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L’emprise de la machine : une critique décroissanciste de la domination technique

Par Louis Marion

Photo : Cristian Eslava

Indépendamment de leurs allégeances politiques, beaucoup croient que la technique peut encore arranger les choses, nous sauver de la dévastation en cours.

Du côté de la droite conservatrice, nous retrouvons la croyance économique qu’un peu de croissance c’est polluant, mais beaucoup de croissance c’est propre. Le développement économique va permettre des innovations peu polluantes. L’argent des pipelines qu’on construit va finalement servir à sauver la nature.

Chez les progressistes, nous retrouvons plutôt l’opinion qui consiste à croire qu’il suffirait d’abolir le capitalisme pour abolir la mauvaise technique, c’est-à-dire celle qui est source d’exploitation, d’oppression, de misère et d’injustice. En somme, sans domination capitaliste, il serait possible d’orienter la technique vers le bien. Vers des idéaux de justice, d’équité et de solidarité.

Mais de quelle technique parlons-nous ici? De celle réellement existante, nécessitant la technoscience? De celle fantasmée, qui serait sans effet secondaire ou dommages collatéraux, mais qui malheureusement appartient à la science-fiction et est impossible à produire? Ou, plus humblement, de technique plus artisanale et de low tech? Quoi qu’il en soit, peu importe le régime politique, il y a des conséquences aux choix techniques. Les téléphones « intelligents » qui ont besoin de métaux rares et difficiles à recycler ne seront pas plus verts sous le socialisme.

Qu’est-ce que la technique?

La technique, c’est avant tout une dimension de l’action des êtres vivants en tant qu’adaptés aux contraintes empiriques de la réalité. Pour attraper des mouches, l’araignée fabrique sa toile. Elle possède une bonne technique de tissage. La technique ne s’oppose pas à la nature. La technique, c’est la ruse de l’animal. Certains animaux utilisent en effet des outils et se servent de techniques. Il s’agit donc essentiellement d’un phénomène non spécifique aux êtres humains. Certaines fourmis ont des techniques de culture de champignons, mais l’araignée et les fourmis ne possèdent pas de machines pour tisser et cultiver. Se servir d’outils et utiliser des machines, ce n’est pas du tout la même chose.

En fait, la technique ne devient un problème qu’à partir de l’ère industrielle et du moteur thermique; qu’à partir du moment où, au nom du progrès et de la raison, les machines ont remplacé les outils.

Il ne s’agit pas d’être technophobe. Il serait absurde de remettre en question les moyens que les animaux se donnent pour vivre. Il s’agit plutôt de distinguer entre la technique, entendue comme phénomène naturel, comme moyen au sens large, et la technique entendue comme phénomène associé à l’époque industrielle : la technique objectivée en tant que machine, la machine thermique, la machine à vapeur comme synthèse de la science et de la technique.

L’outil est une extension de la main, alors que la machine est, quant à elle, « émancipée de la limite organique que ne pouvait dépasser l’outil manuel »1Marx, K. Le Capital, cité par : Vioulac, J. (2009) dans L’époque de la technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique. Paris : Les Presses Universitaires de France, p. 305. . La machine permet de dépasser en quelque sorte les limites du corps.

Le monde préindustriel était lui aussi un milieu technique pour l’humain, mais qui ne tendait pas à se substituer à la nature. Auparavant, comme le dit Mandosio « [l]e système des artefacts ne s’était pas encore imposé comme une seconde nature »2Mandosio, J-M. (2000). Après l’effondrement : Notes sur l’utopie néotechnologique. Paris : Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, p. 123.. L’humanité avait d’autres projets que celui de remplacer la nature par un monde totalement artificiel. Mais aujourd’hui, « bien rares sont les activités [quotidiennes] qui n’ont pas besoin d’une machine »3Gras, A. (1993). Comment se débrancher des macro-systèmes. Dans Mouvement Québécois pour une Décroissance Conviviale. Récupéré de http://www.decroissance.qc.ca/sites/default/files/journal/Gras_art_iued.pdf quelque part pour exister concrètement. Nous sommes devenus des créatures de la technique de plus en plus dépendantes de cette seconde nature.

Critique de la neutralité de la technique

Un des arguments philosophiques importants de la critique décroissanciste du machinisme et de la place croissante du high-tech concerne l’identification erronée de la technique moderne à un moyen neutre.

En effet, on entend souvent à propos des conséquences de telles ou telles techniques : le problème, ce n’est pas la technique, le problème c’est l’usage humain de la technique. Tout dépend de l’usage que l’on en fait. Bien entendu, un marteau peut servir à tuer quelqu’un ou à construire un hôpital. Ce n’est pas le fusil qui est dangereux, c’est l’homme derrière.

Mais malheureusement pour ceux qui la défendent, cette thèse ne tient pas la route. Nous ne sommes plus à l’époque des marteaux, à l’époque des outils qui ne se meuvent pas eux-mêmes (Aristote). Nous sommes à l’époque de machines produisant d’autres machines.

Les éléments et artefacts qui composent aujourd’hui notre environnement sont interdépendants. C’est pourquoi l’on ne peut plus considérer la technique comme un moyen. « Ce système des instruments est notre monde »4Anders, G. (2002). L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution (1956), Paris : Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances. p. 17.. Les artefacts techniques qui composent ce monde ne sont pas des îles isolées. Votre téléphone cellulaire a besoin d’antennes, de satellites et de bien d’autres choses pour fonctionner.

La technique moderne est insécable; il est devenu impossible de parler de bonnes ou de mauvaises techniques, puisque qu’il existe une interdépendance entre les différents processus qui rendent possible l’existence des objets qui nous entourent.

C’est pourquoi il nous est désormais impossible de considérer les objets techniques, les machines produites par l’industrie comme des moyens. À vrai dire, aucune d’entre elles ne peut être isolée et détachée de l’ensemble du système des machines produites de manière industrielle. On a toujours affaire à des produits et à des objets techniques qui n’ont aucune existence indépendante, qui ne sont pas des objets insulaires, ni des outils neutres. « Acheter une voiture c’est, plutôt que d’acheter un objet, acheter une civilisation, c’est acheter aussi la route, le stationnement, les bétonnières et les règlements de la circulation »5Charbonneau, B. (1967). L’Hommauto, Paris : Denoël.. Il faut sortir du mythe qui affirme que la technique ne vaut que par l’usage que l’on en fait, comme s’il y avait une bonne et une mauvaise utilisation de la voiture. Au contraire, la technique a des conséquences positives et négatives indépendamment de l’usage. Que je conduise ma voiture en ville ou en campagne, je pollue quand même.

Les limites du progrès technique

Selon Ellul, « Tout progrès technique implique aussi une perte, un coût »6Ellul, J. (1988). Le bluff technologique. Paris : Hachette, p. 97.. Par exemple, la chimie de l’agriculture industrielle permet d’augmenter la production, mais détruit le sol. Les antennes relais sont un progrès dans les moyens de communication, mais ruinent le paysage. Sans compter que d’une manière générale, avec les machines, « nous devons payer en contraintes de fonctionnement ce que nos sociétés gagnent en liberté apparente au niveau de leurs objectifs. Plus la société est apparemment maîtresse de ses objectifs moins elle l’est de ses processus »7Massenet, M. (1971). Du changement technique à l’éclatement social , cité par : Ellul, J. (1988) dans Le Bluff technologique. Paris : Hachette p. 107.. Les choix techniques d’une société ont des conséquences sur la contrainte sociale et l’assujettissement des individus.

« Le progrès technique soulève des problèmes plus difficiles que ceux qu’il résout »8Op. cit, p. 110.. L’aliénation des travailleurs en est un bon exemple : « Marx a parfaitement montré que la transformation des ouvriers en prolétariat est non seulement le fait de capitalistes qui veulent absolument augmenter leur profit, mais avant tout le résultat de la mécanisation et de la division du travail. C’est-à-dire deux progrès techniques »9Ibid, p. 114..

La crise écologique, démographique, sociale est également une conséquence du progrès technique et pas seulement du capitalisme. Et une émancipation éventuelle vis-à-vis de ce dernier n’est pas synonyme d’une libération de notre dépendance à la puissance que nous  procurent les machines.

« Les effets néfastes d’une technologie sont inséparables de ses effets positifs »10Ibid, p. 124.. Il est plus facile d’illuminer les villes que de protéger ses habitants contre la pollution lumineuse.

Les solutions techniques produisent en général d’autres problèmes (ailleurs sur la planète ou plus tard dans le temps) qui conditionnent encore davantage d’interventions techniques, nous installant ainsi, de force, toujours un peu plus sur les rails d’une trajectoire technologique au destin catastrophique.

L’illusion d’un contrôle du monde par la technique crée toujours plus de nécessité de contrôle sur le monde. En tentant de résoudre les dégâts technologiques par d’autres innovations technologiques, on s’enfonce davantage dans la domination. La technique « n’est [alors] plus un simple moyen au service des objectifs et des valeurs de la collectivité, mais devient l’horizon indépassable du système »11Latouche, S. (2004). La mégamachine. Raison techno-scientifique, raison économique et mythe du progrès. Paris : La Découverte..

Si Kant « trouvait inconcevable que la marche de l’humanité pût ressembler à la construction d’une demeure que seule la dernière génération aurait le loisir d’habiter »12Dupuis, J-P. (2002). Pour un catastrophisme éclairé. Paris : Éditions du Seuil, p. 45., de nos jours, cette ruse de l’histoire s’est inversée et ce sont plutôt les générations futures qui se destinent à ne pas pouvoir jouir autant que nous des bienfaits de la marche de la raison et du progrès.

Aujourd’hui, la célèbre formule de Marx, « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, ce qui importe, c’est de le transformer »13Marx, K. (1845) dans Thèses sur Feuerbach.  Citation originale : « Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert; es kömmt drauf an, sie zu verändern ». est dépassée. Nous avons tellement transformé le monde par la technique et l’économie que nous pouvons de moins en moins y vivre humainement. Désormais, il ne s’agit plus de le transformer, mais de le conserver.

La technologie permet d’augmenter l’accès aux ressources et donc de faciliter le pillage. Elle permet de produire plus; plus vite, et d’accélérer la destruction. Avec les technologies de pointe nous pouvons vider les mers plus rapidement de leur poisson ou couper plus de bois dans une forêt. Malheureusement, il est plus facile de produire des satellites qui peuvent détecter les continents de plastique dans l’océan que de nettoyer l’océan de son plastique.

Déconstruisons notre imaginaire progressiste, car il y a beaucoup de problèmes qui ne peuvent pas et ne pourront jamais être résolus dans le cadre du développement technique. La nature est notamment constituée d’éléments (l’eau, un paysage…) qui ne peuvent être remplacés de façon satisfaisante par aucune avancée technologique.

C’est une illusion de croire, par exemple, que les énergies renouvelables de type solaire ou éolien peuvent remplacer les énergies fossiles sans diminuer radicalement notre consommation globale d’énergie, sans changer notre mode de vie, sans changer notre mode de production et de consommation. L’Anthropocène dévoile les limites de Prométhée.

Responsabilité et aliénation à l’ère de la machine

Marx avait déjà constaté que « la machine n’a plus rien de commun avec l’instrument du travailleur individuel. Elle se distingue tout à fait de l’outil qui transmet l’activité du travailleur à l’objet. En effet, l’activité se manifeste bien plutôt comme le seul fait de la machine, l’ouvrier surveillant l’action transmise par la machine aux matières premières et la protégeant contre les dérèglements »14Marx, K. H. (1967). « Conséquences sociales du machinisme automatisé ». L’Homme et la société, n°3, 113-131.  https://doi.org/10.3406/homso.1967.994.

Si l’activité se manifeste comme le seul fait de la machine, ce n’est donc plus le travailleur qui agit. Ce point est capital. Car agir veut dire: être le sujet de son action. Être soi-même l’origine de son action. Obéir ou collaborer, ce n’est pas agir volontairement.

On voit donc ici que la machine implique une possession de l’activité. L’ouvrier est soumis au capital par la machine, car la machine qui est du travail humain passé, matérialisé, du travail mort, du capital, permet la soumission du travail concret, du travail vivant au travail abstrait au service de la valeur. Avec la machinerie, « le travail vivant se trouve subordonné au travail matérialisé, qui agit de manière autonome. Dès lors l’ouvrier est superflu »15Ibid., nous dit Marx.

Superflu n’a pas ici le sens de la disparition de l’ouvrier comme travailleur relégué au chômage, quoique ce ne soit pas incompatible, mais plutôt le sens de l’effacement du sujet responsable de son action. Superflu signifie dans cette situation, une perte d’autonomie du travailleur au profit des machines, de la technique.

Traditionnellement, agir ce n’est pas seulement collaborer ou être complice d’un déclenchement automatique. Comparativement, les machines semblent dissoudre l’action autonome, ou du moins, changer son lieu d’origine. C’est la technique qui devient autonome au sens où c’est elle qui recueille l’autonomie humaine. Autonomie veut dire ici que ce sont des machines qui produisent d’autres machines et les humains deviennent des appendices des machines, servent les machines et ne peuvent plus de ce fait agir dans un sens classique. Comme dit Freitag « c’est le système qui produit, alors que les êtres humains produisent le système de l’intérieur en en faisant immédiatement partie, en s’intégrant à son fonctionnement. On passe ainsi de l’activité humaine assistée par ordinateur, aux systèmes informatisés assistés par des êtres humains »16Assoun, P-L., Zafiropoulos, M. (2001). Les solutions sociales de l’inconscient. Paris : Anthropos, p. 119..

Cette situation a des conséquences normatives importantes. L’éthique traditionnelle portant sur la moralité des actions devient obsolète puisque les actions sous le règne des machines se font de plus en plus rares, remplacées par une collaboration, un travail au service de la machine. Nous nous retrouvons en déficit d’éthique par cause d’actes qui n’en sont pas vraiment et d’impacts,  plus grands que leurs causes. Par exemple, allumer l’interrupteur participe de l’écocide. Quelle est la différence alors entre allumer l’interrupteur et être complice de l’industrie? Le crime contre le climat n’est que l’effet de notre consommation quotidienne à l’échelle globale, une externalité, en somme, de l’utilisation des machines.

La médiation des machines ne nous permet plus de savoir ce que l’on fait. Il existe un abîme entre ce que nous pouvons faire et ressentir, une distance entre ce que nous pouvons modifier et ce dont nous pouvons prendre conscience. Nous ne pouvons assumer les conséquences de nos actions. Se procurer un cellulaire c’est aussi en toute innocence « exploiter des mineurs au Congo, détruire des forêts primaires de Papouasie, enrichir des oligarques russes, polluer des nappes phréatiques chinoises »17Bihouix, P. (2014). L’Âge des low tech. Paris : Éditions du Seuil, p. 17.. La technique et la division du travail diluent la responsabilité. « Divisée par mille la saleté est propre »18Anders, G. (2002). L’obsolescence de l’homme (1956). Paris: Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, p. 274..

Nous ne pouvons plus penser ce que nous pouvons faire avec un clic de souris. Nul besoin de haine pour faire du mal, le négatif s’introduit par les réseaux. Par exemple, écouter une émission, taper des mots sur Google, bref, n’importe quoi d’accompli dans le temps libre dans le monde virtuel aujourd’hui peut être potentiellement une information vendue pour de la publicité ciblée au bénéfice de la reproduction du capitalisme cybernétique. La vie humaine devenant ainsi instrumentalisée par la machine.

Un des aspects déterminants des machines c’est que leur fonctionnement nécessite des soins qui transforment la société tout entière. Il faut les approvisionner grâce à des réseaux de plus en plus complexes. La rationalisation et le contrôle social suivent la production des machines. Comme le résume Anders « le bon fonctionnement d’une machine requiert irrévocablement le devenir machine de son contexte de production » c’est-à-dire de la société.

Au nom de l’efficacité, la machine transforme la société à son image et dissout l’altérité. Il n’y a plus partout que des miroirs de cette seconde nature technique de nous-mêmes. La puissance du rationnel se retourne dangereusement en rationalité de la puissance au service de procès sans sujet, sans paroles et sans légitimité. Un danger d’enfermement et de solipsisme technologique nous guette.

Bien que la parole humaine et la vie politique aient encore un sens dans la société technocratique, celui-ci est de moins en moins utile et nécessaire à la reproduction d’ensemble de la société puisque nous pouvons « produire des instruments à travers le fonctionnement desquels nous nous rendons superflus, nous nous éliminons, nous nous  « liquidons » »19Anders, G. (2006). La menace nucléaire. Considérations radicales sur l’âge atomique. Paris : Le serpent à plumes, p. 284..

Les algorithmes qui cadencent les marchés et les robots qui s’appliquent à la bourse impliquent une reproduction de la société qui s’effectue « sans nous ». Par ces machines interconnectées, le monde se reproduit au-dessus de nos têtes.

Dans l’état actuel « le développement du système des machines échappe à tout contrôle direct de notre volonté, à toute expression de notre désir, à tout engagement de notre responsabilité »20Freitag, M. « La dissolution systémique du monde réel dans l’univers virtuel des nouvelles technologies de la communication informatique : une critique ontologique et anthropologique », Colloque 2001 BOGUES. Globalisme et pluralisme,Montréal, 24-27 avril 2002, p. 11. Pour leur mise en place, les machines préfèrent l’extériorité brutale des régulations de la technique et de l’économie autonomisées aux délibérations démocratiques.

Pourtant la technique, comme l’économie, c’est aussi une affaire politique qui concerne la cité. Les questions d’intérêts publics ne doivent plus être liées seulement (comme dans la gauche progressiste traditionnelle) à qui produit (rapport de classes) et comment on produit (rapport de production). On doit aussi interroger la légitimité de ce que l’on produit matériellement dans nos sociétés thermo-industrielles.

L’alternative à l’hégémonie sociale du machinisme : les low-tech

Parmi les propositions que la décroissance avance pour réduire notre empreinte écologique, les inégalités sociales, et notre aliénation il y a le développement des low tech ou basse technologie. Le high-tech et ses effets délétères sur la nature et la société ne sont pas un destin. Il faut concevoir qu’il est possible de se déplacer sans pétrole, de se loger sans ciment, de se nourrir sans agriculture industrielle, et de s’instruire avec un livre.

Les critères pour définir une basse technologie sont le respect des valeurs de la décroissance : une technique qui a peu d’impact sur le système terre; une technique conviviale et égalitaire non dominatrice et une technique favorisant notre autonomie, favorisant l’autoproduction.

Le low tech se doit d’être soutenable pour l’environnement. Une technique soutenable, c’est une technique qui n’utilise pas de ressources non renouvelables ou non recyclables et qui ne produit pas de déchets non absorbables ou récupérables. C’est une technique qui ne produit pas d’externalités négatives. C’est-à-dire que son utilisation par certains ne nuit pas aux autres. Par exemple, en me déplaçant à bicyclette, je n’inflige pas aux autres les conséquences négatives de la pollution atmosphérique puisque ce moyen de déplacement n’en produit pas à l’usage. Par contre, en utilisant une voiture je nuis à tout le monde. André Gorz résume bien ce qui doit orienter la production et la technique : « Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne »21Gorz, A. (1974) « Leur écologie et la nôtre ». Le Monde diplomatique. Avril 2010. Récupéré dehttps://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027. Mais même si elles sont soutenables et ne provoquent pas d’injustice, pour ne pas être qualifiées d’aliénantes et respecter les critères de la décroissance, il importe que ces techniques ne nous remplacent pas, ne travaillent pas à notre place, et ne prennent pas toute la place. Développées avec des moyens locaux, elles sont simples, recyclables, réparables; modulables, contrôlables, conviviales, sobres en ressources et économes en énergie. Ce sont des outils permettant de développer l’autoproduction et l’autonomie de leurs utilisateurs, bref, de favoriser une liberté nouvelle, indépendante de la propriété et de la puissance.

Notes

1 Marx, K. Le Capital, cité par : Vioulac, J. (2009) dans L’époque de la technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique. Paris : Les Presses Universitaires de France, p. 305.
2 Mandosio, J-M. (2000). Après l’effondrement : Notes sur l’utopie néotechnologique. Paris : Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, p. 123.
3 Gras, A. (1993). Comment se débrancher des macro-systèmes. Dans Mouvement Québécois pour une Décroissance Conviviale. Récupéré de http://www.decroissance.qc.ca/sites/default/files/journal/Gras_art_iued.pdf
4 Anders, G. (2002). L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution (1956), Paris : Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances. p. 17.
5 Charbonneau, B. (1967). L’Hommauto, Paris : Denoël.
6 Ellul, J. (1988). Le bluff technologique. Paris : Hachette, p. 97.
7 Massenet, M. (1971). Du changement technique à l’éclatement social , cité par : Ellul, J. (1988) dans Le Bluff technologique. Paris : Hachette p. 107.
8 Op. cit, p. 110.
9 Ibid, p. 114.
10 Ibid, p. 124.
11 Latouche, S. (2004). La mégamachine. Raison techno-scientifique, raison économique et mythe du progrès. Paris : La Découverte.
12 Dupuis, J-P. (2002). Pour un catastrophisme éclairé. Paris : Éditions du Seuil, p. 45.
13 Marx, K. (1845) dans Thèses sur Feuerbach.  Citation originale : « Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert; es kömmt drauf an, sie zu verändern ».
14 Marx, K. H. (1967). « Conséquences sociales du machinisme automatisé ». L’Homme et la société, n°3, 113-131.  https://doi.org/10.3406/homso.1967.994
15 Ibid.
16 Assoun, P-L., Zafiropoulos, M. (2001). Les solutions sociales de l’inconscient. Paris : Anthropos, p. 119.
17 Bihouix, P. (2014). L’Âge des low tech. Paris : Éditions du Seuil, p. 17.
18 Anders, G. (2002). L’obsolescence de l’homme (1956). Paris: Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, p. 274.
19 Anders, G. (2006). La menace nucléaire. Considérations radicales sur l’âge atomique. Paris : Le serpent à plumes, p. 284.
20 Freitag, M. « La dissolution systémique du monde réel dans l’univers virtuel des nouvelles technologies de la communication informatique : une critique ontologique et anthropologique », Colloque 2001 BOGUES. Globalisme et pluralisme,Montréal, 24-27 avril 2002, p. 11
21 Gorz, A. (1974) « Leur écologie et la nôtre ». Le Monde diplomatique. Avril 2010. Récupéré dehttps://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027
Décoloniser nos imaginaires

De la décolonisation de nos imaginaires

Par Louis Marion

L’émancipation vis-à-vis de la domination culturelle du capital et de la technique autonomisée est liée à notre capacité collective de remise en question de l’idéologie économique dominante qui s’invite en nous grâce au langage, à l’instrumentalisation politique des mots, en occupant et en investissant notre imaginaire culturel et social.   

Pour nous décoloniser de l’imaginaire de la croissance, nous devons donc être capables de répondre au discours croissanciste sur tous les points afin de gagner la guerre des idées en diffusant les outils conceptuels et les connaissances nécessaires pour invalider l’attachement social au produit intérieur brut (PIB).

Pour pouvoir forger un éventuel rapport de force en faveur de la décroissance, il nous faut d’abord nous entendre sur les principes de base et sur la signification des termes.

Considérant que la domination des esprits passe en premier lieu par le langage, nous avons besoin, pour sortir du piège construit et naturalisé1Ici, on entend par naturalisé le faire de rendre le capitalisme normal, nécessaire, acceptable, positif. de l’économie capitaliste, de certaines distinctions nous permettant de déconstruire les lieux communs inappropriés aux besoins de notre monde.  En effet, des distinctions qui semblent subtiles entre la richesse et la valeur ou entre bien de consommation et marchandise deviennent  importantes dans une perspective d’émancipation sociale. Sans un nécessaire travail épistémologique de distinction conceptuelle, nous sommes moins bien armés pour réfuter les arguments qui légitiment la croissance économique et pour gagner l’hégémonie culturelle.

Par exemple, les formules suivantes :

« Avant de redistribuer la richesse, il faut d’abord la produire », « on n’arrête pas le progrès », « L’envie fait partie de la nature humaine », etc., mais de quoi parlons-nous quand nous parlons de richesse? De quoi parlons-nous quand nous parlons d’emploi? De quoi parlons-nous quand nous parlons de progrès? De quoi parlons-nous quand nous parlons d’envie, de besoin ou de désir? Il s’agit d’élucider ces concepts et de développer un langage qui nous soit commun.

La richesse

L’argument souvent employé dans les médias par les économistes : « Pour partager la richesse, il faut d’abord la produire », ne tient pas la route de la rigueur puisqu’elle ne tient pas compte de la différence fondamentale entre la richesse et la valeur.

Comme nous le rappelle André Gorz : « Nous vivons avec l’économie capitaliste sous un régime où l’important, le but de toute activité, n’est pas la création de richesses, c’est la création de valeurs, c’est-à-dire la création de choses échangeables et monnayables. Et ce qui n’est pas monnayable n’a pas de statut dans l’économie capitaliste: donc l’amour, l’affection, la solidarité, le fait de prendre soin de la nature, est éliminé par la rationalité de la “Valeur”, la dictature de la “Valeur” »2François Noudelmann, « Hommage à André Gorz », Les vendredis de la philosophie, France Culture, 14 octobre 2005. La transcription de l’entretien est disponible sur https://nunomiguelmachado.files.wordpress.com/2012/01/entrevista-diffc3a9rence-entre.pdf.

L’économie de la croissance, c’est une augmentation de la valeur monétaire possédée, par exemple, par des actionnaires, ce n’est pas une augmentation de la richesse concrète, qui contient toujours de la nature. La richesse c’est la pomme ce n’est pas l’argent (la valeur) pour acheter la pomme.

Pourquoi ne pas plutôt penser que, pour avoir encore de la richesse à se partager, il faudra d’abord être capable de restreindre la logique capitaliste de la valorisation de la valeur, au lieu de croire que de la transmutation produite à grand coup de destructions de la nature sortira, comme par magie, de la richesse bien cuite et prête à servir?

Sous le capitalisme, la richesse est médiatisée par la valeur. C’est parce que ça vaut monétairement qu’il y a une production de marchandise que l’on peut considérer comme richesse. Mais la production de biens n’a pas besoin de cette médiation sociale pour exister. Nous pourrions produire sans l’intermédiaire d’un travail soumis à la loi de la valeur d’échange. Il faut donc distinguer les biens de consommation produits socialement,  des marchandises produites grâce au travail soumis et reproduit par le capital.

Le travail

Pour éviter de sérieux malentendus à ce propos, il nous semble utile de distinguer plusieurs sens du mot travail pour ensuite préciser lequel nous voulons diminuer et, tendanciellement, abolir dans une société postcroissance.

Le concept physique

La civilisation thermo-industrielle produit du potentiel de travail mécanique en transformant l’énergie grâce à des machines, grâce à des moteurs.

Le travail mécanique, c’est le travail du point de vue de l’énergie. C’est donc un concept physique, défini par la science, grâce à des formules mathématiques.

Le concept anthropologique

Ici nous parlons du travail entendu comme praxis, c’est-à-dire le travail comme activité humaine visant à modifier les rapports sociaux et les rapports avec la nature: le travail comme activité qui transforme le monde.

Il s’agit d’une activité dont on ne peut nier la dimension qualitative et qui renvoie à des termes concrets comme fabriquer, préparer, cultiver, élaborer, construire, soutenir, etc.

Ce travail, c’est un concept qui intègre l’action et la création, qui n’implique pas nécessairement l’échange, mais qui implique une transformation de la nature ou une action sur la société. C’est le travail compris dans un sens anhistorique.

Le concept historique ou capitaliste du travail

C’est le travail proprement dit, le travail salarié, l’emploi. Le travail en tant que nécessité de produire et d’échanger des marchandises.

C’est le travail compris comme une médiation sociale tendant vers l’obligation de ne pas consommer ce que nous produisons et de consommer ce que nous ne produisons pas.

C’est le travail qui unifie des activités ontologiquement différentes et sépare des activités ontologiquement identiques.

Par exemple, faire pousser des légumes n’est pas la même chose que de gouverner la société, l’agriculture et la politique n’étant pas des activités identiques, ni empiriquement ni conceptuellement. Et pourtant, à travers le prisme de la société capitaliste, ces deux activités incommensurables seront considérées comme égales, considérées simplement comme du travail, sans qualité particulière, tandis que des activités identiques ne seront pas considérées comme du « travail » si les activités en question ne sont pas socialement rémunérées. Par exemple, c’est moins avantageux pour le PIB de s’occuper et d’éduquer des enfants à la maison plutôt qu’à la garderie.

Bref, c’est le travail socialement médiatisé comme marchandise: c’est-à-dire, le travail en tant qu’il possède une double dimension analogue aux marchandises (défini par Marx comme valeur d’usage et valeur d’échange). C’est-à-dire que c’est la même dépense d’énergie physique qui est à la fois activité de labeur dans le temps (travail concret) et médiation sociale (travail abstrait) ou fabrication collective de valeur.

Ainsi donc, dans le capitalisme, le travail en tant qu’activité rémunérée ne peut plus être directement identifié à l’activité humaine productive de biens, mais essentiellement à l’activité productive de la valeur.

Soyons clairs, c’est ce travail-là, le travail hétéronome, servile, parfois destructeur et aliénant, qui transforme les individus en moyen au service du capital, mais toujours encore considéré socialement comme nécessaire. C’est ce travail-là, qui ne sert plus à satisfaire nos besoins, mais qu’il faut produire pour satisfaire nos besoins, que la décroissance espère réduire.

Le progrès

Pouvons-nous raisonnablement croire encore que le futur soit préférable au présent et que nous sommes sur la voie d’une amélioration ininterrompue des conditions de la vie et de la liberté grâce à la technique et au marché?

Ne devrions-nous pas plutôt considérer le progrès comme un mythe de la modernité, comme une « fiction chimérique constitutive de l’imaginaire capitaliste et de l’idéologie de la plupart des économistes »3Michel Barillon, « Faut-il refuser le “progrès” ? Le mythe du progrès au regard de la “critique sociale” », août 2004. http://harribey.u-bordeaux.fr/colloques/barrillon.pdf devant être reléguée dans le musée de l’Histoire des Idées?

« Cet imaginaire d’une ligne du temps orientée vers le futur, quoiqu’il advienne, produit un optimisme réconfortant. Inutile d’évaluer les situations, le progrès s’occupe de vous. Les savants sauront bien trouver comment puiser dans le soleil l’énergie de l’après-pétrole. Inutile de s’alarmer trop vite. Inutile de trop s’agiter, car l’histoire se fait à notre insu et, quoi qu’on fasse, elle progresse vers le meilleur »4Sophie Wahnich, « Critique du progrès », Vacarme n° 53, 2008. https://vacarme.org/article1957.html.

Malheureusement, l’histoire n’est pas soumise à un progrès indéfectible qui légitimerait tout ce qui existe comme simple étape vers la réconciliation finale. Il est sans doute temps d’abandonner l’idée que l’augmentation de notre domination sur la nature permettra une plus grande autonomie et liberté pour les êtres vivants.

Aujourd’hui, les changements climatiques nous épargnent de la croyance que demain sera préférable à aujourd’hui, que les externalités négatives s’effaceront de l’horizon de notre avenir radieux grâce au développement de notre puissance technique de modifier le monde.

Ce qui peut nous conduire à l’émancipation ce n’est pas la croissance et le développement technologique, mais l’élaboration des conditions d’une autonomie collective complètement indépendante du capitalisme néolibéral et de ses promesses d’abondance branchée.

Que nous aimions ou non le téléphone cellulaire ou les guichets automatiques, la technique s’installe et s’impose partout sans être le fruit d’un processus délibératif ou politique5Alterinfo.net, « Quand on réduit les frais de carotte, il faut bien augmenter les frais de bâton », Pièces et main d’œuvre, 2008. http://www.alterinfo.net/PIECES-ET-MAIN-D-OEUVRE-QUAND-ON-REDUIT-LES-FRAIS-DE-CAROTTE-IL-FAUT-BIEN-AUGMENTER-LES-FRAIS-DE-BATON_a25796.html.

La décroissance, c’est la remise en question de la puissance, indépendante de toute régulation démocratique, de la transformation du monde qu’apporte la technique. Décider ensemble c’est choisir démocratiquement ce dont nous avons besoin et ce dont nous n’avons plus besoin de produire pour une vie bonne.

Les besoins naturels

Il importe également de distinguer les contingences de l’histoire et la nature humaine. Il n’y a sans doute rien dans celle-ci qui explique la trajectoire de la modernité et de son rêve cornucopien. Aucune nécessité ne préside aux liens que l’histoire occidentale a noués entre les idéaux de liberté et la croissance de la production ou de la démocratie avec l’enrichissement.

En effet, l’histoire et l’anthropologie nous éclairent à propos d’humains et de sociétés qui ne semblent point soumis·e·s au postulat du libéralisme économique consistant à s’enrichir grâce à la production marchande.

Ce n’est effectivement qu’avec Adam Smith et les économistes libéraux que la volonté d’en vouloir toujours plus et de n’être jamais satisfait·e·s en viennent à être des comportements socialement acceptables. À partir du XVIIIe siècle, certains libéraux commencent ainsi à défendre l’idée que « les besoins humains, étant insatiables, nécessitaient une expansion illimitée des forces de production indispensables à leur satisfaction. Le désir insatiable, jadis condamné comme source de frustration, de malheur, et de désarroi spirituel, commença alors à être envisagé comme un puissant stimulant du développement économique ».6Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses limites, Paris, Flammarion, 2002, p. 15.

L’acceptabilité sociale de la démesure ou la création de nouveaux besoins pour le marché est liée à la naturalisation de ceux-ci par l’idéologie libérale. Néanmoins, il serait faux de prétendre que la demande détermine l’offre de marchandise. Marx nous explique, dans sa critique de l’économie politique, que « la production ne fournit donc pas seulement un objet matériel au besoin, elle fournit aussi un besoin à l’objet matériel »7Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Paris, Éditions sociales, 1972, p. 143.. Autrement dit, la production produit en même temps le besoin et la demande « en créant le mode déterminé de la consommation, et ensuite en faisant naître l’appétit de la consommation, la faculté de consommation, sous forme de besoin »8Ibid., p. 144. Mais celui-ci, dans la mesure où il est aussi un produit à part entière du système de production capitaliste, permet au libéralisme économique d’asseoir sa domination idéologique en occultant sa dimension sociale. En réalité, on ne peut distinguer la part de la nature de la part du social dans les besoins humains. La faim, par exemple, est une pulsion naturelle qui, nous dit Adorno, « peut être assouvie avec les sauterelles ou les gâteaux aux moustiques »9Theodor W. Adorno, « Thèses sur le besoin » (1942), Mouvements, N° 54, juin-août 2008, p. 15.

Les besoins ne sont pas une justification du profit. La nature humaine ne peut être évoquée pour justifier la domination. Il n’y a plus d’alliance libérale à faire avec le tsunami marchand du capitalisme.

En sommes, nous devrions, grâce à l’éducation critique, changer de paradigme et décoloniser notre imaginaire des justifications symboliques de ce qui est et de ce qui reproduit la société industrielle croissanciste avant l’emballement du climat.  

Notes

1 Ici, on entend par naturalisé le faire de rendre le capitalisme normal, nécessaire, acceptable, positif.
2 François Noudelmann, « Hommage à André Gorz », Les vendredis de la philosophie, France Culture, 14 octobre 2005. La transcription de l’entretien est disponible sur https://nunomiguelmachado.files.wordpress.com/2012/01/entrevista-diffc3a9rence-entre.pdf
3 Michel Barillon, « Faut-il refuser le “progrès” ? Le mythe du progrès au regard de la “critique sociale” », août 2004. http://harribey.u-bordeaux.fr/colloques/barrillon.pdf
4 Sophie Wahnich, « Critique du progrès », Vacarme n° 53, 2008. https://vacarme.org/article1957.html
5 Alterinfo.net, « Quand on réduit les frais de carotte, il faut bien augmenter les frais de bâton », Pièces et main d’œuvre, 2008. http://www.alterinfo.net/PIECES-ET-MAIN-D-OEUVRE-QUAND-ON-REDUIT-LES-FRAIS-DE-CAROTTE-IL-FAUT-BIEN-AUGMENTER-LES-FRAIS-DE-BATON_a25796.html
6 Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses limites, Paris, Flammarion, 2002, p. 15.
7 Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Paris, Éditions sociales, 1972, p. 143.
8 Ibid., p. 144
9 Theodor W. Adorno, « Thèses sur le besoin » (1942), Mouvements, N° 54, juin-août 2008, p. 15

À propos de la décroissance

par Louis Marion

Photo: Jérémy Bouchez CC-BY-SA

Origines de la décroissance

Les idées qui constituent le corpus théorique de la décroissance ont été développées dans les années 1970 avec des auteurs comme André Gorz, Ivan Illich ou Nicolas Georgescu-Rogen, mais à cette époque les externalités de la production industrielle comme la crise climatique n’étaient pas encore perçues par la population comme une urgence planétaire.

Ces idées sont donc restées marginales, en latence, jusqu’à ce que se produise avec le rapport Brundtland en 1987, l’institutionnalisation du développement durable.

Défini comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs », il s’agissait d’une tentative de légitimation de la poursuite de la croissance économique ; de poursuivre le développement tous azimuts de la marchandisation ; ou encore, de « polluer moins pour pouvoir polluer plus longtemps ».

C’est ce refus politico-économique de remettre en question le développement, tout en l’adaptant à la sauce écologique, qui sera l’acte de naissance de la décroissance proprement dite.

La décroissance est donc née en réaction à l’idéologie du développement durable et a permis d’unifier trois importantes critiques de la société thermo-industrielle. Relativement autonomes, ces trois critiques existaient déjà, mais de façon séparée, dans la sphère du savoir universitaire : la critique formulée par l’écologie politique, la critique du développement et la critique de la technique. C’est la fusion de ces critiques qui a engendré la décroissance comme idéologie politique au début du XXIe siècle.

Pour comprendre la cohérence de ces trois critiques au fondement de la décroissance, il peut être judicieux de réactualiser le questionnement éthique de Platon et d’Aristote, c’est-à-dire de reprendre la vieille question philosophique de la « vie bonne ».

Qu’en est-il aujourd’hui de la vie bonne? Est-ce que celle-ci dépend seulement des ressources (marchandises, argent) à notre disposition? Ou bien faut-il considérer plutôt le rapport à soi, aux autres et à la nature au sens large?

En ce sens, la décroissance répond aux trois questions suivantes :

Comment bien vivre par rapport à soi, aux autres et à Gaïa? Comment réduire notre empreinte écologique, diminuer les injustices sociales, et développer notre autonomie individuelle et collective?

La décroissance signifie de réduire l’impact de nos actions sur la nature (c’est-à-dire de moins détruire et perturber la biosphère), de réduire les injustices sociales (c’est-à-dire de réduire les iniquités de revenu, les échanges écologiquement inégaux) et finalement de réduire l’aliénation de la subjectivité.

Ce dernier point est important, car il est possible de se représenter une société qui serait équitable et écologique, mais qui sans liberté ne s’appliquerait qu’à des esclaves ou à des robots. Nous pourrions vivre dans un monde égalitaire, respectant la nature, mais où il serait difficile d’être des individus autonomes et où l’abnégation de soi y serait la norme.

Personne n’aimerait vivre dans une telle société. Donc même sans le déraillement des écosystèmes, et même sans tous ces problèmes sociaux liés aux injustices dans la redistribution des biens et des usages produits par la collectivité, nous pourrions malgré tout continuer de vivre encore dans la froide réalité de l’asservissement hétéronome d’une domination technocratique.

Soutenabilité, justice et autonomie sont donc interreliées dans la décroissance. On ne peut pas régler nos problèmes écologiques sans en même temps augmenter la justice et diminuer l’aliénation. Pour cela, il faut en premier lieu critiquer le développement durable.

Critique du développement durable

Pourquoi s’attaquer au développement durable, en quoi celui-ci est-il une fausse solution à la crise écologique?

Il faut comprendre le développement durable comme une tentative de poursuivre le développement économique.  

Le développement durable sert à légitimer la poursuite de la croissance économique (définie par l’augmentation du PIB). C’est une tentative d’escamoter les profondes contradictions de notre réalité, soit les contradictions entre notre mode de reproduction matérielle et la préservation de la biosphère.

Le développement ne peut pas être durable puisque le développement dans nos sociétés modernes productivistes capitalistes libérales s’oppose à la durée, au sens de perdurer sur Terre.

En effet depuis quelques siècles, la forme capitaliste et technologique qu’a pris le développement a des conséquences qui laissent peu de doute sur l’impossibilité de son maintien. Les courbes représentant la destruction des conditions d’habitabilité de la Terre sont exponentielles.

La décroissance s’applique à anéantir l’illusion savamment entretenue selon laquelle l’économie (sous sa forme capitaliste) serait compatible avec l’écologie.

Le sous-entendu de cette formule – mantra désespéré des défenseurs conservateurs du capital –, est que nous pouvons poursuivre la croissance sans nuire à la nature ; que nous pouvons poursuivre et augmenter les flux nécessaires à la production sans avoir d’impact sur le vivant.

Voilà qui semble bien présomptueux à la lumière de la contradiction entre la représentation sociale de la santé économique, basée sur la croissance infinie, et la représentation individuelle et rationnelle qu’une croissance infinie dans un monde fini n’est ni possible ni souhaitable.

C’est pourquoi les objecteurs de croissance considèrent qu’il est raisonnable d’admettre qu’il existe une contradiction, une incompatibilité radicale, entre les logiques de production et de consommation des marchandises dans notre économie et la nature.

Pour les objecteurs de croissance, parler d’un « autre » développement, comme parler d’une « autre » croissance, traduit soit une grande naïveté, soit une grande duplicité, puisqu’il s’agit toujours de trouver un moyen de faire avaler la pilule du développement en tant que forme extensive de la valorisation marchande.

En réalité, ce que l’on veut faire durer avec le développement durable, c’est toujours la croissance économique elle-même, puisque c’est une exigence du capitalisme et de sa logique d’accroissement infini.

Critique du découplage

Bien entendu, les défenseurs du développement durable élaborent un ensemble d’arguments pour légitimer leur propos.

Il s’agit d’abord de la croyance dans ce qu’on appelle techniquement le « découplage », c’est-à-dire l’idée qu’il serait possible de croître économiquement tout en diminuant les impacts de cette croissance sur l’environnement. En somme, il serait possible de réduire le taux d’utilisation des ressources, sans réduire l’activité économique, et ce, essentiellement grâce à l’innovation technique, grâce à nos capacités de trouver des substituts, d’améliorer l’éco-efficience, ou de développer des formes d’économie immatérielle.

Analysons brièvement ces arguments en faveur du développement durable et de la possibilité du découplage.

La substituabilité consiste dans le fait de substituer, c’est-à-dire de remplacer une ressource qui s’épuise par une autre. Par exemple, nous avons substitué le gaz naturel à la graisse de baleine qui servait à l’éclairage au début du XIXe siècle. Cela fut une bonne chose pour les baleines, mais tout n’est pas substituable. Ce principe ne s’applique pas universellement. Pour la vie, rien ne peut remplacer l’eau. Et comme l’écrit Yves-Marie Abraham : « Une fois un écosystème détruit ou une espèce vivante disparue, ils ne vont pas se recréer d’eux-mêmes1Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini, Montréal, Écosociété, 2020, p. 62. ».

Donc, au lieu de chercher à remplacer les éléments de la recette on aurait avantage à changer la recette.

Le deuxième argument en faveur de la possibilité du développement durable est l’éco-efficience. Celle-ci est limitée, car neutralisée par l’effet rebond (également appelé « paradoxe de Jevons ». Ce dernier signifie que les améliorations techniques sont compensées par une augmentation de la consommation : par exemple, une voiture plus économe en essence permet une augmentation de son utilisation. En somme, les économies d’énergie que permet le développement technique augmentent généralement la consommation. Si, grâce au développement de l’éclairage LED, plus économe en énergie, on décide d’en mettre partout, évidemment les progrès dans l’utilisation des ressources sont annulés.

Prenons un autre type d’effet rebond : celui où, grâce à l’économie effectuée dans un domaine, il y a dépense dans un autre domaine. Par exemple, si je me déplace à vélo plutôt qu’en auto, mais que je profite de l’argent économisé pour voyager en avion : j’annule le gain écologique.

Le troisième argument des défenseurs du développement durable, c’est le développement d’une économie immatérielle, c’est-à-dire d’une économie qui ne s’appuierait pas sur une augmentation de ressources matérielles. Le problème c’est que cette économie immatérielle est limitée par les infrastructures matérielles : un clic de souris sur internet produit du CO2 et a besoin de serveurs puissants.

L’illusion du découplage découle souvent de la délocalisation des activités industrielles. Les émissions de CO2 sont à la baisse dans les pays riches, mais c’est en grande partie dû au transfert, dans des pays plus pauvres, de la production nécessaire à notre consommation. Pour bien mesurer les impacts écologiques d’une économie nationale, il faudrait prendre en compte l’ensemble des marchandises qui y sont consommées, au lieu de considérer seulement les émissions de CO2, par exemple, que produit un pays.

Et quand bien même le découplage serait possible, ou existerait bel et bien dans certains pays, il reste encore insuffisant pour nous sortir de la crise. Comme le remarque Yves Marie Abraham : « Le découplage ne doit pas seulement être absolu et global. Il doit également être suffisamment rapide pour éviter les conséquences les plus néfastes de la catastrophe écologique en cours2Idem.. »

Décroissance et politique

L’unité du discours de la décroissance repose sur la reconnaissance des limites, sur l’impossibilité d’une solution technique à tous nos problèmes et sur la critique des faux changements proposés par le développement durable.

Étant donné les limites, insuffisances et incapacités du développement durable de tenir ses promesses, la décroissance, entendue comme la sortie de l’idéologie de la croissance du PIB comme infrastructure du bonheur général, se retrouve être la seule manière pour notre civilisation d’échapper aux conséquences brutales et incontrôlables du dépassement des limites biophysiques de la Terre.

La question qui nous importe ici, c’est de savoir si cette décroissance sera subie (ça c’est ce que l’on ne veut pas), ou si elle sera choisie et assumée collectivement (ça, c’est ce que l’on souhaite), dans le but d’éviter aux êtres humains, en particulier aux plus pauvres d’entre eux, les effets désastreux d’un tel dépassement.

Il s’agit donc d’élaborer en commun et de promouvoir un projet politique, écologique et social de partage et de labeur conviviaux et égalitaires soutenables pour nous et pour les autres espèces.

Il s’agit aussi de déconstruire l’idée du développement durable ainsi que toutes les croyances entretenues par les experts selon lesquelles le capitalisme peut nous sauver de l’effondrement de notre mode de vie grâce à la technologie.

Une autre croissance n’est pas possible, qu’elle soit verte ou équitable. Et la seule idée qui l’alimente, c’est bien, comme toujours, le phantasme technologique, l’espoir d’arriver à temps pour pouvoir remplacer la vie qui s’effondre par l’artificialisation totale de toutes les conditions d’existence.

On ne peut pas revenir en arrière, mais on peut changer de direction. Les objecteurs veulent construire une société où on ne se demande pas seulement qui produit et comment on produit, mais qu’est qui vaut d’être produit. Au lieu de culpabiliser le consommateur, il s’agit plutôt de s’attaquer à la production. Il s’agit de préparer la décroissance de l’importance des forces productives industrielles au profit de l’autoproduction et du partage de biens durables, réparables, recyclables.

Décroissance et économie

Un malentendu persiste encore dans l’interprétation de la décroissance et son impact sur l’économie.

C’est pourquoi il importe de préciser encore que la décroissance n’est pas synonyme de décroissance économique ou de récession. Une société qui resterait basée sur le principe de la croissance, mais où il n’y aurait pas de croissance économique, ne nous intéresse aucunement.

Actuellement, la croissance est une contrainte dynamique de stabilisation sociale légitimant les idéaux de liberté et d’autonomie. En somme, sans croissance rien ne va plus ; nos sociétés ont besoin de croissance pour assurer la stabilité de leur reproduction. Malgré les inconvénients écologiques et sociaux de la croissance, il va de soi qu’une société qui renoncerait à la croissance, qui renoncerait à l’augmentation du PIB, sans changer profondément sa structure économique, n’est pas souhaitable et n’est donc pas notre objectif. 

Si la décroissance n’est pas la décroissance économique, qu’est-ce donc alors? C’est tout simplement la décroissance de l’importance de l’économie elle-même : c’est-à-dire, la décroissance de l’influence de l’économie des économistes sur la société. C’est la décroissance de cette représentation idéologique dominante qui légitime son autonomie désastreuse à l’abri de toutes attaches et responsabilités normatives et collectives.

Face au capitalisme, la décroissance propose plutôt de miser sur le changement de nos systèmes d’échanges économiques et d’institutionnaliser des alternatives radicales permettant la satisfaction de nos besoins grâce à la production de communs3« Un “commun” est en premier lieu un collectif d’êtres humains qui s’efforcent de satisfaire ensemble, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, un ou plusieurs de leurs « besoins » (se nourrir, s’abriter, se soigner, se former, se déplacer, ect,) sans recourir ni à l’Entreprise ni aux services de l’État. » Ibid, p. 246., sans lien avec l’entreprise privée.

La décroissance c’est la décolonisation de l’imaginaire marchand, la remise en question de l’identification des biens aux marchandises qui doivent leur existence à une logique d’accumulation infinie.

Notes

1 Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini, Montréal, Écosociété, 2020, p. 62.
2 Idem.
3 « Un “commun” est en premier lieu un collectif d’êtres humains qui s’efforcent de satisfaire ensemble, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, un ou plusieurs de leurs « besoins » (se nourrir, s’abriter, se soigner, se former, se déplacer, ect,) sans recourir ni à l’Entreprise ni aux services de l’État. » Ibid, p. 246.