d’autonomie. En somme, sans croissance rien ne va plus ; nos sociétés ont besoin de croissance pour assurer la stabilité de leur reproduction. Malgré les inconvénients écologiques et sociaux de la croissance, il va de soi qu’une société qui renoncerait à la croissance, qui renoncerait à l’augmentation du PIB, sans changer profondément sa structure économique, n’est pas souhaitable et n’est donc pas notre objectif. 

Si la décroissance n’est pas la décroissance économique, qu’est-ce donc alors? C’est tout simplement la décroissance de l’importance de l’économie elle-même : c’est-à-dire, la décroissance de l’influence de l’économie des économistes sur la société. C’est la décroissance de cette représentation idéologique dominante qui légitime son autonomie désastreuse à l’abri de toutes attaches et responsabilités normatives et collectives.

Face au capitalisme, la décroissance propose plutôt de miser sur le changement de nos systèmes d’échanges économiques et d’institutionnaliser des alternatives radicales permettant la satisfaction de nos besoins grâce à la production de communs3« Un “commun” est en premier lieu un collectif d’êtres humains qui s’efforcent de satisfaire ensemble, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, un ou plusieurs de leurs « besoins » (se nourrir, s’abriter, se soigner, se former, se déplacer, ect,) sans recourir ni à l’Entreprise ni aux services de l’État. » Ibid, p. 246., sans lien avec l’entreprise privée.

La décroissance c’est la décolonisation de l’imaginaire marchand, la remise en question de l’identification des biens aux marchandises qui doivent leur existence à une logique d’accumulation infinie.

Notes

Notes
1 Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini, Montréal, Écosociété, 2020, p. 62.
2 Idem.
3 « Un “commun” est en premier lieu un collectif d’êtres humains qui s’efforcent de satisfaire ensemble, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, un ou plusieurs de leurs « besoins » (se nourrir, s’abriter, se soigner, se former, se déplacer, ect,) sans recourir ni à l’Entreprise ni aux services de l’État. » Ibid, p. 246.

Nouvelle parution : Guérir du mal de l’infini

par Jérémy Bouchez

Photo : Jonas Jacobsson

Le 14 novembre 2019, à la librairie Raffin, les Éditions Écosociété lançaient le nouveau livre d’Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini. Produire moins, partager plus, décider ensemble. Le chercheur et professeur aux HEC Montréal a déjà publié plusieurs livres en lien avec la décroissance avec d’autres spécialistes. Avec cet ouvrage, il offre aux lectrices et lecteurs une synthèse accessible sur les idées, les valeurs et les principes proposé.e.s par le mouvement de la décroissance au Québec.

C’est une idée pourtant simple mais qui paraissait encore incongrue il n’y a pas si longtemps : une croissance illimitée dans un monde limité est matériellement impossible. Depuis quinze ans, cette idée commence de plus en plus à être prise au sérieux. Voilà l’une des réussites — et pas des moindres — du mouvement de la décroissance que celle d’avoir martelé ce message tout en nous rappelant que le propre des sociétés de croissance est de faire l’économie de la nature. Guérir du mal de l’infini offre une synthèse claire des principes défendus par ce mouvement, en s’appuyant d’abord sur une critique incisive de la croissance capitaliste : bien que des économistes orthodoxes trouvent en elle la source de leur foi, qu’elle soit « verte » ou vêtue du leurre du « développement durable », elle demeure porteuse d’autodestruction, d’injustice et d’aliénation.

À ce brillant plaidoyer pour refuser le fantasme funèbre de la croissance éternelle, l’auteur adjoint diverses propositions pour envisager la transition d’un monde essentiellement axé sur l’entreprise vers un monde fondé sur les « communs ». Abraham explore également des alliances possibles entre la décroissance et d’autres luttes politiques souvent ignorées par les premiers penseurs de ce mouvement (féminisme, anticolonialisme, antispécisme).

Au final, le problème que pose la course à la croissance illimitée n’est pas seulement qu’elle détruit ce qui rend nos vies possibles, mais aussi qu’elle nous éloigne sans cesse davantage de la liberté et de l’égalité qui nous ont été promises. Tel est le « mal de l’infini ». Pour en guérir, les prières aux gouvernements et les incantations vertueuses ne suffiront pas. Une vraie bataille est à mener, sur plusieurs fronts, et ce livre offre un moyen de s’armer pour avancer sur celui des idées.

Un ouvrage écrit dans une langue limpide et accessible appelé à devenir une référence en la matière.