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Société postcroissance et technologies numériques

par Emmanuelle Caccamo

Photo : Nice M Nshuti.

Nos sociétés, de nos modes de production à nos médiations sociales en passant par la culture, sont aujourd’hui profondément intriquées aux technologies numériques d’information et de communication (TNIC). Et pour cause, lancés à plein régime dans la « révolution numérique », les gouvernements occidentaux s’évertuent à soutenir les instances privées et publiques dans le déploiement de tout un arsenal de nouvelles « innovations » numériques. Par le prisme de différents programmes, les différents paliers gouvernementaux souscrivent benoîtement à l’idéologie selon laquelle l’invasion du numérique au cœur de nos sociétés est un élément nécessaire à l’économie, au « développement durable », au bien-être et à un meilleur gouvernement des peuples. La « ville intelligente », l’« école numérique » et le « e-campus » constituent des exemples paradigmatiques de cette pensée magique du tout-numérique. Les gouvernements poursuivent une trajectoire de numérisation croissante de nos sociétés, ouvrant toujours plus la porte aux entreprises privées capitalistes et à la centralisation.

La trajectoire numérique hégémonique, telle qu’elle est envisagée et concrétisée actuellement sous la coupe du capitalisme avancé, est de manière assez évidente incompatible avec un projet décroissantiste. En parallèle, émerge l’idée que d’autres projets numériques seraient possibles, voire qu’un changement de culture technique advienne. Parmi ces projets « alternatifs », l’un d’eux serait-il compatible avec l’idéologie décroissantiste?

Une liste d’alternatives numériques

Dans un récent ouvrage, Julia Laïné et Nicolas Alep ont regroupé des formes alternatives sous le nom d’« alternumérisme »1Julia Laïné et Nicolas Alep, Contre l’alternumérisme, Saint-Michel-de-Vax, La Lenteur, 2020.. Sur leur liste alternumériste, les auteur·e·s citent par exemple l’approche « développement-durabiliste » du numérique. Dans ce cas, le numérique rencontre le « développement durable » et la croissance verte. Il s’agit en somme de verdir l’existant ou d’« innover » tout en s’assurant que ces technologies demeurent compatibles avec le marché et soient rentables. Cette approche est généralement développée par des organismes gouvernementaux (Ademe en France), des lobbies privés (The Shift Project) et des organismes non gouvernementaux (Greenpeace). À cela s’ajoutent des start up alternuméristes valorisant les marchés équitables (fairtrade) à l’exemple des fairphones. Dans cette approche incompatible avec la décroissance, les néologismes sont légion : on parle entre autres de « sobriété numérique », d’« informatique verte », de « green IT », d’« écoconception numérique », notamment.

Pensée sur un plan individuel, un deuxième type d’approche s’inscrit dans une volonté – illusoire – de maîtriser le numérique. L’approche individuelle ou individualiste s’exprime par des petits gestes « responsables » à accomplir sous l’égide de programmes de « minimalisme numérique » 2cf. Cal Newport, Minimalisme numérique, Montréal, Éditions de l’Homme, 2020. ou de « cyberminimalisme » 3cf. Karine Mauvilly, Cyberminimalisme, Paris, Seuil, 2019.. Il s’agit en fin de compte de faire porter la responsabilité des gestes numériques sur les individus, sans jamais questionner le système technicien, les entreprises et les gouvernements en cause dans la production. Cette posture est semble-t-il analogue au zéro déchet, tel qu’il est actuellement prodigué dans les sociétés occidentales : l’individu doit se responsabiliser et faire de meilleurs choix de consommation. Dans le domaine du numérique, cette approche individualiste est très limitée, d’autant plus qu’elle s’accompagne de nouvelles niches mercantiles (séjours de détox numérique, logiciels de contrôle du temps passé sur les écrans, etc.).

Le courant du logiciel libre est également présent sur la liste de Laïné et Alep. Pour les auteur·e·s :

Le logiciel libre n’est qu’une modalité de développement informatique et de licence de diffusion, il ne remet pas en cause la recherche d’efficacité, la rationalité instrumentale, qui sont au fondement des technologies numériques. […] Une organisation de développement coopératif ainsi qu’une diffusion libre ne sont en aucun cas une garantie que le code soit “bon” ou utilisé à bon escient 4Laïné et Alep, op. cit., p. 63..

En effet, comme le rappellent les auteur·e·s, distribuer librement le code d’un drone tueur ne répond pas à un idéal de coopération…

Du reste, certains tenants du logiciel libre, à l’exemple de Framasoft en France et de Facil au Québec, accompagnent leurs programmes d’un projet sociopolitique de décentralisation, de mise en commun des savoirs et des outils, et d’un refus du capitalisme de surveillance. Ceux-là proposent des alternatives libres aux médias numériques hégémoniques comme Facebook, à l’exemple de diaspora*, et alimentent la réflexion sur les communs numériques (ou en sont à l’origine). Cette démarche louable, dont on voit les possibles affinités avec la décroissance, présente néanmoins de nombreuses limites 5cf. par exemple Emmanuelle Caccamo, « Médias socionumériques alternatifs. Étude sémiotique et rhétorique de diaspora* », Cygne noir, no 7, 2019. En ligne <http://revuecygnenoir.org/numero/article/caccamo-medias-socionumeriques-alternatifs>.. Pour ne donner qu’un seul exemple, suite à sa campagne de « Degooglelisation » du web, Framasoft réalise présentement une campagne pour « Déframatiser » le web : l’utilisation des services alternatifs de Framasoft par les internautes est devenue trop importante et les données, trop centralisées. Cet engouement est devenu incompatible avec l’idéologie décentralisatrice prônée par l’organisme. En somme, les services de Framasoft sont devenus trop hégémoniques, trop « monstrueux ».

Ainsi, à la lumière de ces quelques exemples, le concept d’« alternumérisme » forgé par Julia Laïné et Nicolas Alep désigne l’idée qu’il existe différentes solutions numériques, mais celles-là demeurent toujours illusoires et naïves si le but escompté est de transformer la société.

La « décroissance numérique » est-elle un alternumérisme naïf?

Bien que les deux auteur·e·s prônent une désinformatisation totale des sociétés, il m’apparaît encore nécessaire de creuser le thème de ce que j’appelle la « décroissance numérique ». Dans un autre texte, je proposais de définir la décroissance numérique comme un programme de réflexion collective et politique reposant sur un changement de paradigme 6cf. Emmanuelle Caccamo, « Critique de la “numérisation” croissante de la société. Vers une trajectoire alternative et décroissante », dans E. Caccamo, J. Walzberg, T. Reigeluth et N. Merveille (dir.), De la ville intelligente à la ville intelligible, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2019, p. 117-137.. Ce projet reposerait sur différents principes ou guides dont je rappellerai succinctement les grandes lignes.

En premier lieu, il s’agirait de remettre en cause nos « besoins » en termes de technologie numérique et d’examiner le problème selon un principe de diminution collective des équipements et de la masse des données. L’évaluation de la nécessité et la diminution se fondent toutefois sur un principe d’humilité quant à nos ambitions technologiques :restons modestes et remettons sans cesse en question la technoscience (élément fondamental du système de croissance). Osons surtout nous demander si, dans une trajectoire post-croissance, nous pourrions (ou nous devrions) nous passer de TNIC.

Le projet de décroissance numérique s’appuierait également sur un principe de durabilité. Qu’il s’agisse de hardware et de software, les technologies estimées nécessaires au fonctionnement de la société devraient être repensées de fond en comble afin d’être minimales, peu complexes, réparables, conviviales et économes en ressources.

Ce principe serait indissociable du principe de recherche orientée vers l’économie des ressources et la coopération. Qui dit modèle coopératif, dit aussi équité, valorisation de l’entraide, rapports de réciprocité intersectionnelle et de justice entre les humains dans le domaine du numérique. Ce rapport devrait s’opérer également envers les animaux non humains dont certains voient leur existence menacée par les industries d’extraction de métaux entrant dans la construction de hautes technologies (téléphones de dernières génération, écrans, etc.).

Par ailleurs, un principe d’autoproduction serait au cœur ce projet politique : pour reprendre Yves-Marie Abraham, il s’agit de « se débrancher des macro-systèmes techniques et […] [de] s’inscrire dans des circuits économiques courts » 7Yves-Marie Abraham, « La décroissance soutenable comme sortie du capitalisme », Possibles, volume 39, numéro 2, automne 2015, p. 148.. Sortir des grands schémas hégémoniques du numérique et relocaliser la production serait alors fondamental.

En accord avec l’idéologie d’une société postcroissance, le numérique devrait être soumis à un principe de communalisation, c’est-à-dire à une déprivatisation par une valorisation des « communs numériques ».

Tous ces éléments reposeraient enfin sur principe fondamental d’autonomie politique. Celui-ci envisage que les peuples puissent débattre librement des finalités de la culture technique et en fixent collectivement les normes.

En somme, ces quelques principes pourraient guider un programme de « décroissance numérique ». Ce dernier soulève cependant de nombreuses questions : n’est-il, par exemple, qu’un « moment » qui mènerait vers une société décroissante? Ces quelques principes formulés ouvrent certes la porte à une dénumérisation de la société, mais dans un scénario inverse, un tel programme est-il compatible avec une société post-croissance? S’ajoute-t-il à la liste des alternumérismes naïfs déjà identifiés par Laïné et Alep? L’idée d’une « décroissance numérique » est-elle absolument incohérente avec la posture technocritique si fondamentale dans les théories décroissantistes? Sur un plan techno-politique, par exemple, une société postcroissance n’est-elle concevable qu’en l’absence de technologies numériques? Sur un plan pratique, dans une société où l’autoproduction et la relocalisation sont des valeurs premières, les technologies numériques peuvent-elles exister? Une organisation sociale et économique postcroissance serait-elle compatible avec une production et une extraction des ressources nécessaires aux TNIC? Pour le moment, l’idée d’un « numérique low tech » ou d’un « internet low tech » prônée par certains m’apparaît suspecte 8Voir par exemple Kris De Decker, « Comment bâtir un internet low tech », Techniques & Culture, n° 67, 2017,en ligne : <http://journals.openedition.org/tc/8489>.. Enfin, Jacques Ellul n’a cessé de le répéter : la technique porte ses effets pragmatiques en elle-même, en dehors de l’usage (qui, lui, réfère à une question morale). Mais elle le fait toujours dans un contexte culturel et sémiotique particulier. La technique est créée et développée dans et par un contexte historique, culturel, politique et socio-économique spécifique. Dès lors, dans un autre paradigme économique et technoculturel, que deviennent les TNIC?

Un chantier sur le caractère « alternumériste » de la postcroissance

Puisqu’il est si tentaculaire, le « numérique » forme selon moi l’un des thèmes importants à traiter dans les recherches sur la décroissance et sur les sociétés postcroissantes. La série d’interrogations formulée dans ce texte ouvre un chantier de réflexion sur le caractère « alternumériste », voire « post-numérique » d’un projet de société postcroissance. Il s’agira de poursuivre la recension des alternumérismes existants ; d’évaluer leur (in)compatibilité avec un projet décroissantiste et de recenser les travaux sur la dénumérisation sociétale, tant d’un point de vue idéologique que pratique.

Notes   [ + ]

1. Julia Laïné et Nicolas Alep, Contre l’alternumérisme, Saint-Michel-de-Vax, La Lenteur, 2020.
2. cf. Cal Newport, Minimalisme numérique, Montréal, Éditions de l’Homme, 2020.
3. cf. Karine Mauvilly, Cyberminimalisme, Paris, Seuil, 2019.
4. Laïné et Alep, op. cit., p. 63.
5. cf. par exemple Emmanuelle Caccamo, « Médias socionumériques alternatifs. Étude sémiotique et rhétorique de diaspora* », Cygne noir, no 7, 2019. En ligne <http://revuecygnenoir.org/numero/article/caccamo-medias-socionumeriques-alternatifs>.
6. cf. Emmanuelle Caccamo, « Critique de la “numérisation” croissante de la société. Vers une trajectoire alternative et décroissante », dans E. Caccamo, J. Walzberg, T. Reigeluth et N. Merveille (dir.), De la ville intelligente à la ville intelligible, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2019, p. 117-137.
7. Yves-Marie Abraham, « La décroissance soutenable comme sortie du capitalisme », Possibles, volume 39, numéro 2, automne 2015, p. 148.
8. Voir par exemple Kris De Decker, « Comment bâtir un internet low tech », Techniques & Culture, n° 67, 2017,en ligne : <http://journals.openedition.org/tc/8489>.
Décoloniser nos imaginaires

De la décolonisation de nos imaginaires

Par Louis Marion

L’émancipation vis-à-vis de la domination culturelle du capital et de la technique autonomisée est liée à notre capacité collective de remise en question de l’idéologie économique dominante qui s’invite en nous grâce au langage, à l’instrumentalisation politique des mots, en occupant et en investissant notre imaginaire culturel et social.   

Pour nous décoloniser de l’imaginaire de la croissance, nous devons donc être capables de répondre au discours croissanciste sur tous les points afin de gagner la guerre des idées en diffusant les outils conceptuels et les connaissances nécessaires pour invalider l’attachement social au produit intérieur brut (PIB).

Pour pouvoir forger un éventuel rapport de force en faveur de la décroissance, il nous faut d’abord nous entendre sur les principes de base et sur la signification des termes.

Considérant que la domination des esprits passe en premier lieu par le langage, nous avons besoin, pour sortir du piège construit et naturalisé1Ici, on entend par naturalisé le faire de rendre le capitalisme normal, nécessaire, acceptable, positif. de l’économie capitaliste, de certaines distinctions nous permettant de déconstruire les lieux communs inappropriés aux besoins de notre monde.  En effet, des distinctions qui semblent subtiles entre la richesse et la valeur ou entre bien de consommation et marchandise deviennent  importantes dans une perspective d’émancipation sociale. Sans un nécessaire travail épistémologique de distinction conceptuelle, nous sommes moins bien armés pour réfuter les arguments qui légitiment la croissance économique et pour gagner l’hégémonie culturelle.

Par exemple, les formules suivantes :

« Avant de redistribuer la richesse, il faut d’abord la produire », « on n’arrête pas le progrès », « L’envie fait partie de la nature humaine », etc., mais de quoi parlons-nous quand nous parlons de richesse? De quoi parlons-nous quand nous parlons d’emploi? De quoi parlons-nous quand nous parlons de progrès? De quoi parlons-nous quand nous parlons d’envie, de besoin ou de désir? Il s’agit d’élucider ces concepts et de développer un langage qui nous soit commun.

La richesse

L’argument souvent employé dans les médias par les économistes : « Pour partager la richesse, il faut d’abord la produire », ne tient pas la route de la rigueur puisqu’elle ne tient pas compte de la différence fondamentale entre la richesse et la valeur.

Comme nous le rappelle André Gorz : « Nous vivons avec l’économie capitaliste sous un régime où l’important, le but de toute activité, n’est pas la création de richesses, c’est la création de valeurs, c’est-à-dire la création de choses échangeables et monnayables. Et ce qui n’est pas monnayable n’a pas de statut dans l’économie capitaliste: donc l’amour, l’affection, la solidarité, le fait de prendre soin de la nature, est éliminé par la rationalité de la “Valeur”, la dictature de la “Valeur” »2François Noudelmann, « Hommage à André Gorz », Les vendredis de la philosophie, France Culture, 14 octobre 2005. La transcription de l’entretien est disponible sur https://nunomiguelmachado.files.wordpress.com/2012/01/entrevista-diffc3a9rence-entre.pdf.

L’économie de la croissance, c’est une augmentation de la valeur monétaire possédée, par exemple, par des actionnaires, ce n’est pas une augmentation de la richesse concrète, qui contient toujours de la nature. La richesse c’est la pomme ce n’est pas l’argent (la valeur) pour acheter la pomme.

Pourquoi ne pas plutôt penser que, pour avoir encore de la richesse à se partager, il faudra d’abord être capable de restreindre la logique capitaliste de la valorisation de la valeur, au lieu de croire que de la transmutation produite à grand coup de destructions de la nature sortira, comme par magie, de la richesse bien cuite et prête à servir?

Sous le capitalisme, la richesse est médiatisée par la valeur. C’est parce que ça vaut monétairement qu’il y a une production de marchandise que l’on peut considérer comme richesse. Mais la production de biens n’a pas besoin de cette médiation sociale pour exister. Nous pourrions produire sans l’intermédiaire d’un travail soumis à la loi de la valeur d’échange. Il faut donc distinguer les biens de consommation produits socialement,  des marchandises produites grâce au travail soumis et reproduit par le capital.

Le travail

Pour éviter de sérieux malentendus à ce propos, il nous semble utile de distinguer plusieurs sens du mot travail pour ensuite préciser lequel nous voulons diminuer et, tendanciellement, abolir dans une société postcroissance.

Le concept physique

La civilisation thermo-industrielle produit du potentiel de travail mécanique en transformant l’énergie grâce à des machines, grâce à des moteurs.

Le travail mécanique, c’est le travail du point de vue de l’énergie. C’est donc un concept physique, défini par la science, grâce à des formules mathématiques.

Le concept anthropologique

Ici nous parlons du travail entendu comme praxis, c’est-à-dire le travail comme activité humaine visant à modifier les rapports sociaux et les rapports avec la nature: le travail comme activité qui transforme le monde.

Il s’agit d’une activité dont on ne peut nier la dimension qualitative et qui renvoie à des termes concrets comme fabriquer, préparer, cultiver, élaborer, construire, soutenir, etc.

Ce travail, c’est un concept qui intègre l’action et la création, qui n’implique pas nécessairement l’échange, mais qui implique une transformation de la nature ou une action sur la société. C’est le travail compris dans un sens anhistorique.

Le concept historique ou capitaliste du travail

C’est le travail proprement dit, le travail salarié, l’emploi. Le travail en tant que nécessité de produire et d’échanger des marchandises.

C’est le travail compris comme une médiation sociale tendant vers l’obligation de ne pas consommer ce que nous produisons et de consommer ce que nous ne produisons pas.

C’est le travail qui unifie des activités ontologiquement différentes et sépare des activités ontologiquement identiques.

Par exemple, faire pousser des légumes n’est pas la même chose que de gouverner la société, l’agriculture et la politique n’étant pas des activités identiques, ni empiriquement ni conceptuellement. Et pourtant, à travers le prisme de la société capitaliste, ces deux activités incommensurables seront considérées comme égales, considérées simplement comme du travail, sans qualité particulière, tandis que des activités identiques ne seront pas considérées comme du « travail » si les activités en question ne sont pas socialement rémunérées. Par exemple, c’est moins avantageux pour le PIB de s’occuper et d’éduquer des enfants à la maison plutôt qu’à la garderie.

Bref, c’est le travail socialement médiatisé comme marchandise: c’est-à-dire, le travail en tant qu’il possède une double dimension analogue aux marchandises (défini par Marx comme valeur d’usage et valeur d’échange). C’est-à-dire que c’est la même dépense d’énergie physique qui est à la fois activité de labeur dans le temps (travail concret) et médiation sociale (travail abstrait) ou fabrication collective de valeur.

Ainsi donc, dans le capitalisme, le travail en tant qu’activité rémunérée ne peut plus être directement identifié à l’activité humaine productive de biens, mais essentiellement à l’activité productive de la valeur.

Soyons clairs, c’est ce travail-là, le travail hétéronome, servile, parfois destructeur et aliénant, qui transforme les individus en moyen au service du capital, mais toujours encore considéré socialement comme nécessaire. C’est ce travail-là, qui ne sert plus à satisfaire nos besoins, mais qu’il faut produire pour satisfaire nos besoins, que la décroissance espère réduire.

Le progrès

Pouvons-nous raisonnablement croire encore que le futur soit préférable au présent et que nous sommes sur la voie d’une amélioration ininterrompue des conditions de la vie et de la liberté grâce à la technique et au marché?

Ne devrions-nous pas plutôt considérer le progrès comme un mythe de la modernité, comme une « fiction chimérique constitutive de l’imaginaire capitaliste et de l’idéologie de la plupart des économistes »3Michel Barillon, « Faut-il refuser le “progrès” ? Le mythe du progrès au regard de la “critique sociale” », août 2004. http://harribey.u-bordeaux.fr/colloques/barrillon.pdf devant être reléguée dans le musée de l’Histoire des Idées?

« Cet imaginaire d’une ligne du temps orientée vers le futur, quoiqu’il advienne, produit un optimisme réconfortant. Inutile d’évaluer les situations, le progrès s’occupe de vous. Les savants sauront bien trouver comment puiser dans le soleil l’énergie de l’après-pétrole. Inutile de s’alarmer trop vite. Inutile de trop s’agiter, car l’histoire se fait à notre insu et, quoi qu’on fasse, elle progresse vers le meilleur »4Sophie Wahnich, « Critique du progrès », Vacarme n° 53, 2008. https://vacarme.org/article1957.html.

Malheureusement, l’histoire n’est pas soumise à un progrès indéfectible qui légitimerait tout ce qui existe comme simple étape vers la réconciliation finale. Il est sans doute temps d’abandonner l’idée que l’augmentation de notre domination sur la nature permettra une plus grande autonomie et liberté pour les êtres vivants.

Aujourd’hui, les changements climatiques nous épargnent de la croyance que demain sera préférable à aujourd’hui, que les externalités négatives s’effaceront de l’horizon de notre avenir radieux grâce au développement de notre puissance technique de modifier le monde.

Ce qui peut nous conduire à l’émancipation ce n’est pas la croissance et le développement technologique, mais l’élaboration des conditions d’une autonomie collective complètement indépendante du capitalisme néolibéral et de ses promesses d’abondance branchée.

Que nous aimions ou non le téléphone cellulaire ou les guichets automatiques, la technique s’installe et s’impose partout sans être le fruit d’un processus délibératif ou politique5Alterinfo.net, « Quand on réduit les frais de carotte, il faut bien augmenter les frais de bâton », Pièces et main d’œuvre, 2008. http://www.alterinfo.net/PIECES-ET-MAIN-D-OEUVRE-QUAND-ON-REDUIT-LES-FRAIS-DE-CAROTTE-IL-FAUT-BIEN-AUGMENTER-LES-FRAIS-DE-BATON_a25796.html.

La décroissance, c’est la remise en question de la puissance, indépendante de toute régulation démocratique, de la transformation du monde qu’apporte la technique. Décider ensemble c’est choisir démocratiquement ce dont nous avons besoin et ce dont nous n’avons plus besoin de produire pour une vie bonne.

Les besoins naturels

Il importe également de distinguer les contingences de l’histoire et la nature humaine. Il n’y a sans doute rien dans celle-ci qui explique la trajectoire de la modernité et de son rêve cornucopien. Aucune nécessité ne préside aux liens que l’histoire occidentale a noués entre les idéaux de liberté et la croissance de la production ou de la démocratie avec l’enrichissement.

En effet, l’histoire et l’anthropologie nous éclairent à propos d’humains et de sociétés qui ne semblent point soumis·e·s au postulat du libéralisme économique consistant à s’enrichir grâce à la production marchande.

Ce n’est effectivement qu’avec Adam Smith et les économistes libéraux que la volonté d’en vouloir toujours plus et de n’être jamais satisfait·e·s en viennent à être des comportements socialement acceptables. À partir du XVIIIe siècle, certains libéraux commencent ainsi à défendre l’idée que « les besoins humains, étant insatiables, nécessitaient une expansion illimitée des forces de production indispensables à leur satisfaction. Le désir insatiable, jadis condamné comme source de frustration, de malheur, et de désarroi spirituel, commença alors à être envisagé comme un puissant stimulant du développement économique ».6Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses limites, Paris, Flammarion, 2002, p. 15.

L’acceptabilité sociale de la démesure ou la création de nouveaux besoins pour le marché est liée à la naturalisation de ceux-ci par l’idéologie libérale. Néanmoins, il serait faux de prétendre que la demande détermine l’offre de marchandise. Marx nous explique, dans sa critique de l’économie politique, que « la production ne fournit donc pas seulement un objet matériel au besoin, elle fournit aussi un besoin à l’objet matériel »7Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Paris, Éditions sociales, 1972, p. 143.. Autrement dit, la production produit en même temps le besoin et la demande « en créant le mode déterminé de la consommation, et ensuite en faisant naître l’appétit de la consommation, la faculté de consommation, sous forme de besoin »8Ibid., p. 144. Mais celui-ci, dans la mesure où il est aussi un produit à part entière du système de production capitaliste, permet au libéralisme économique d’asseoir sa domination idéologique en occultant sa dimension sociale. En réalité, on ne peut distinguer la part de la nature de la part du social dans les besoins humains. La faim, par exemple, est une pulsion naturelle qui, nous dit Adorno, « peut être assouvie avec les sauterelles ou les gâteaux aux moustiques »9Theodor W. Adorno, « Thèses sur le besoin » (1942), Mouvements, N° 54, juin-août 2008, p. 15.

Les besoins ne sont pas une justification du profit. La nature humaine ne peut être évoquée pour justifier la domination. Il n’y a plus d’alliance libérale à faire avec le tsunami marchand du capitalisme.

En sommes, nous devrions, grâce à l’éducation critique, changer de paradigme et décoloniser notre imaginaire des justifications symboliques de ce qui est et de ce qui reproduit la société industrielle croissanciste avant l’emballement du climat.  

Notes   [ + ]

1. Ici, on entend par naturalisé le faire de rendre le capitalisme normal, nécessaire, acceptable, positif.
2. François Noudelmann, « Hommage à André Gorz », Les vendredis de la philosophie, France Culture, 14 octobre 2005. La transcription de l’entretien est disponible sur https://nunomiguelmachado.files.wordpress.com/2012/01/entrevista-diffc3a9rence-entre.pdf
3. Michel Barillon, « Faut-il refuser le “progrès” ? Le mythe du progrès au regard de la “critique sociale” », août 2004. http://harribey.u-bordeaux.fr/colloques/barrillon.pdf
4. Sophie Wahnich, « Critique du progrès », Vacarme n° 53, 2008. https://vacarme.org/article1957.html
5. Alterinfo.net, « Quand on réduit les frais de carotte, il faut bien augmenter les frais de bâton », Pièces et main d’œuvre, 2008. http://www.alterinfo.net/PIECES-ET-MAIN-D-OEUVRE-QUAND-ON-REDUIT-LES-FRAIS-DE-CAROTTE-IL-FAUT-BIEN-AUGMENTER-LES-FRAIS-DE-BATON_a25796.html
6. Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis. Une histoire de l’idéologie du progrès et de ses limites, Paris, Flammarion, 2002, p. 15.
7. Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Paris, Éditions sociales, 1972, p. 143.
8. Ibid., p. 144
9. Theodor W. Adorno, « Thèses sur le besoin » (1942), Mouvements, N° 54, juin-août 2008, p. 15
Image d'un train à grande vitesse

Vers l’emballement climatique et la décroissance subie?

Par Jérémy Bouchez

Photo : Henk Sijgers CC BY-NC 2.0

Les dérèglements climatiques sont l’un des plus grands défis de l’histoire de l’humanité. C’est par ces termes que de plus en plus de scientifiques qualifient les modifications climatiques majeures que les activités humaines ont provoquées sur notre planète. Depuis le début de la révolution industrielle, et de façon accélérée depuis les années 1970, nous avons franchi plusieurs grandes limites à ne pas dépasser sous peine de mettre en péril la viabilité de nombreux écosystèmes qui assurent l’existence de la très grande majorité des espèces sur cette planète, dont la nôtre. Parmi ces limites à ne pas dépasser, celle de la température moyenne régnant à la surface de la Terre suscite les plus grandes inquiétudes. C’est aussi celle qui fait les grands titres dans la presse ces dernières années ; encore plus à la suite de la COP21 en 2015 qui a donné lieu à l’Accord de Paris. Il est important de rappeler que les pays qui ont signé cet accord international se sont engagés à mettre en place des politiques et à prendre des décisions visant à limiter l’augmentation de la température moyenne à la surface du globe à 2 °C au-dessus de celle qui régnait avant l’époque industrielle.

Malheureusement, cet accord présente de nombreuses failles. Les engagements pris à l’issue de la COP21 mèneraient tout de même la température moyenne de la surface de la planète à une augmentation de plus de 3 °C d’ici 2100 par rapport à celle qui régnait avant l’ère préindustrielle (1880). De surcroît, il s’agit d’un accord non contraignant, les États-Unis de Donald Trump l’ayant quitté. Finalement, cet événement s’est accompagné d’écoblanchiment et d’un déni de démocratie envers la société civile.

Dans ce texte, je propose en premier lieu un petit bilan des connaissances scientifiques les plus récentes sur les dérèglements climatiques dans le but d’expliquer que la possibilité d’un emballement climatique catastrophique n’est plus de la science-fiction et que, selon certaines études scientifiques récentes, nous pourrions être sur le point de l’enclencher. Je vais ensuite tenter de montrer à quel point tout cela aura évidemment d’énormes conséquences sur l’ensemble de la biosphère et bien évidemment sur les sociétés humaines. Il est ici question des impacts sur le système climatique, mais nous avons mis le feu simultanément dans d’autres pièces de la maison. Les dérèglements climatiques ne sont qu’une facette des nombreux et très graves impacts des activités humaines sur le système Terre, mais ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est qu’ils viennent exacerber certaines autres problématiques en ajoutant de la pression sur les écosystèmes déjà fragilisés et sur toutes les espèces que ces derniers abritent. Prenons l’exemple des océans. Nous les vidons littéralement à cause de la surpêche, tandis qu’ils s’acidifient et se réchauffent en réponse au réchauffement climatique. En effet, il faut savoir que la majorité de l’excédent de chaleur que nos activités émettent dans l’atmosphère est absorbée par les océans, ils jouent donc un rôle tampon, mais il y a bien sûr une limite à l’excédent de chaleur que les océans peuvent absorber.

Nous réduisons très fortement et très rapidement la taille des habitats de nombreuses espèces, mais par-dessus tout, les dérèglements climatiques modifient rapidement certaines caractéristiques essentielles des biotopes ou lieux de vie.

La grande accélération

Pour de nombreux économistes, ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses, cette triple décennie d’augmentation forte du produit intérieur brut (PIB) à l’échelle mondiale est encore perçue comme une période de grâce. Pourtant, d’un point de vue scientifique, elle marque surtout la « grande accélération » de l’anthropocène (un terme dont le défaut majeur est de ne pas faire de distinction dans le degré de responsabilité, N.D.R.). 1950 est en effet de plus en plus reconnue comme l’année à partir de laquelle « les courbes des indicateurs s’affolent », pour paraphraser les paroles de Will Steffen et de ses collègues dans un article scientifique publié en 2015 dans la revue The Anthropocene Review 1Will Steffen, Wendy Broadgate, Lisa Deutsch, Owen Gaffney et Cornelia Ludwig, « The trajectory of the Anthropocene : The Great Acceleration », The Anthropocene Review, vol. 2, n° 1, 2015, p. 81–98. http://doi.org/10.1177/2053019614564785..

Fig. 1. Tendances de 1750 à 2010 des indicateurs de développement socio-économique agrégés à l’échelle mondiale 2Reproduit d’après Ibid., p. 84..

Peut-être avez-vous déjà vu ces graphiques sur lesquels on peut observer des taux de croissance très forts de certains indicateurs (transports, télécommunications, tourisme international, utilisation de l’eau, consommation de pesticides, extraction de métaux — dont certains nécessaires aux énergies renouvelables —, etc.)? Pour les auteurs du livre intitulé Une autre histoire des « Trente Glorieuses » 3Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses », Paris, La Découverte, 2013., cette période devrait plutôt être nommée « Les Trente Ravageuses » ou les « Trente Pollueuses » tant les conséquences environnementales ou sanitaires sont notables. Par exemple, comme le mentionne Christophe Bonneuil, un des auteur·e·s de ce livre, durant cette période, « pour chaque point de croissance économique, il y avait deux points de croissance de la consommation d’énergies fossiles4Anthony Laurent, « Les Trentes Glorieuses étaient désastreuses. Entretient avec C. Bonneuil », Reporterre, 2013. En ligne <https://reporterre.net/Les-Trentes-Glorieuses-etaient> ».

Qu’est-ce qu’un emballement climatique?

Afin de bien comprendre le phénomène de l’emballement climatique, il est tout d’abord important de parler de la notion de boucle de rétroaction positive.

Une boucle de rétroaction positive, ou positive feedback loop en anglais, signifie que les effets d’une petite perturbation sur un système induisent une augmentation de l’ampleur de la perturbation en générale. On dit que le système s’autoalimente.

A produit plus de B qui, en retour produit plus de A.

On peut citer comme exemple très connu ce qu’il se passe quand un microphone est situé trop proche d’un haut-parleur qui est censé diffuser le son provenant du micro. Il peut se produire une boucle de rétroaction positive produisant un son très désagréable.

C’est ce phénomène que les scientifiques redoutent quand ils parlent d’emballement climatique, c’est-à-dire le fait que plusieurs boucles de rétroaction positive puissent déclencher ou être déjà en train de déclencher une augmentation rapide du réchauffement climatique qu’il serait évidemment impossible de stopper jusqu’à ce que le système arrive à un autre état d’équilibre. En tenant compte de l’inertie gigantesque du système climatique terrestre, les modèles basés sur la très longue histoire climatique de la Terre suggèrent qu’un nouvel état d’équilibre prendrait inévitablement plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers d’années à s’établir et il ne ressemblerait évidemment pas à l’état qui prévalait avant que les activités humaines ne modifient le système climatique. Parmi ces boucles de rétroaction, la fonte de la banquise arctique et la fonte du pergélisol inquiètent énormément les chercheur·e·s en sciences du climat.

En effet, la banquise arctique semble être entrée dans une spirale de fonte et son étendue durant l’été boréal a atteint un minimum historique en 2012 avec seulement 3,41 millions de km2. En mai 2020, la courbe de l’étendue de la banquise se situe dans des valeurs basses, légèrement au-dessus des valeurs de 2019, 2018, 2016, 2015 et 2012. En comparaison avec 1970, qui a vu le début des mesures par satellite, le bas minimum était de 10 millions de km2 environ. Plus l’étendue de la banquise diminue, tant en hiver qu’en été, plus elle est remplacée par de l’eau de mer. Or, une étendue de glace possède un albédo très important comparé à celui d’une étendue d’eau de mer.

L’albédo est la fraction de l’énergie solaire qui est réfléchie vers l’espace. Sa valeur est comprise entre 0 et 1. Plus une surface est réfléchissante, plus son albédo est élevé et donc proche de 1. Par exemple l’albédo de la neige fraîche qui est de 0,87 signifie que 87 % de la lumière solaire est réfléchie par cette forme de neige. De la neige sale possède logiquement un albédo plus bas.

L’énergie du Soleil est donc absorbée par l’océan qui en retour accélère la fonte de la banquise. Nous sommes là en présence d’une boucle de rétroaction positive très efficace. De plus, l’eau de mer attaque ce qu’on appelle la glace pluriannuelle, c’est-à-dire la glace qui se maintient sur une période d’au moins deux ans. Ce n’est donc pas seulement une perte en surface, mais aussi en volume de glace. 

Cependant, il n’y a pas que la diminution rapide de la banquise qui inquiète très fortement les scientifiques, car les effets du réchauffement climatique se font sentir dans tout l’Arctique, une région immense qui s’étend sur plusieurs pays, dont la Russie, le Canada, les États-Unis ou encore le Danemark par le biais du Groenland. Un autre indicateur qui inquiète beaucoup les scientifiques en Arctique concerne la fonte accélérée de ce qu’on appelle le pergélisol ou permafrost en anglais. Le pergélisol est un « sol (sol proprement dit ou roche, y compris la glace et les substances organiques) dont la température reste égale ou inférieure à 0 °C pendant au moins deux années consécutives 5Gouvernement du Canada, « Annexe C: Terminologie des changements climatiques ». En ligne : <https://www.rncan.gc.ca/environnement/ressources/publications/impacts-adaptation/rapports/municipalites/10092.>» et c’est dans la zone arctique qu’on retrouve la majorité du pergélisol sur la planète. Or, il faut savoir que la période 2011-2015 a été la plus chaude jamais enregistrée depuis le début des mesures en 1900. C’est en Arctique et plus généralement aux pôles que le réchauffement climatique est le plus virulent parce que le système climatique redistribue la chaleur des latitudes les plus proches de l’équateur vers les latitudes les plus élevées. La fonte du pergélisol a pour conséquence de permettre la décomposition de la matière organique par les microbes. Ce processus de décomposition relâche des gaz à effet de serre sous forme de dioxyde de carbone et de méthane. On estime que les sols gelés de l’Arctique contiennent entre 1 300 et 1 600 milliards de tonnes de carbone. Bien sûr, cet immense réservoir ne relâchera pas tout son carbone à moyen court et moyen terme, mais les plus récents scénarios tablent sur des quantités d’équivalents carbone comprises entre 6 et 33 milliards de tonnes pour le scénario le plus optimiste et 23 à 174 milliards de tonnes pour le plus pessimiste. De telles émissions compteraient pour environ 0,3°C d’augmentation de la température d’ici 2100 selon une récente étude publiée en 2019 dans la revue Nature Communications 6Katey Walter Anthony, Thomas Schneider von Deimling, Ingmar Nitze, Steve Frolking, Abraham Emond, Ronald Daanen, Peter Anthony, Prajna Lindgren, Benjamin Jones et Guido Grosse, « 21st-century modeled permafrost carbon emissions accelerated by abrupt thaw beneath lakes », Nature Communications, 9, 2018, p. 1-11. https://doi.org/10.1038/s41467-018-05738-9. Pire, selon les mêmes auteurs de l’étude, les modèles précédents de fonte du pergélisol n’incluaient pas le phénomène de « fonte abrupte » qui se déroule quand le sol dégèle et que les eaux de fonte s’immiscent dans les profondeurs gelées depuis des millénaires. Sans tenir compte de ce phénomène, les auteurs mentionnent que les modèles ont sous-estimé les émissions de carbone de 125 à 190 %…

Il y aurait d’autres données à mentionner, mais, in fine et pour reprendre une phrase bien connue des climatologues et des glaciologues, il faut retenir que « ce qu’il se passe en Arctique ne reste pas en Arctique! ».

Une chose est sûre, en parcourant la littérature scientifique la plus récente et à la pointe de la recherche sur le climat, on prend conscience que l’Arctique et, de façon plus générale, l’ensemble du système climatique sont sur le point de basculer vers un emballement, si ce n’est pas déjà le cas sans que nous en ayons conscience. Toujours selon une récente étude scientifique parue en juillet 2018 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, il nous resterait de 10 à 20 ans pour tenter d’empêcher un emballement climatique, emballement qui pourrait se déclencher même si nous arrivions à limiter la hausse de la température moyenne à 2 °C d’ici 2100 7Will Steffen, Johan Rockström, Katherine Richardson, Timothy M. Lenton, Carl Folke, Diana Liverman, Colin P. Summerhayes, Anthony D. Barnosky, Sarah E. Cornell, Michel Crucifix, Jonathan F. Donges, Ingo Fetzer, Steven J. Lade, Marten Scheffer, Ricarda Winkelmann et Hans Joachim Schellnhuber, « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », PNAS, vol. 115, n° 33, 2018, p. 8252-8259. https://doi.org/10.1073/pnas.1810141115.

Quelles seraient les conséquences d’un emballement climatique?

Vous savez peut-être qu’en sciences du climat, il est classique de regarder dans le passé pour tenter de comprendre le futur. Par conséquent, les estimations que les chercheur·e·s produisent sont le résultat de travaux scientifiques visant à reconstruire le climat passé de la Terre ou des événements climatiques anciens. Sur ce point, la science a depuis à peine quelques dizaines d’années mis en place des procédés d’analyses incluant des carottages de sols à divers endroits de la planète, que ce soit des sols gelés ou pas. Par conséquent, la science commence à avoir un assez bon portrait de certains bouleversements climatiques très marquants de l’histoire de la Terre et donc de leurs conséquences sur la biosphère. Il est donc possible en appliquant les données du passé d’extrapoler et d’estimer certains impacts pour différents indicateurs en fonction des différents scénarios d’augmentation de la température moyenne du globe. En 2018, le site web britannique Carbon Brief a publié une méta-analyse composée de 70 études scientifiques 8Cf. <https://interactive.carbonbrief.org/impacts-climate-change-one-point-five-degrees-two-degrees/> afin de dresser un portrait de ce qui nous attend pour 1,5 °C, 2 °C, 3 °C et jusque 4,5 °C d’augmentation. Il est important de rappeler que l’objectif de limitation à 1,5 °C est désormais jugé inatteignable. C’est en tout cas la conclusion de 1000 scientifiques qui ont publié une tribune dans le journal Le Monde en février 2020 9« L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » », Le Monde, 2020. En ligne : <https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html>..

Voici également quelques données présentées par le site Carbon Brief 10Cf. <https://interactive.carbonbrief.org/impacts-climate-change-one-point-five-degrees-two-degrees/> :

Conséquences projetées d’une augmentation de 1,5 °C dans l’est de l’Amérique du Nord :

  • 10 jours de vagues de chaleur chaque année en plus.
  • 79 % plus de risque de voir des chaleurs extrêmes.
  • 71 % moins de risque de voir des froids extrêmes.
  • 24 % plus de risque de subir des épisodes de pluies extrêmes.
  • En moyenne, huit millions de personnes de plus subiront un stress hydrique.

Conséquences projetées d’une augmentation de 1,5 °C à l’échelle mondiale :

  • Nombre de personnes victimes des inondations côtières : 38 millions chaque année en 2055, 60 millions en 2095.
  • Pertes économiques annuelles causées par les inondations liées à la montée des océans : 10 000 milliards de $.
  • Pourcentage de perte sur le PIB mondial : 8 %.

Les estimations de cette méta-analyse pour de nombreuses régions du globe sont également alarmantes et il convient d’ajouter que ces graves bouleversements viendront exacerber d’autres problématiques économiques, sociales et politiques. Surtout, ce sont les populations les plus pauvres et donc les plus vulnérables qui en paient déjà le prix, alors que ce sont celles qui sont les moins responsables des bouleversements planétaires enclenchés. La crise de la Covid19 nous montre à quel point nos sociétés sont devenues extrêmement fragiles et peu résilientes. Pourtant, il faut garder en tête que les impacts de cette pandémie sont de loin très inférieurs à ce que les scénarios climatiques, mêmes les plus optimistes, prévoient pour la deuxième moitié du XXIe siècle.

Il faudrait donc faire preuve du plus grand déni en 2020 pour penser que nous pouvons continuer encore quelques années dans le « business as usual ». Il est encore possible de limiter les dégâts tout en préparant les communautés à s’adapter aux graves impacts qu’on ne pourra plus éviter. Ainsi, chaque dixième de degré d’augmentation que nous éviterons va compter. Pour ce faire, il ne faut plus nous bercer des graves illusions de la croissance verte et de la technologie salvatrice. Les énergies renouvelables ont leur place, mais seulement si les pays les plus riches choisissent l’option de la sobriété énergétique. Indignons-nous, changeons, organisons et planifions la décroissance, décidons vraiment, écrivons le futur de sociétés en phase avec la nature, beaucoup plus égalitaires et soutenables, libérées du dogme mortifère de la croissance, car les lois de la physique, elles, ne nous attendront pas.

Notes   [ + ]

1. Will Steffen, Wendy Broadgate, Lisa Deutsch, Owen Gaffney et Cornelia Ludwig, « The trajectory of the Anthropocene : The Great Acceleration », The Anthropocene Review, vol. 2, n° 1, 2015, p. 81–98. http://doi.org/10.1177/2053019614564785.
2. Reproduit d’après Ibid., p. 84.
3. Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses », Paris, La Découverte, 2013.
4. Anthony Laurent, « Les Trentes Glorieuses étaient désastreuses. Entretient avec C. Bonneuil », Reporterre, 2013. En ligne <https://reporterre.net/Les-Trentes-Glorieuses-etaient>
5. Gouvernement du Canada, « Annexe C: Terminologie des changements climatiques ». En ligne : <https://www.rncan.gc.ca/environnement/ressources/publications/impacts-adaptation/rapports/municipalites/10092.>
6. Katey Walter Anthony, Thomas Schneider von Deimling, Ingmar Nitze, Steve Frolking, Abraham Emond, Ronald Daanen, Peter Anthony, Prajna Lindgren, Benjamin Jones et Guido Grosse, « 21st-century modeled permafrost carbon emissions accelerated by abrupt thaw beneath lakes », Nature Communications, 9, 2018, p. 1-11. https://doi.org/10.1038/s41467-018-05738-9
7. Will Steffen, Johan Rockström, Katherine Richardson, Timothy M. Lenton, Carl Folke, Diana Liverman, Colin P. Summerhayes, Anthony D. Barnosky, Sarah E. Cornell, Michel Crucifix, Jonathan F. Donges, Ingo Fetzer, Steven J. Lade, Marten Scheffer, Ricarda Winkelmann et Hans Joachim Schellnhuber, « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », PNAS, vol. 115, n° 33, 2018, p. 8252-8259. https://doi.org/10.1073/pnas.1810141115
8. Cf. <https://interactive.carbonbrief.org/impacts-climate-change-one-point-five-degrees-two-degrees/>
9. « L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » », Le Monde, 2020. En ligne : <https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html>.
10. Cf. <https://interactive.carbonbrief.org/impacts-climate-change-one-point-five-degrees-two-degrees/>

À propos de la décroissance

par Louis Marion

Photo: Jérémy Bouchez CC-BY-SA

Origines de la décroissance

Les idées qui constituent le corpus théorique de la décroissance ont été développées dans les années 1970 avec des auteurs comme André Gorz, Ivan Illich ou Nicolas Georgescu-Rogen, mais à cette époque les externalités de la production industrielle comme la crise climatique n’étaient pas encore perçues par la population comme une urgence planétaire.

Ces idées sont donc restées marginales, en latence, jusqu’à ce que se produise avec le rapport Brundtland en 1987, l’institutionnalisation du développement durable.

Défini comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs », il s’agissait d’une tentative de légitimation de la poursuite de la croissance économique ; de poursuivre le développement tous azimuts de la marchandisation ; ou encore, de « polluer moins pour pouvoir polluer plus longtemps ».

C’est ce refus politico-économique de remettre en question le développement, tout en l’adaptant à la sauce écologique, qui sera l’acte de naissance de la décroissance proprement dite.

La décroissance est donc née en réaction à l’idéologie du développement durable et a permis d’unifier trois importantes critiques de la société thermo-industrielle. Relativement autonomes, ces trois critiques existaient déjà, mais de façon séparée, dans la sphère du savoir universitaire : la critique formulée par l’écologie politique, la critique du développement et la critique de la technique. C’est la fusion de ces critiques qui a engendré la décroissance comme idéologie politique au début du XXIe siècle.

Pour comprendre la cohérence de ces trois critiques au fondement de la décroissance, il peut être judicieux de réactualiser le questionnement éthique de Platon et d’Aristote, c’est-à-dire de reprendre la vieille question philosophique de la « vie bonne ».

Qu’en est-il aujourd’hui de la vie bonne? Est-ce que celle-ci dépend seulement des ressources (marchandises, argent) à notre disposition? Ou bien faut-il considérer plutôt le rapport à soi, aux autres et à la nature au sens large?

En ce sens, la décroissance répond aux trois questions suivantes :

Comment bien vivre par rapport à soi, aux autres et à Gaïa? Comment réduire notre empreinte écologique, diminuer les injustices sociales, et développer notre autonomie individuelle et collective?

La décroissance signifie de réduire l’impact de nos actions sur la nature (c’est-à-dire de moins détruire et perturber la biosphère), de réduire les injustices sociales (c’est-à-dire de réduire les iniquités de revenu, les échanges écologiquement inégaux) et finalement de réduire l’aliénation de la subjectivité.

Ce dernier point est important, car il est possible de se représenter une société qui serait équitable et écologique, mais qui sans liberté ne s’appliquerait qu’à des esclaves ou à des robots. Nous pourrions vivre dans un monde égalitaire, respectant la nature, mais où il serait difficile d’être des individus autonomes et où l’abnégation de soi y serait la norme.

Personne n’aimerait vivre dans une telle société. Donc même sans le déraillement des écosystèmes, et même sans tous ces problèmes sociaux liés aux injustices dans la redistribution des biens et des usages produits par la collectivité, nous pourrions malgré tout continuer de vivre encore dans la froide réalité de l’asservissement hétéronome d’une domination technocratique.

Soutenabilité, justice et autonomie sont donc interreliées dans la décroissance. On ne peut pas régler nos problèmes écologiques sans en même temps augmenter la justice et diminuer l’aliénation. Pour cela, il faut en premier lieu critiquer le développement durable.

Critique du développement durable

Pourquoi s’attaquer au développement durable, en quoi celui-ci est-il une fausse solution à la crise écologique?

Il faut comprendre le développement durable comme une tentative de poursuivre le développement économique.  

Le développement durable sert à légitimer la poursuite de la croissance économique (définie par l’augmentation du PIB). C’est une tentative d’escamoter les profondes contradictions de notre réalité, soit les contradictions entre notre mode de reproduction matérielle et la préservation de la biosphère.

Le développement ne peut pas être durable puisque le développement dans nos sociétés modernes productivistes capitalistes libérales s’oppose à la durée, au sens de perdurer sur Terre.

En effet depuis quelques siècles, la forme capitaliste et technologique qu’a pris le développement a des conséquences qui laissent peu de doute sur l’impossibilité de son maintien. Les courbes représentant la destruction des conditions d’habitabilité de la Terre sont exponentielles.

La décroissance s’applique à anéantir l’illusion savamment entretenue selon laquelle l’économie (sous sa forme capitaliste) serait compatible avec l’écologie.

Le sous-entendu de cette formule – mantra désespéré des défenseurs conservateurs du capital –, est que nous pouvons poursuivre la croissance sans nuire à la nature ; que nous pouvons poursuivre et augmenter les flux nécessaires à la production sans avoir d’impact sur le vivant.

Voilà qui semble bien présomptueux à la lumière de la contradiction entre la représentation sociale de la santé économique, basée sur la croissance infinie, et la représentation individuelle et rationnelle qu’une croissance infinie dans un monde fini n’est ni possible ni souhaitable.

C’est pourquoi les objecteurs de croissance considèrent qu’il est raisonnable d’admettre qu’il existe une contradiction, une incompatibilité radicale, entre les logiques de production et de consommation des marchandises dans notre économie et la nature.

Pour les objecteurs de croissance, parler d’un « autre » développement, comme parler d’une « autre » croissance, traduit soit une grande naïveté, soit une grande duplicité, puisqu’il s’agit toujours de trouver un moyen de faire avaler la pilule du développement en tant que forme extensive de la valorisation marchande.

En réalité, ce que l’on veut faire durer avec le développement durable, c’est toujours la croissance économique elle-même, puisque c’est une exigence du capitalisme et de sa logique d’accroissement infini.

Critique du découplage

Bien entendu, les défenseurs du développement durable élaborent un ensemble d’arguments pour légitimer leur propos.

Il s’agit d’abord de la croyance dans ce qu’on appelle techniquement le « découplage », c’est-à-dire l’idée qu’il serait possible de croître économiquement tout en diminuant les impacts de cette croissance sur l’environnement. En somme, il serait possible de réduire le taux d’utilisation des ressources, sans réduire l’activité économique, et ce, essentiellement grâce à l’innovation technique, grâce à nos capacités de trouver des substituts, d’améliorer l’éco-efficience, ou de développer des formes d’économie immatérielle.

Analysons brièvement ces arguments en faveur du développement durable et de la possibilité du découplage.

La substituabilité consiste dans le fait de substituer, c’est-à-dire de remplacer une ressource qui s’épuise par une autre. Par exemple, nous avons substitué le gaz naturel à la graisse de baleine qui servait à l’éclairage au début du XIXe siècle. Cela fut une bonne chose pour les baleines, mais tout n’est pas substituable. Ce principe ne s’applique pas universellement. Pour la vie, rien ne peut remplacer l’eau. Et comme l’écrit Yves-Marie Abraham : « Une fois un écosystème détruit ou une espèce vivante disparue, ils ne vont pas se recréer d’eux-mêmes1Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini, Montréal, Écosociété, 2020, p. 62. ».

Donc, au lieu de chercher à remplacer les éléments de la recette on aurait avantage à changer la recette.

Le deuxième argument en faveur de la possibilité du développement durable est l’éco-efficience. Celle-ci est limitée, car neutralisée par l’effet rebond (également appelé « paradoxe de Jevons ». Ce dernier signifie que les améliorations techniques sont compensées par une augmentation de la consommation : par exemple, une voiture plus économe en essence permet une augmentation de son utilisation. En somme, les économies d’énergie que permet le développement technique augmentent généralement la consommation. Si, grâce au développement de l’éclairage LED, plus économe en énergie, on décide d’en mettre partout, évidemment les progrès dans l’utilisation des ressources sont annulés.

Prenons un autre type d’effet rebond : celui où, grâce à l’économie effectuée dans un domaine, il y a dépense dans un autre domaine. Par exemple, si je me déplace à vélo plutôt qu’en auto, mais que je profite de l’argent économisé pour voyager en avion : j’annule le gain écologique.

Le troisième argument des défenseurs du développement durable, c’est le développement d’une économie immatérielle, c’est-à-dire d’une économie qui ne s’appuierait pas sur une augmentation de ressources matérielles. Le problème c’est que cette économie immatérielle est limitée par les infrastructures matérielles : un clic de souris sur internet produit du CO2 et a besoin de serveurs puissants.

L’illusion du découplage découle souvent de la délocalisation des activités industrielles. Les émissions de CO2 sont à la baisse dans les pays riches, mais c’est en grande partie dû au transfert, dans des pays plus pauvres, de la production nécessaire à notre consommation. Pour bien mesurer les impacts écologiques d’une économie nationale, il faudrait prendre en compte l’ensemble des marchandises qui y sont consommées, au lieu de considérer seulement les émissions de CO2, par exemple, que produit un pays.

Et quand bien même le découplage serait possible, ou existerait bel et bien dans certains pays, il reste encore insuffisant pour nous sortir de la crise. Comme le remarque Yves Marie Abraham : « Le découplage ne doit pas seulement être absolu et global. Il doit également être suffisamment rapide pour éviter les conséquences les plus néfastes de la catastrophe écologique en cours2Idem.. »

Décroissance et politique

L’unité du discours de la décroissance repose sur la reconnaissance des limites, sur l’impossibilité d’une solution technique à tous nos problèmes et sur la critique des faux changements proposés par le développement durable.

Étant donné les limites, insuffisances et incapacités du développement durable de tenir ses promesses, la décroissance, entendue comme la sortie de l’idéologie de la croissance du PIB comme infrastructure du bonheur général, se retrouve être la seule manière pour notre civilisation d’échapper aux conséquences brutales et incontrôlables du dépassement des limites biophysiques de la Terre.

La question qui nous importe ici, c’est de savoir si cette décroissance sera subie (ça c’est ce que l’on ne veut pas), ou si elle sera choisie et assumée collectivement (ça, c’est ce que l’on souhaite), dans le but d’éviter aux êtres humains, en particulier aux plus pauvres d’entre eux, les effets désastreux d’un tel dépassement.

Il s’agit donc d’élaborer en commun et de promouvoir un projet politique, écologique et social de partage et de labeur conviviaux et égalitaires soutenables pour nous et pour les autres espèces.

Il s’agit aussi de déconstruire l’idée du développement durable ainsi que toutes les croyances entretenues par les experts selon lesquelles le capitalisme peut nous sauver de l’effondrement de notre mode de vie grâce à la technologie.

Une autre croissance n’est pas possible, qu’elle soit verte ou équitable. Et la seule idée qui l’alimente, c’est bien, comme toujours, le phantasme technologique, l’espoir d’arriver à temps pour pouvoir remplacer la vie qui s’effondre par l’artificialisation totale de toutes les conditions d’existence.

On ne peut pas revenir en arrière, mais on peut changer de direction. Les objecteurs veulent construire une société où on ne se demande pas seulement qui produit et comment on produit, mais qu’est qui vaut d’être produit. Au lieu de culpabiliser le consommateur, il s’agit plutôt de s’attaquer à la production. Il s’agit de préparer la décroissance de l’importance des forces productives industrielles au profit de l’autoproduction et du partage de biens durables, réparables, recyclables.

Décroissance et économie

Un malentendu persiste encore dans l’interprétation de la décroissance et son impact sur l’économie.

C’est pourquoi il importe de préciser encore que la décroissance n’est pas synonyme de décroissance économique ou de récession. Une société qui resterait basée sur le principe de la croissance, mais où il n’y aurait pas de croissance économique, ne nous intéresse aucunement.

Actuellement, la croissance est une contrainte dynamique de stabilisation sociale légitimant les idéaux de liberté et d’autonomie. En somme, sans croissance rien ne va plus ; nos sociétés ont besoin de croissance pour assurer la stabilité de leur reproduction. Malgré les inconvénients écologiques et sociaux de la croissance, il va de soi qu’une société qui renoncerait à la croissance, qui renoncerait à l’augmentation du PIB, sans changer profondément sa structure économique, n’est pas souhaitable et n’est donc pas notre objectif. 

Si la décroissance n’est pas la décroissance économique, qu’est-ce donc alors? C’est tout simplement la décroissance de l’importance de l’économie elle-même : c’est-à-dire, la décroissance de l’influence de l’économie des économistes sur la société. C’est la décroissance de cette représentation idéologique dominante qui légitime son autonomie désastreuse à l’abri de toutes attaches et responsabilités normatives et collectives.

Face au capitalisme, la décroissance propose plutôt de miser sur le changement de nos systèmes d’échanges économiques et d’institutionnaliser des alternatives radicales permettant la satisfaction de nos besoins grâce à la production de communs3« Un “commun” est en premier lieu un collectif d’êtres humains qui s’efforcent de satisfaire ensemble, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, un ou plusieurs de leurs « besoins » (se nourrir, s’abriter, se soigner, se former, se déplacer, ect,) sans recourir ni à l’Entreprise ni aux services de l’État. » Ibid, p. 246., sans lien avec l’entreprise privée.

La décroissance c’est la décolonisation de l’imaginaire marchand, la remise en question de l’identification des biens aux marchandises qui doivent leur existence à une logique d’accumulation infinie.

Notes   [ + ]

1. Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini, Montréal, Écosociété, 2020, p. 62.
2. Idem.
3. « Un “commun” est en premier lieu un collectif d’êtres humains qui s’efforcent de satisfaire ensemble, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, un ou plusieurs de leurs « besoins » (se nourrir, s’abriter, se soigner, se former, se déplacer, ect,) sans recourir ni à l’Entreprise ni aux services de l’État. » Ibid, p. 246.