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Décoloniser nos imaginaires

De la décolonisation de nos imaginaires

Par Louis Marion

L’émancipation vis-à-vis de la domination culturelle du capital et de la technique autonomisée est liée à notre capacité collective de remise en question de l’idéologie économique dominante qui s’invite en nous grâce au langage, à l’instrumentalisation politique des mots, en occupant et en investissant notre imaginaire culturel et social.   

Pour nous décoloniser de l’imaginaire de la croissance, nous devons donc être capables de répondre au discours croissanciste sur tous les points afin de gagner la guerre des idées en diffusant les outils conceptuels et les connaissances nécessaires pour invalider l’attachement social au produit intérieur brut (PIB).

Pour pouvoir forger un éventuel rapport de force en faveur de la décroissance, il nous faut d’abord nous entendre sur les principes de base et sur la signification des termes.

Considérant que la domination des esprits passe en premier lieu par le langage, nous avons besoin, pour sortir du piège construit et naturalisé1Ici, on entend par naturalisé le faire de rendre le capitalisme normal, nécessaire, acceptable, positif. de l’économie capitaliste, de certaines distinctions nous permettant de déconstruire les lieux communs inappropriés aux besoins de notre monde.  En effet, des distinctions qui semblent subtiles entre la richesse et la valeur ou entre bien de consommation et marchandise deviennent  importantes dans une perspective d’émancipation sociale. Sans un nécessaire travail épistémologique de distinction conceptuelle, nous sommes moins bien armés pour réfuter les arguments qui légitiment la croissance économique et pour gagner l’hégémonie culturelle.

Par exemple, les formules suivantes :

« Avant de redistribuer la richesse, il faut d’abord la produire », « on n’arrête pas le progrès », « L’envie fait partie de la nature humaine », etc., mais de quoi parlons-nous quand nous parlons de richesse? De quoi parlons-nous quand nous parlons d’emploi? De quoi parlons-nous quand nous parlons de progrès? De quoi parlons-nous quand nous parlons d’envie, de besoin ou de désir? Il s’agit d’élucider ces concepts et de développer un langage qui nous soit commun.

La richesse

L’argument souvent employé dans les médias par les économistes : « Pour partager la richesse, il faut d’abord la produire », ne tient pas la route de la rigueur puisqu’elle ne tient pas compte de la différence fondamentale entre la richesse et la valeur.

Comme nous le rappelle André Gorz : « Nous vivons avec l’économie capitaliste sous un régime où l’important, le but de toute activité, n’est pas la création de richesses, c’est la création de valeurs, c’est-à-dire la création de choses échangeables et monnayables. Et ce qui n’est pas monnayable n’a pas de statut dans l’économie capitaliste: donc l’amour, l’affection, la solidarité, le fait de prendre soin de la nature, est éliminé par la rationalité de la “Valeur”, la dictature de la “Valeur” »2François Noudelmann, « Hommage à André Gorz », Les vendredis de la philosophie, France Culture, 14 octobre 2005. La transcription de l’entretien est disponible sur https://nunomiguelmachado.files.wordpress.com/2012/01/entrevista-diffc3a9rence-entre.pdf.

L’économie de la croissance, c’est une augmentation de la valeur monétaire possédée, par exemple, par des actionnaires, ce n’est pas une augmentation de la richesse concrète, qui contient toujours de la nature. La richesse c’est la pomme ce n’est pas l’argent (la valeur) pour acheter la pomme.

Pourquoi ne pas plutôt penser que, pour avoir encore de la richesse à se partager, il faudra d’abord être capable de restreindre la logique capitaliste de la valorisation de la valeur, au lieu de croire que de la transmutation produite à grand coup de destructions de la nature sortira, comme par magie, de la richesse bien cuite et prête à servir?

Sous le capitalisme, la richesse est médiatisée par la valeur. C’est parce que ça vaut monétairement qu’il y a une production de marchandise que l’on peut considérer comme richesse. Mais la production de biens n’a pas besoin de cette médiation sociale pour exister. Nous pourrions produire sans l’intermédiaire d’un travail soumis à la loi de la valeur d’échange. Il faut donc distinguer les biens de consommation produits socialement,  des marchandises produites grâce au travail soumis et reproduit par le capital.

Le travail

Pour éviter de sérieux malentendus à ce propos, il nous semble utile de distinguer plusieurs sens du mot travail pour ensuite préciser lequel nous voulons diminuer et, tendanciellement, abolir dans une société postcroissance.

Le concept physique

La civilisation thermo-industrielle produit du potentiel de travail mécanique en transformant l’énergie grâce à des machines, grâce à des moteurs.

Le travail mécanique, c’est le travail du point de vue de l’énergie. C’est donc un concept physique, défini par la science, grâce à des formules mathématiques.

Le concept anthropologique

Ici nous parlons du travail entendu comme praxis, c’est-à-dire le travail comme activité humaine visant à modifier les rapports sociaux et les rapports avec la nature: le travail comme activité qui transforme le monde.

Il s’agit d’une activité dont on ne peut nier la dimension qualitative et qui renvoie à des termes concrets comme fabriquer, préparer, cultiver, élaborer, construire, soutenir, etc.

Ce travail, c’est un concept qui intègre l’action et la création, qui n’implique pas nécessairement l’échange, mais qui implique une transformation de la nature ou une action sur la société. C’est le travail compris dans un sens anhistorique.

Le concept historique ou capitaliste du travail

C’est le travail proprement dit, le travail salarié, l’emploi. Le travail en tant que nécessité de produire et d’échanger des marchandises.

C’est le travail compris comme une médiation sociale tendant vers l’obligation de ne pas consommer ce que nous produisons et de consommer ce que nous ne produisons pas.

C’est le travail qui unifie des activités ontologiquement différentes et sépare des activités ontologiquement identiques.

Par exemple, faire pousser des légumes n’est pas la même chose que de gouverner la société, l’agriculture et la politique n’étant pas des activités identiques, ni empiriquement ni conceptuellement. Et pourtant, à travers le prisme de la société capitaliste, ces deux activités incommensurables seront considérées comme égales, considérées simplement comme du travail, sans qualité particulière, tandis que des activités identiques ne seront pas considérées comme du « travail » si les activités en question ne sont pas socialement rémunérées. Par exemple, c’est moins avantageux pour le PIB de s’occuper et d’éduquer des enfants à la maison plutôt qu’à la garderie.

Bref, c’est le travail socialement médiatisé comme marchandise: c’est-à-dire, le travail en tant qu’il possède une double dimension analogue aux marchandises (défini par Marx comme valeur d’usage et valeur d’échange). C’est-à-dire que c’est la même dépense d’énergie physique qui est à la fois activité de labeur dans le temps (travail concret) et médiation sociale (travail abstrait) ou fabrication collective de valeur.

Ainsi donc, dans le capitalisme, le travail en tant qu’activité rémunérée ne peut plus être directement identifié à l’activité humaine productive de biens, mais essentiellement à l’activité productive de la valeur.

Soyons clairs, c’est ce travail-là, le travail hétéronome, servile, parfois destructeur et aliénant, qui transforme les individus en moyen au service du capital, mais toujours encore considéré socialement comme nécessaire. C’est ce travail-là, qui ne sert plus à satisfaire nos besoins, mais qu’il faut produire pour satisfaire nos besoins, que la décroissance espère réduire.

Le progrès

Pouvons-nous raisonnablement croire encore que le futur soit préférable au présent et que nous sommes sur la voie d’une amélioration ininterrompue des conditions de la vie et de la liberté grâce à la technique et au marché?

Ne devrions-nous pas plutôt considérer le progrès comme un mythe de la modernité, comme une « fiction chimérique constitutive de l’imaginaire capitaliste et de l’idéologie de la plupart des économistes »3Michel Barillon, « Faut-il refuser le “progrès” ? Le mythe du progrès au regard de la “critique sociale” », août 2004. http://harribey.u-bordeaux.fr/colloques/barrillon.pdf devant être reléguée dans le musée de l’Histoire des Idées?

« Cet imaginaire d’une ligne du temps orientée vers le futur, quoiqu’il advienne, produit un optimisme réconfortant. Inutile d’évaluer les situations, le progrès s’occupe de vous. Les savants sauront bien trouver comment puiser dans le soleil l’énergie de l’après-pétrole. Inutile de s’alarmer trop vite. Inutile de trop s’agiter, car l’histoire se fait à notre insu et, quoi qu’on fasse, elle progresse vers le meilleur »4Sophie Wahnich, « Critique du progrès », Vacarme n° 53, 2008. https://vacarme.org/article1957.html.

Malheureusement, l’histoire n’est pas soumise à un progrès indéfectible qui légitimerait tout ce qui existe comme simple étape vers la réconciliation finale. Il est sans doute temps d’abandonner l’idée que l’augmentation de notre domination sur la nature permettra une plus grande autonomie et liberté pour les êtres vivants.

Aujourd’hui, les changements climatiques nous épargnent de la croyance que demain sera préférable à aujourd’hui, que les externalités négatives s’effaceront de l’horizon de notre avenir radieux grâce au développement de notre puissance technique de modifier le monde.

Ce qui peut nous conduire à l’émancipation ce n’est pas la croissance et le développement technologique, mais l’élaboration des conditions d’une autonomie collective complètement indépendante du capitalisme néolibéral et de ses promesses d’abondance branchée.

Que nous aimions ou non le téléphone cellulaire ou les guichets automatiques, la technique s’installe et s’impose partout sans être le fruit d’un processus délibératif ou politique5Alterinfo.net, « Quand on réduit les frais de carotte, il faut bien augmenter les frais de bâton », Pièces et main d’œuvre, 2008. http://www.alterinfo.net/PIECES-ET-MAIN-D-OEUVRE-QUAND-ON-REDUIT-LES-FRAIS-DE-CAROTTE-IL-FAUT-BIEN-AUGMENTER-LES-FRAIS-DE-BATON_a25796.html.

La décroissance, c’est la remise en question de la puissance, indépendante de toute régulation démocratique, de la transformation du monde qu’apporte la technique. Décider ensemble c’est choisir démocratiquement ce dont nous avons besoin et ce dont nous n’avons plus besoin de produire pour une vie bonne.

Les besoins naturels

Il importe également de distinguer les contingences de l’histoire et la nature humaine. Il n’y a sans doute rien dans celle-ci qui explique la trajectoire de la modernité et de son rêve cornucopien. Aucune nécessité ne préside aux liens que l’histoire occidentale a noués entre les idéaux de liberté et la croissance de la production ou de la démocratie avec l’enrichissement.

En effet, l’histoire et l’anthropologie nous éclairent à propos d’humains et de sociétés qui ne semblent point soumis·e·s au postulat du libéralisme économique consistant à s’enrichir grâce à la production marchande.

Ce n’est effectivement qu’avec Adam Smith et les économistes libéraux que la volonté d’en vouloir toujours plus et de n’être jamais satisfait·e·s en viennent à être des comportements socialement acceptables. À partir du XVIIIe siècle, certains libéraux commencent ainsi à défendre l’idée que « les besoins humains, étant insatiables, nécessitaient une expansion illimitée des forces de production indispensables à leur satisfaction. Le désir insatiable, jadis condamné comme source de frustration, de malheur, et de désarroi spirituel, commença alors à être envisagé comme un puissant stimulant du développement économique ».6Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses limites, Paris, Flammarion, 2002, p. 15.

L’acceptabilité sociale de la démesure ou la création de nouveaux besoins pour le marché est liée à la naturalisation de ceux-ci par l’idéologie libérale. Néanmoins, il serait faux de prétendre que la demande détermine l’offre de marchandise. Marx nous explique, dans sa critique de l’économie politique, que « la production ne fournit donc pas seulement un objet matériel au besoin, elle fournit aussi un besoin à l’objet matériel »7Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Paris, Éditions sociales, 1972, p. 143.. Autrement dit, la production produit en même temps le besoin et la demande « en créant le mode déterminé de la consommation, et ensuite en faisant naître l’appétit de la consommation, la faculté de consommation, sous forme de besoin »8Ibid., p. 144. Mais celui-ci, dans la mesure où il est aussi un produit à part entière du système de production capitaliste, permet au libéralisme économique d’asseoir sa domination idéologique en occultant sa dimension sociale. En réalité, on ne peut distinguer la part de la nature de la part du social dans les besoins humains. La faim, par exemple, est une pulsion naturelle qui, nous dit Adorno, « peut être assouvie avec les sauterelles ou les gâteaux aux moustiques »9Theodor W. Adorno, « Thèses sur le besoin » (1942), Mouvements, N° 54, juin-août 2008, p. 15.

Les besoins ne sont pas une justification du profit. La nature humaine ne peut être évoquée pour justifier la domination. Il n’y a plus d’alliance libérale à faire avec le tsunami marchand du capitalisme.

En sommes, nous devrions, grâce à l’éducation critique, changer de paradigme et décoloniser notre imaginaire des justifications symboliques de ce qui est et de ce qui reproduit la société industrielle croissanciste avant l’emballement du climat.  

Notes   [ + ]

1. Ici, on entend par naturalisé le faire de rendre le capitalisme normal, nécessaire, acceptable, positif.
2. François Noudelmann, « Hommage à André Gorz », Les vendredis de la philosophie, France Culture, 14 octobre 2005. La transcription de l’entretien est disponible sur https://nunomiguelmachado.files.wordpress.com/2012/01/entrevista-diffc3a9rence-entre.pdf
3. Michel Barillon, « Faut-il refuser le “progrès” ? Le mythe du progrès au regard de la “critique sociale” », août 2004. http://harribey.u-bordeaux.fr/colloques/barrillon.pdf
4. Sophie Wahnich, « Critique du progrès », Vacarme n° 53, 2008. https://vacarme.org/article1957.html
5. Alterinfo.net, « Quand on réduit les frais de carotte, il faut bien augmenter les frais de bâton », Pièces et main d’œuvre, 2008. http://www.alterinfo.net/PIECES-ET-MAIN-D-OEUVRE-QUAND-ON-REDUIT-LES-FRAIS-DE-CAROTTE-IL-FAUT-BIEN-AUGMENTER-LES-FRAIS-DE-BATON_a25796.html
6. Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses limites, Paris, Flammarion, 2002, p. 15.
7. Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Paris, Éditions sociales, 1972, p. 143.
8. Ibid., p. 144
9. Theodor W. Adorno, « Thèses sur le besoin » (1942), Mouvements, N° 54, juin-août 2008, p. 15

À propos de la décroissance

par Louis Marion

Photo: Jérémy Bouchez CC-BY-SA

Origines de la décroissance

Les idées qui constituent le corpus théorique de la décroissance ont été développées dans les années 1970 avec des auteurs comme André Gorz, Ivan Illich ou Nicolas Georgescu-Rogen, mais à cette époque les externalités de la production industrielle comme la crise climatique n’étaient pas encore perçues par la population comme une urgence planétaire.

Ces idées sont donc restées marginales, en latence, jusqu’à ce que se produise avec le rapport Brundtland en 1987, l’institutionnalisation du développement durable.

Défini comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs », il s’agissait d’une tentative de légitimation de la poursuite de la croissance économique ; de poursuivre le développement tous azimuts de la marchandisation ; ou encore, de « polluer moins pour pouvoir polluer plus longtemps ».

C’est ce refus politico-économique de remettre en question le développement, tout en l’adaptant à la sauce écologique, qui sera l’acte de naissance de la décroissance proprement dite.

La décroissance est donc née en réaction à l’idéologie du développement durable et a permis d’unifier trois importantes critiques de la société thermo-industrielle. Relativement autonomes, ces trois critiques existaient déjà, mais de façon séparée, dans la sphère du savoir universitaire : la critique formulée par l’écologie politique, la critique du développement et la critique de la technique. C’est la fusion de ces critiques qui a engendré la décroissance comme idéologie politique au début du XXIe siècle.

Pour comprendre la cohérence de ces trois critiques au fondement de la décroissance, il peut être judicieux de réactualiser le questionnement éthique de Platon et d’Aristote, c’est-à-dire de reprendre la vieille question philosophique de la « vie bonne ».

Qu’en est-il aujourd’hui de la vie bonne? Est-ce que celle-ci dépend seulement des ressources (marchandises, argent) à notre disposition? Ou bien faut-il considérer plutôt le rapport à soi, aux autres et à la nature au sens large?

En ce sens, la décroissance répond aux trois questions suivantes :

Comment bien vivre par rapport à soi, aux autres et à Gaïa? Comment réduire notre empreinte écologique, diminuer les injustices sociales, et développer notre autonomie individuelle et collective?

La décroissance signifie de réduire l’impact de nos actions sur la nature (c’est-à-dire de moins détruire et perturber la biosphère), de réduire les injustices sociales (c’est-à-dire de réduire les iniquités de revenu, les échanges écologiquement inégaux) et finalement de réduire l’aliénation de la subjectivité.

Ce dernier point est important, car il est possible de se représenter une société qui serait équitable et écologique, mais qui sans liberté ne s’appliquerait qu’à des esclaves ou à des robots. Nous pourrions vivre dans un monde égalitaire, respectant la nature, mais où il serait difficile d’être des individus autonomes et où l’abnégation de soi y serait la norme.

Personne n’aimerait vivre dans une telle société. Donc même sans le déraillement des écosystèmes, et même sans tous ces problèmes sociaux liés aux injustices dans la redistribution des biens et des usages produits par la collectivité, nous pourrions malgré tout continuer de vivre encore dans la froide réalité de l’asservissement hétéronome d’une domination technocratique.

Soutenabilité, justice et autonomie sont donc interreliées dans la décroissance. On ne peut pas régler nos problèmes écologiques sans en même temps augmenter la justice et diminuer l’aliénation. Pour cela, il faut en premier lieu critiquer le développement durable.

Critique du développement durable

Pourquoi s’attaquer au développement durable, en quoi celui-ci est-il une fausse solution à la crise écologique?

Il faut comprendre le développement durable comme une tentative de poursuivre le développement économique.  

Le développement durable sert à légitimer la poursuite de la croissance économique (définie par l’augmentation du PIB). C’est une tentative d’escamoter les profondes contradictions de notre réalité, soit les contradictions entre notre mode de reproduction matérielle et la préservation de la biosphère.

Le développement ne peut pas être durable puisque le développement dans nos sociétés modernes productivistes capitalistes libérales s’oppose à la durée, au sens de perdurer sur Terre.

En effet depuis quelques siècles, la forme capitaliste et technologique qu’a pris le développement a des conséquences qui laissent peu de doute sur l’impossibilité de son maintien. Les courbes représentant la destruction des conditions d’habitabilité de la Terre sont exponentielles.

La décroissance s’applique à anéantir l’illusion savamment entretenue selon laquelle l’économie (sous sa forme capitaliste) serait compatible avec l’écologie.

Le sous-entendu de cette formule – mantra désespéré des défenseurs conservateurs du capital –, est que nous pouvons poursuivre la croissance sans nuire à la nature ; que nous pouvons poursuivre et augmenter les flux nécessaires à la production sans avoir d’impact sur le vivant.

Voilà qui semble bien présomptueux à la lumière de la contradiction entre la représentation sociale de la santé économique, basée sur la croissance infinie, et la représentation individuelle et rationnelle qu’une croissance infinie dans un monde fini n’est ni possible ni souhaitable.

C’est pourquoi les objecteurs de croissance considèrent qu’il est raisonnable d’admettre qu’il existe une contradiction, une incompatibilité radicale, entre les logiques de production et de consommation des marchandises dans notre économie et la nature.

Pour les objecteurs de croissance, parler d’un « autre » développement, comme parler d’une « autre » croissance, traduit soit une grande naïveté, soit une grande duplicité, puisqu’il s’agit toujours de trouver un moyen de faire avaler la pilule du développement en tant que forme extensive de la valorisation marchande.

En réalité, ce que l’on veut faire durer avec le développement durable, c’est toujours la croissance économique elle-même, puisque c’est une exigence du capitalisme et de sa logique d’accroissement infini.

Critique du découplage

Bien entendu, les défenseurs du développement durable élaborent un ensemble d’arguments pour légitimer leur propos.

Il s’agit d’abord de la croyance dans ce qu’on appelle techniquement le « découplage », c’est-à-dire l’idée qu’il serait possible de croître économiquement tout en diminuant les impacts de cette croissance sur l’environnement. En somme, il serait possible de réduire le taux d’utilisation des ressources, sans réduire l’activité économique, et ce, essentiellement grâce à l’innovation technique, grâce à nos capacités de trouver des substituts, d’améliorer l’éco-efficience, ou de développer des formes d’économie immatérielle.

Analysons brièvement ces arguments en faveur du développement durable et de la possibilité du découplage.

La substituabilité consiste dans le fait de substituer, c’est-à-dire de remplacer une ressource qui s’épuise par une autre. Par exemple, nous avons substitué le gaz naturel à la graisse de baleine qui servait à l’éclairage au début du XIXe siècle. Cela fut une bonne chose pour les baleines, mais tout n’est pas substituable. Ce principe ne s’applique pas universellement. Pour la vie, rien ne peut remplacer l’eau. Et comme l’écrit Yves-Marie Abraham : « Une fois un écosystème détruit ou une espèce vivante disparue, ils ne vont pas se recréer d’eux-mêmes1Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini, Montréal, Écosociété, 2020, p. 62. ».

Donc, au lieu de chercher à remplacer les éléments de la recette on aurait avantage à changer la recette.

Le deuxième argument en faveur de la possibilité du développement durable est l’éco-efficience. Celle-ci est limitée, car neutralisée par l’effet rebond (également appelé « paradoxe de Jevons ». Ce dernier signifie que les améliorations techniques sont compensées par une augmentation de la consommation : par exemple, une voiture plus économe en essence permet une augmentation de son utilisation. En somme, les économies d’énergie que permet le développement technique augmentent généralement la consommation. Si, grâce au développement de l’éclairage LED, plus économe en énergie, on décide d’en mettre partout, évidemment les progrès dans l’utilisation des ressources sont annulés.

Prenons un autre type d’effet rebond : celui où, grâce à l’économie effectuée dans un domaine, il y a dépense dans un autre domaine. Par exemple, si je me déplace à vélo plutôt qu’en auto, mais que je profite de l’argent économisé pour voyager en avion : j’annule le gain écologique.

Le troisième argument des défenseurs du développement durable, c’est le développement d’une économie immatérielle, c’est-à-dire d’une économie qui ne s’appuierait pas sur une augmentation de ressources matérielles. Le problème c’est que cette économie immatérielle est limitée par les infrastructures matérielles : un clic de souris sur internet produit du CO2 et a besoin de serveurs puissants.

L’illusion du découplage découle souvent de la délocalisation des activités industrielles. Les émissions de CO2 sont à la baisse dans les pays riches, mais c’est en grande partie dû au transfert, dans des pays plus pauvres, de la production nécessaire à notre consommation. Pour bien mesurer les impacts écologiques d’une économie nationale, il faudrait prendre en compte l’ensemble des marchandises qui y sont consommées, au lieu de considérer seulement les émissions de CO2, par exemple, que produit un pays.

Et quand bien même le découplage serait possible, ou existerait bel et bien dans certains pays, il reste encore insuffisant pour nous sortir de la crise. Comme le remarque Yves Marie Abraham : « Le découplage ne doit pas seulement être absolu et global. Il doit également être suffisamment rapide pour éviter les conséquences les plus néfastes de la catastrophe écologique en cours2Idem.. »

Décroissance et politique

L’unité du discours de la décroissance repose sur la reconnaissance des limites, sur l’impossibilité d’une solution technique à tous nos problèmes et sur la critique des faux changements proposés par le développement durable.

Étant donné les limites, insuffisances et incapacités du développement durable de tenir ses promesses, la décroissance, entendue comme la sortie de l’idéologie de la croissance du PIB comme infrastructure du bonheur général, se retrouve être la seule manière pour notre civilisation d’échapper aux conséquences brutales et incontrôlables du dépassement des limites biophysiques de la Terre.

La question qui nous importe ici, c’est de savoir si cette décroissance sera subie (ça c’est ce que l’on ne veut pas), ou si elle sera choisie et assumée collectivement (ça, c’est ce que l’on souhaite), dans le but d’éviter aux êtres humains, en particulier aux plus pauvres d’entre eux, les effets désastreux d’un tel dépassement.

Il s’agit donc d’élaborer en commun et de promouvoir un projet politique, écologique et social de partage et de labeur conviviaux et égalitaires soutenables pour nous et pour les autres espèces.

Il s’agit aussi de déconstruire l’idée du développement durable ainsi que toutes les croyances entretenues par les experts selon lesquelles le capitalisme peut nous sauver de l’effondrement de notre mode de vie grâce à la technologie.

Une autre croissance n’est pas possible, qu’elle soit verte ou équitable. Et la seule idée qui l’alimente, c’est bien, comme toujours, le phantasme technologique, l’espoir d’arriver à temps pour pouvoir remplacer la vie qui s’effondre par l’artificialisation totale de toutes les conditions d’existence.

On ne peut pas revenir en arrière, mais on peut changer de direction. Les objecteurs veulent construire une société où on ne se demande pas seulement qui produit et comment on produit, mais qu’est qui vaut d’être produit. Au lieu de culpabiliser le consommateur, il s’agit plutôt de s’attaquer à la production. Il s’agit de préparer la décroissance de l’importance des forces productives industrielles au profit de l’autoproduction et du partage de biens durables, réparables, recyclables.

Décroissance et économie

Un malentendu persiste encore dans l’interprétation de la décroissance et son impact sur l’économie.

C’est pourquoi il importe de préciser encore que la décroissance n’est pas synonyme de décroissance économique ou de récession. Une société qui resterait basée sur le principe de la croissance, mais où il n’y aurait pas de croissance économique, ne nous intéresse aucunement.

Actuellement, la croissance est une contrainte dynamique de stabilisation sociale légitimant les idéaux de liberté et d’autonomie. En somme, sans croissance rien ne va plus ; nos sociétés ont besoin de croissance pour assurer la stabilité de leur reproduction. Malgré les inconvénients écologiques et sociaux de la croissance, il va de soi qu’une société qui renoncerait à la croissance, qui renoncerait à l’augmentation du PIB, sans changer profondément sa structure économique, n’est pas souhaitable et n’est donc pas notre objectif. 

Si la décroissance n’est pas la décroissance économique, qu’est-ce donc alors? C’est tout simplement la décroissance de l’importance de l’économie elle-même : c’est-à-dire, la décroissance de l’influence de l’économie des économistes sur la société. C’est la décroissance de cette représentation idéologique dominante qui légitime son autonomie désastreuse à l’abri de toutes attaches et responsabilités normatives et collectives.

Face au capitalisme, la décroissance propose plutôt de miser sur le changement de nos systèmes d’échanges économiques et d’institutionnaliser des alternatives radicales permettant la satisfaction de nos besoins grâce à la production de communs3« Un “commun” est en premier lieu un collectif d’êtres humains qui s’efforcent de satisfaire ensemble, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, un ou plusieurs de leurs « besoins » (se nourrir, s’abriter, se soigner, se former, se déplacer, ect,) sans recourir ni à l’Entreprise ni aux services de l’État. » Ibid, p. 246., sans lien avec l’entreprise privée.

La décroissance c’est la décolonisation de l’imaginaire marchand, la remise en question de l’identification des biens aux marchandises qui doivent leur existence à une logique d’accumulation infinie.

Notes   [ + ]

1. Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini, Montréal, Écosociété, 2020, p. 62.
2. Idem.
3. « Un “commun” est en premier lieu un collectif d’êtres humains qui s’efforcent de satisfaire ensemble, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, un ou plusieurs de leurs « besoins » (se nourrir, s’abriter, se soigner, se former, se déplacer, ect,) sans recourir ni à l’Entreprise ni aux services de l’État. » Ibid, p. 246.