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Recension du livre d’Alexandre B. Couture, Le système alimentaire québécois analysé par l’approche de la décroissance

par Éric Darier

L’essai d’Alexandre Couture, intitulé Le système alimentaire québécois analysé par l’approche de la décroissance, est le fruit d’une maîtrise en agroforesterie. Le contenu est rigoureux, d’un niveau universitaire solide avec de nombreuses références scientifiques et des données officielles. Dans son analyse du système alimentaire actuel du Québec, l’auteur mobilise trois des valeurs centrales de la décroissance : la soutenabilité, la justice et l’autonomie. Ces thèmes retenus par l’auteur forment les trois chapitres du livre. Près de la moitié du livre est dédié au thème de la soutenabilité. Dans cette partie, l’auteur présente le bilan généralement négatif de l’agriculture industrielle au Québec, que ce soit au niveau des émissions de gaz à effet de serre (GES) des élevages, de la dégradation des sols et des eaux ou des impacts délétères sur la biodiversité et la santé. Par exemple, l’auteur nous rappelle que l’agriculture au Québec est responsable de 9,3 % des GES soit 7,63 Mt d’équivalent CO2 (p. 21).L’auteur y passe aussi en revue les politiques publiques qui ont été mises en place pour soutenir un tel système, qui orienté vers les exportations poursuit une logique capitaliste dans un contexte néolibéral.

La deuxième partie du livre aborde les thèmes de la justice, à l’exemple de l’insécurité alimentaire au Canada, du statut des travailleuses-eurs agricoles, de l’accès à la terre, des enjeux de santé et injustices envers les animaux d’élevage. Par exemple, l’auteur nous rappelle que bien que le Code civil du Québec reconnaisse que les animaux soient des êtres doués de sensibilités, les animaux d’élevage y sont exclus (p. 149).

Dans la dernière partie sur l’autonomie, l’auteur aborde de front la domination par l’économie et la technique sur le système agricole (comme les pesticides, la monoculture et les organismes génétiquement modifiés), reprenant ainsi certaines des critiques mises de l’avant par de nombreux auteurs, penseurs et activistes de la décroissance et pour l’agroécologie.

Ce n’est que dans une trop courte conclusion de quatre pages que l’auteur s’avance pour faire des propositions qui, au demeurant, restent fort générales : Couture traite par exemple de la nécessité de « décoloniser nos imaginaires » afin d’enclencher une « transition radicale » en rupture avec le système économique dominant actuel. Ceci signifie en particulier de se tourner vers l’agroécologie et les circuits courts tout en abandonnant l’agriculture industrielle et les réseaux de distribution mondiaux.

En somme, le livre de Couture constitue un ouvrage essentiel pour avoir un portrait lucide sur l’état de l’agriculture et du système alimentaire au Québec. Le cadre analytique tiré de celui de la décroissance est particulièrement convainquant et employé avec une grande habileté. Cependant, plus de détails stratégiques sur les façons de réaliser cette nécessaire transition auraient été bienvenus. Néanmoins, ce livre est une excellente entrée en matière pour celles et ceux qui cherchent une synthèse étayée sur la faillite de notre modèle agricole industriel. Ce livre est très complémentaire à mon propre article 1Cf. https://polemos-decroissance.org/darier-decroissance-et-souverainete-alimentaire/publié récemment par Polémos. J’accueille donc le livre d’Alexandre Couture comme une invitation faite aux décroissancistes à approfondir une réflexion sur les stratégies pour une transformation vers une alimentation soutenable et juste.

Référence du livre : Alexandre B. Couture, Le système alimentaire québécois analysé par l’approche de la décroissance. Sherbrooke, Les éditions Drapeau noir, 2021. ISBN 978-1-716-31460-5, 215 pages.

On peut se le procurer en contactant directement l’auteur: alexandre.b-couture.1@ulaval.ca

Décroissance et souveraineté alimentaire. Convergence de valeurs, d’analyses et… de stratégies?

par Éric Darier

Le mouvement pour la décroissance et celui pour la souveraineté alimentaire sont variés en termes d’histoire et de bases sociales desquelles ils émergent ou sur lesquelles ils se fondent. Cependant, ces deux mouvements ou mouvances1Comme les demandes pour la souveraineté sont portées par une organisation structurée (La Via Campesina), j’utiliserais plutôt le terme de « mouvement». Tandis que dans le cas de la décroissance, comme il n’y a pas d’organisations structurées globales, j’utiliserais plus le terme de « mouvance » qui est plus vague, mais probablement plus juste. présentent de nombreux points de convergence ; en particulier sur les valeurs fondamentales qui les animent, tout comme sur l’analyse des défis qu’ils tentent de résoudre et potentiellement aussi sur les stratégies de transformation.

L’objectif principal de cet article est de faire ressortir les nombreuses similitudes entre les valeurs de ces deux mouvements/mouvances et d’esquisser des pistes de potentielles convergences stratégiques qui seraient mutuellement avantageuses.

Il n’existe que trop peu de tentatives de systématiser les synergies potentielles entre décroissance et souveraineté alimentaire2Cf. entre autres : Julien-Francois Gerber, « Degrowth and Agrarian Studies », The Journal of Peasant Studies, vol. 47, n° 2, 2020, p. 235-264, en ligne <https://doi.org/10.1080/03066150.2019.1695601> ; Anitra Nelson et Ferne Edwards (dir.), Food for Degrowth: Perspectives and Practices, New York, Routledge, 2021 ; Alexandre B. Couture, Le système alimentaire québécois analysé par l’approche décroissantiste, Sherbrooke, Les Éditions du drapeau noir, 2021.. Ce manque est probablement dû à la relative jeunesse de ces deux mouvements/mouvances, mais aussi à leur base sociologique. Disons pour caricaturer que la mouvance pour la décroissance vient surtout d’intellectuel·le·s et d’activistes environnementalistes localisé-e-s principalement dans les pays les plus riches et préoccupé·e·s par les crises climatique et environnementale et par l’incapacité systémique de plus en plus évidente du modèle économique néolibéral dominant actuel de résoudre ces crises. Pour sa part, le mouvement pour la souveraineté alimentaire a pour base principale des organisations paysannes majoritairement dans des pays du Sud. La mouvance décroissanciste est aussi l’héritière des scénarios autour des limites à la croissance du rapport Meadows publié par le Club de Rome déjà en 19723Donella Meadows, Dennis Meadows, Jørgen Randers et William W. Behrens, « The Limits to Growth », Universe Books, 1972, en ligne : <https://www.clubofrome.org/publication/the-limits-to-growth/>.. En gros, l’argument principal ici est que la croissance infinie n’est pas possible sur une planète aux ressources limitées. La principale demande de la mouvance décroissanciste actuelle est donc le changement de système et de paradigme économique afin de mieux satisfaire les besoins humains essentiels (comme la santé, l’alimentation, le logement, etc.) de tous et toutes et à l’intérieur des limites écologiques afin de maintenir la vie sur cette planète. Par-delà la critique d’économie politique esquissée précédemment, les défenseurs de la décroissance offrent aussi une critique d’ordre anthropologique et cosmologique4Pour un exemple : Yves-Marie Abraham, « Éloge d’une humanité discrète », Polémos, 2021, en ligne : <https://polemos-decroissance.org/eloge-dune-humanite-discrete/>. sur la place des humains dans la chaîne des vivants et des significations de la vie que les humains se donnent par leurs pratiques culturelles et à travers leurs pratiques quotidiennes et dans leurs rapports aux autres. La mouvance décroissanciste se veut aussi l’héritière des critiques plus ontologiques, sociologiques et politiques sur la technique et la technologie complexe et leur place envahissante dans nos vies et leur rôle dans l’amplification des crises notamment écologiques5Voir entre autres : Louis Marion, « L’emprise de la machine : une critique décroissanciste de la domination technique », Polémos, 2021, en ligne : <https://polemos-decroissance.org/lemprise-de-la-machine-une-critique-decroissanciste-de-la-domination-technique/>..

Quant à lui, le mouvement pour la souveraineté alimentaire est aussi relativement récent (1993) : il émerge principalement des revendications d’organisations paysannes et autochtones généralement localisées dans les pays dits du Sud. Ce mouvement est lui-même en grande partie l’héritier des mouvements de décolonisation et des luttes autour des réformes agraires (manquées, partielles ou qui restent encore à faire) et des droits des peuples autochtones. Le mouvement pour la souveraineté alimentaire gagne également en influence dans les pays du Nord qui font de plus en plus face aux dommages écologiques et sociaux de l’agriculture industrielle6Les impacts négatifs de l’agriculture industrielle sont déjà connus et relativement bien documentés depuis plusieurs décennies. Par exemple : Miguel Altieri, « Ecological impacts of industrial agriculture and the possibilities for truly sustainable farming », Monthly Review, vol 50, nº 3, 1998, p. 60-71, en ligne : <https://doi.org/10.14452/MR-050-03-1998-07_5>. Voir aussi la synthèse par IPES-Food, « De l’uniformité à la diversité. Changer de paradigme pour passer de l’agriculture industrielle à des systèmes agroécologiques diversifés », 2016, en ligne : <http://www.ipes-food.org/_img/upload/files/Uniformiteala%20Diversite_IPES_FR_Full_web.pdf> et « IPBES: Nature’s dangerous decline ‘unprecedented,’ species extinction rates ‘accelerating’ », 6 mai 2019, en ligne : <https://www.eurekalert.org/pub_releases/2019-05/tca-ind050519.php>.. Que ce soit dans les pays du Nord ou du Sud, la demande principale pour la souveraineté alimentaire tourne autour de pratiques agricoles et sociales plus écologiques qui se résument par l’agroécologie avec comme acteurs centraux : les paysans eux-mêmes ou elles-mêmes. Il est important de tenter de cerner ce qu’on entend par agroécologie. Alain Olivier remarque fort bien que ce terme a une « dimension polysémique » qui regroupe différentes pratiques ou techniques agricoles, mais qui toutes « tentent de marquer une rupture plus ou moins nette avec une agriculture qualifiée tour à tour d’intensive, de moderne, de conventionnelle ou d’industrielle…7Alain Olivier, La révolution agroécologique, Montréal, Écosociété, 2021, p. 39. ». L’agroécologie est donc en partie un ensemble de connaissances scientifiques agricoles plus écologiques et de techniques et savoirs paysans, mais aussi un concept plus large plus holistique qui fait « fi de la division artificielle qu’on échafaude souvent entre nature et société8Ibid., p. 43. ». Disons que l’agroécologie est aussi portée par des mouvements sociaux comme La Via Campesina, et qui représente l’ensemble des pratiques agricoles désirées pour une mise en place de la souveraineté alimentaire. 

« L’agroécologie cherche […] à tirer profit de savoirs et savoir-faire paysans trop longtemps négligés en matière de gestion écologique des agroécosystèmes, tout en mettant les paysans et paysannes au cœur de sa réflexion 9Ibid., p. 45.». L’intention stratégique de mettre les paysans et paysannes au centre de ce processus est d’éviter une récupération (en mode écoblanchiment) de certaines des techniques de l’agroécologie par les entreprises de l’agriculture-marchandise sans remettre en question la logique même d’une marchandisation de l’agriculture par le système capitaliste et industriel.

L’agroécologie et la souveraineté alimentaire tentent donc de changer les dynamiques et logiques de la marchandisation des denrées agricoles et tentent de retisser des liens plus directs entre les paysans et paysannes et ceux et celles qui mangent (et non pas ceux ou celles qui consomment). Le terme choisi (« mangeur ») n’est pas un simple glissement sémantique, mais bien un projet et une stratégie politique claire pour mettre en place et maintenir la souveraineté alimentaire et le déploiement des pratiques agroécologiques en changeant les rapports de force et notre relation à l’alimentation par-delà une simple marchandise sur un marché global. C’est dans ce contexte plus large qu’il faut percevoir les différentes initiatives, comme l’agriculture urbaine et l’agriculture soutenue par la communauté, non pas comme une volonté de remplacement de l’agriculture rurale, mais comme une reconnexion des mangeurs et mangeuses (principalement urbains) avec la réalité des conditions de productions d’aliments afin de reconstruire une transversalité de communalité et de solidarité avec ceux et celles qui veulent ou peuvent pratiquer l’agroécologie. Bref, le mouvement pour la souveraineté alimentaire a clairement pour pratique alternative, l’agroécologie même si cette dernière prendra des formes différentes dépendant des écosystèmes locaux et des cultures agronomiques existantes.

1. Critiques sommaires des causes des crises actuelles

Ces deux mouvements/mouvances font une analyse similaire des causes de la crise actuelle.

Pour la mouvance décroissanciste, le système néolibéral-capitaliste est orienté vers la recherche sans fin d’une accumulation de capital et de richesses et fait la promotion d’un système économique basé sur la consommation et l’hyperconsommation, ce qui entraîne en amont un épuisement des ressources primaires et, en aval, la génération de déchets de plus en plus toxiques qui menacent les vivants et les conditions de survie des vivants sur cette planète. La mouvance pour la décroissance fait aussi une critique du « développement durable » qui ne remet pas fondamentalement en question la logique d’accumulation même du système néolibéral capitaliste et qui maintient l’illusion qu’on peut changer le monde sans changer de modèle économique ou de cosmologie.

Pour le mouvement pour la souveraineté alimentaire (portée principalement par La Via Campesina10https://viacampesina.org/fr/), la commodification (marchandisation) croissante des denrées agricoles entraîne un contrôle toujours plus serré par de grandes entreprises agricoles mondiales sur les conditions de production et du commerce de ces denrées. Leur commerce n’est principalement qu’un moyen pour accumuler une plus-value au bénéfice principalement des multinationales de l’agrobusiness. « Nourrir le monde » n’est largement qu’une ligne de marketing et une justification sociale pour maintenir l’influence et contrôle sur le système alimentaire par ces multinationales de l’agrobusiness. Pour La Via Campesina, il existe trois terrains de bataille11Cf. <https://viacampesina.org/fr/contre-quoi-nous-luttons/>. :

  1. Le capitalisme international et le libre échange;
  2. Les multinationales et l’agrobusiness;
  3. Le patriarcat.  

Dans sa déclaration d’Harare de 2017, La Via Campesina affirme qu’« une réforme agraire intégrale entre les mains des populations et inscrite dans la souveraineté alimentaire constitue le fondement nécessaire à un changement12Cf. <https://viacampesina.org/fr/a-loccasion-de-journee-de-souverainete-alimentaire-via-campesina-sort-nouvelle-publication-appelant-changement-radical-de-nos-systemes-agro-alimentaires/>.».

La souveraineté alimentaire constitue un processus de construction de mouvements sociaux et permet aux individus d’organiser leurs sociétés de manière à transcender la vision néolibérale d’un monde de marchandises, de marchés et d’acteur.e.s économiques égoïstes. Il n’existe pas de solution universelle à une myriade de problèmes complexes auxquels nous faisons face actuellement. Au contraire, le processus de souveraineté alimentaire doit s’adapter aux individus, aux communautés et aux écosystèmes où il est mis en pratique. La souveraineté alimentaire est synonyme de solidarité, d’entraide, et non de concurrence. Elle permet de construire un monde plus juste de la base vers le haut.

La souveraineté alimentaire a émergé pour proposer une réponse et une alternative au modèle néo-libéral de la mondialisation des entreprises. À ce titre, elle revêt un caractère internationaliste et apporte un cadre à la compréhension et à la transformation de la gouvernance internationale autour de l’alimentation et de l’agriculture13La Via Campesina Europe, 2018, en ligne : <https://viacampesina.org/fr/souverainete-alimentaire-de-suite-guide-detaille/>..

Au niveau mondial ce sont les petits « producteurs » agricoles qui, bien qu’occupant de moins en moins des terres agricoles disponibles, continuent néanmoins à fournir la majorité des besoins en aliments des populations. Par exemple, « en Équateur, près de 56 % des agriculteurs sont de petits producteurs et détiennent moins de 3 % de la superficie agricole. Ils produisent toutefois plus de la moitié des légumes, 46 % du maïs, plus d’un tiers des céréales, plus d’un tiers des haricots, 30 % des pommes de terre et 8 % du riz 14Grain, « Affamés de terres : Les petits producteurs nourrissent le monde avec moins d’un quart de l’ensemble des terres agricoles », 18 juin 2014, en ligne : <https://grain.org/fr/article/4960-affames-de-terres-les-petits-producteurs-nourrissent-le-monde-avec-moins-d-un-quart-de-l-ensemble-des-terres-agricoles>.». Les données disponibles permettent à GRAIN de conclure :

  1.  « La grande majorité des fermes dans le monde aujourd’hui sont petites et se réduisent encore;
  2. Les petites fermes sont actuellement contraintes d’occuper moins d’un quart des terres agricoles mondiales;
  3. Nous perdons rapidement des fermes et des agriculteurs dans de nombreux endroits du monde, tandis que les grandes exploitations s’agrandissent;
  4. Les petites fermes demeurent les principaux producteurs de denrées alimentaires dans le monde;
  5. Les petites fermes sont en général plus productives que les grandes;
  6. La plupart des petits producteurs agricoles sont des femmes »15Ibid..

2. Convergences des valeurs de la mouvance pour la décroissance et du mouvement pour la souveraineté alimentaire

Pour les décroissancistes, les valeurs-clés sont : l’autonomie individuelle et collective, le « care », l’auto-organisation, les communs, la communauté, le localisme ouvert et le décider ensemble.

Pour le mouvement pour la souveraineté alimentaire, l’autonomie individuelle et collective se traduit par un accent sur l’autonomie des savoirs et des pratiques individuelles des paysans et paysannes, mais aussi plus collectivement comme groupe social en lutte contre l’ennemi commun qui est la marchandisation corporative des denrées agricoles et la disparition d’une agriculture paysanne vivrière. Comme l’objectif principal des paysans et paysannes est de produire des aliments pour eux/elles-mêmes et les populations proches (par opposition à les mettre sur le marché global des denrées), il s’agit donc ici de satisfaire les besoins quotidiens en aliments. L’accent sur les paysans et paysannes eux/elles-mêmes est aussi le résultat d’une analyse stratégique et politique qui met l’emphase sur l’auto-organisation des paysans et paysannes collectivement comme agents centraux pour le changement social et politique dans un contexte rural. Dans la conception de la souveraineté alimentaire, la terre, l’alimentation et les conditions de production (eau, semences paysannes, écosystèmes, etc.) font partie du bien commun16Jose Luis Vivero-Pol, Tomaso Ferrando, Olivier De Schutter et Ugo Mattei (dir.), Routledge Handbook of Food as a Commons, Londres/New York, Routledge, 2019.. Le mouvement pour la souveraineté alimentaire n’est pas opposé a priori au commerce des denrées alimentaires du moment qu’il permet de satisfaire les besoins alimentaires directs des populations environnantes (dans le bassin alimentaire immédiat). En fait, dans de nombreux contextes ceci se manifeste par les marchés fermiers en villes (circuits courts) qui sont vitaux principalement dans les villes du Sud dans lesquels les grands supermarchés mondialisés n’ont pas (encore) imposé leur dominance. Le mouvement pour la souveraineté alimentaire est par contre très critique des traités de commerce internationaux qui ont tendance à renforcer en premier les intérêts des multinationales au dépens des besoins alimentaires et créer des dépendances accrues (endettement, brevetage du vivant, accaparement des terres, etc.) des paysans et paysannes sur des technologies conçues et vendues par des multinationales (semences génétiquement modifiées ou autres, pesticides chimiques, engrais de synthèse, etc.). Le libre commerce international des denrées agricoles permet aussi trop souvent du dumping de denrées produites dans les pays du Nord, mais qui y sont fortement subventionnées et qui déprime les prix des marchés locaux pour les denrées alimentaires, ce qui à terme, nuit aux paysans et paysannes locaux et à leur capacité de produire et de vivre de leur production17Voir notamment : Sophia Murphy et Karen Hansen-Kuhn, « Counting the Costs of Agricultural Dumping », rapport de The Institute for Agriculture and Trade Policy, 2017, en ligne : <https://www.iatp.org/sites/default/files/2017-06/2017_06_26_DumpingPaper.pdf > ; Voir aussi : « The costs of agricultural export dumping for farmers and rural communities », en ligne : <https://www.agriculture-strategies.eu/en/2019/07/the-costs-of-agricultural-export-dumping-for-farmers-and-rural-communities/> et Ben Lilliston, « Trading Down: How Unfair Trade Hurts Farmers », Fair world project, 2017, en ligne : <https://fairworldproject.org/wp-content/uploads/2017/04/Trading-Down_How-Unfair-Trade-Hurts-Farmers.pdf>.. La souveraineté alimentaire n’exclut pas pour autant des échanges d’aliments comme solidarité paysanne en cas de pénurie. En fait toute l’agriculture paysanne est basée sur des valeurs d’échanges et de solidarité (échange de semences, trocs alimentaires, échange de savoir, etc.), car le seul moyen d’avoir des garanties de manger régulièrement est de partager les surplus avec les autres qui sont proches, et de pouvoir compter sur les autres quand on fait face à une pénurie ponctuelle. L’objectif principal ici est de s’assurer que ces valeurs et ces pratiques anthropologiques paysannes et autochtones ancestrales trop souvent marginalisées et qui demeurent généralement plus écologiques que les pratiques industrielles agricoles puissent résister aux attaques des promoteurs et à la logique d’une agriculture industrielle et marchande. Rappelons que contrairement à ce que les partisans de l’industrialisation de l’agriculture voudraient nous faire croire, la faim dans des pays du Sud est rarement causée par le manque de production, mais par la pauvreté, la mauvaise gestion de l’agriculture, les conflits, les réglementations commerciales injustes et les difficultés sans précédent dues au VIH/Sida et aux changements climatiques.

J’espère que ce survol rapide aura montré le haut degré de commonalité tout aussi bien au niveau de l’analyse de la situation qu’aux valeurs centrales partagées par le mouvement pour la souveraineté alimentaire et la mouvance décroissanciste.

Le défi maintenant est donc de savoir comment pourrait s’opérer une jonction stratégique entre les deux. Disons d’emblée que le mouvement pour la souveraineté alimentaire a déjà fait un premier pas en élargissant la base sociale pour une transformation du système alimentaire en ajoutant explicitement les organisations de consommateurs (mangeurs) et écologistes notamment du Nord dans leur stratégie de transformation. Donc rien a priori, au niveau des valeurs, n’empêcherait des acteurs de la mouvance décroissanciste à adhérer à la Déclaration de Nyéléni18Cf. La Via Campesina, La Déclaration de Nyéléni, 2007, en ligne : <https://viacampesina.org/fr/declaration-de-nyi/>. « La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produites à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles. Elle place les producteurs, distributeurs et consommateurs des aliments au cœur des systèmes et politiques alimentaires en lieu et place des exigences des marchés et des transnationales. Elle défend les intérêts et l’intégration de la prochaine génération. Elle représente une stratégie de résistance et de démantèlement du commerce entrepreneurial et du régime alimentaire actuel. Elle donne des orientations pour que les systèmes alimentaires, agricoles, halieutiques et d’élevage soient définis par les producteurs locaux. La souveraineté alimentaire donne la priorité aux économies et aux marchés locaux et nationaux et fait primer une agriculture paysanne et familiale, une pêche traditionnelle, un élevage de pasteurs, ainsi qu’une production, distribution et consommation alimentaires basées sur la durabilité environnementale, sociale et économique. La souveraineté alimentaire promeut un commerce transparent qui garantit un revenu juste à tous les peuples et les droits des consommateurs à contrôler leurs aliments et leur alimentation. Elle garantit que les droits d’utiliser et de gérer nos terres, territoires, eaux, semences, bétails et biodiversités soient aux mains de ceux et celles qui produisent les aliments. La souveraineté alimentaire implique de nouvelles relations sociales, sans oppression et inégalités entre les hommes et les femmes, les peuples, les groupes raciaux, les classes sociales et les générations.». En retour, et comme acte de solidarité stratégique, la mouvance décroissanciste pourrait aussi facilement adhérer aux valeurs et principes de la déclaration de Nyéléni car elles s’alignent bien aux principes de la décroissance. De plus, beaucoup des objecteurs de croissance trouvent déjà dans leurs propres pratiques de jardinage, d’échanges de semences, de « guerrilla-gardening », d’autoproduction, d’agriculture maraîchère, de cuisines communautaires, d’agriculture soutenue par la communauté, de fiducies foncières, de batailles urbaines pour l’accès à l’alimentation, et pour le droit à une alimentation saine et nutritive, etc., des pratiques alignées avec la déclaration de Nyéléni. La jonction stratégique entre les valeurs et la praxis est donc déjà là. Le défi est de l’amplifier afin d’enclencher un changement systémique plutôt que de demeurer des pratiques marginales. La richesse et la diversité des alternatives en agroécologie en milieu rural, périurbain et urbain au Québec est un terreau fertile pour construire des pratiques alternatives décroissancistes tout en bâtissant des alliances transversales pour des changements systémiques. Ces alliances transversales peuvent être très conjoncturelles ou plus à long terme, et peuvent porter sur des politiques publiques, des budgets, etc. Par exemple :

  1. S’opposer au dézonage de terres agricoles (sans légitimer pour autant les pratiques des agriculteurs industriels ou de leurs organisations);
  2. S’opposer à l’étalement urbain sur des terres agricoles;
  3. Faire la promotion d’une diète nutritive (notamment à travers les achats publics, cantines, hôpitaux, zonages, etc.) pour des options alimentaires principalement végétales, locales et en saison. Rappelons dès maintenant les impacts négatifs très significatifs des élevages par rapport aux cultures de végétaux et de leur efficacité d’un point de vue alimentaire comme l’illustre le graphe suivant.

Cette réalité ne signifie pas pour autant qu’il n’ait pas de rôle pour des animaux sur les fermes. Par exemple, les canards dans les rizières, ou les poules autour des cultures et des jardins peuvent aider à contrôler certains des organismes « nuisibles » tout en aidant la fertilisation des plantes. Mais dans tous les cas, il devient urgent pour l’humanité de réduire significativement la consommation des viandes et des produits dérivés des animaux pour des raisons environnementales. Globalement, on parle d’une réduction globale d’au moins 50 % de la production et de la consommation de produits animaux d’ici 2050 et une profonde transformation de comment en produire19Voir notamment le rapport de Greenpeace (basé sur une synthèse d’études scientifiques) : Greenpeace, « Moins mais mieux – projet de Greenpeace pour la production de viande & de produits laitiers d’ici à 2050 », 2018, en ligne : <https://cdn.greenpeace.fr/site/uploads/2018/03/Moins_mais_mieux_BD.pdf?_ga=2.131960648.652489172.1620829392-1000751014.1620829392>.. Bien entendu, ceci n’exclut pas une remise en question éthique et cosmologique plus profondément des rapports entre les humains et les autres animaux qui permettrait aussi d’atteindre cet objectif nécessaire. Un changement cosmologique au niveau encore plus large entre les humains et la biodiversité s’impose aussi et de manière urgente comme le démontre si bien Marie-Monique Robin à travers sa synthèse des entrevues et des publications de scientifiques sur comment prévenir les pandémies au niveau systémique des conditions d’émergence (de transfert vers les humains) plutôt que de tenter de « gérer » une pandémie20Marie-Monique Robin, La fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire, Paris, La Découverte, 2021).

  1. Appuyer une politique d’achat public de terres agricoles afin de constituer une banque de terres publique inaliénable et fiduciaire pour une relève agroécologique au Québec et/ou au Canada. Une telle initiative pour cibler en premier le rachat des terres agricoles des agriculteurs qui prennent leur retraite et qui veulent ou ne peuvent pas la transférer à leurs enfants qui voudraient continuer des activités agricoles.  
  2. Appuyer des politiques et des budgets pour aider les agriculteurs (nouveaux et existants) à faire la transition vers l’agroécologie et pour des productions répondant principalement à des besoins alimentaires locaux et abolir les subventions directes ou indirectes à l’agriculture industrielle et notamment aux élevages industriels.
  3. Adopter une politique de souveraineté alimentaire se concentrant sur le bassin alimentaire proche et des pratiques agricoles qui restent dans les limites écologiques. Impliquer plus directement les communautés locales dans les politiques alimentaires. Par exemple, la réserve foncière agricole pourrait être financée par le gouvernement du Québec (ex. : rachat des terres agricoles des agriculteurs qui partent à la retraite), mais la gestion des terres dévolue aux municipalités ou MRC (selon des critères écologiques) ou toute autre nouvelle communauté comme, disons, autour d’un «bassin alimentaire». Par exemple, la Communauté métropolitaine de Montréal pourrait théoriquement avoir ces responsabilités ancrées dans une ambition (mandat!) de protéger le bassin alimentaire («ceinture verte-alimentaire») de Montréal tout en promouvant l’agroécologie et favorisant la relève agricole (par l’agroécologie) et en alimentant la population urbaine avec principalement des produits provenant du bassin alimentaire proche et en maillant d’une manière serrée les circuits alimentaires courts21Pour un exemple, voir : « Quatre institutions s’unissent pour augmenter la proportion d’aliments québécois dans leur assiette », 2021, en ligne : <https://www.cegepvicto.ca/nouvelle/quatre-institutions-sunissent-pour-augmenter-la-proportion-daliments-quebecois-dans-leur-assiette/?fbclid=IwAR2jQrg63s85YlcqaVrsBTsSTnF14MTNhhPL26DPRsfAoMnFVb0OwtjDA7k>..
  4. Encourager la souveraineté alimentaire et d’agroécologie plutôt que l’autonomie alimentaire (compris étroitement seulement comme l’équilibre de la balance commerciale des importations et exportations des aliments ce qui ne remet pas en question la logique de la marchandisation de l’alimentation). 
  5. Appuyer un développement et une innovation en agroécologie qui soient principalement orientés vers l’innovation sociale et agricole et de gouvernance écologique et démocratique plutôt que seulement technologique. 
  6. Dans le domaine de l’innovation technologique et sa diffusion, il faudrait favoriser le transfert de savoirs entre agriculteurs, valoriser plus le savoir des agriculteurs et s’assurer que les experts scientifiques ne soient pas à la remorque du secteur agroindustriel22Robert, Louis, Pour le bien de la terre, Montréal MultiMondes, 2021, en ligne : <https://editionsmultimondes.com/livre/pour-le-bien-de-la-terre/>..
  7. Le type de technologie ou de techniques choisi devrait renforcer le contrôle par les agriculteurs (plutôt que d’amplifier leur dépendance sur les produits vendus par l’agrobusiness), être facile d’utilisation et d’entretien, avoir un design qui facilite des réparations plus facilement, qui permet des adaptations et améliorations in situ et qui n’augmente pas les impacts négatifs sur les écosystèmes agricoles et autres, ce qu’aussi d’ailleurs prône le mouvement décroissanciste. Prenons deux exemples :
    • Certains des outils promus par Jean-Martin Fortier, comme la grelinette23Cf. Jean-Martin Fortier : <https://lejardiniermaraicher.com/grelinette>. particulièrement bien adaptée pour le maraîchage biologique à petite échelle, mais hautement efficace et productif24Les petites fermes qui maximisent la biodiversité peuvent avoir des rendements plus élevés que les plus grandes fermes qui pratiquent la monoculture industrielle par exemple. Voir notamment : Vincent Ricciardi, Zia Mehrabi, Hannah Wittman, Dana James et Navin Ramankutty « Higher yields and more biodiversity on smaller farms », Nature Sustainability, vol. 4, 2021, p. 651-657, en ligne : <https://doi.org/10.1038/s41893-021-00699-2> ; Rachel Bezner Kerr et al., « Can agroecology improve food security and nutrition? A review », Global Food Security, vol. 29, 2021, en ligne : <https://doi.org/10.1016/j.gfs.2021.100540>..
    • Serre solaire passive aquaponique plutôt que des serres chauffées au gaz ou subventionnées à l’électricité25Voir : Serre solaire passive aquaponique : <https://www.youtube.com/watch?v=9IbxnuV4E9E>.. Bien sûr, cette option ne doit pas éviter une évaluation antérieure, plus large du cycle de vie complet sur les régimes alimentaires nutritifs et principalement la promotion d’aliments frais en saison ou d’aliments locaux en conserve ou congelés pour les périodes hivernales.

3. Qui sont les acteurs et actrices du changement

Une fois les bases d’une convergence établie, il reste à déterminer quelle sera la base sociale qui devrait être le moteur du changement. On a vu que pour La Via Campesina, ce sont les paysans et paysannes eux/elles-mêmes qui doivent être au cœur des changements. Les luttes paysannes contre l’accaparement des terres dans les pays du sud principalement leur donnent un rôle central dans leur spécificité politico-agraire. Dans un pays du nord comme au Québec/Canada, les paysans (qui sont devenus des « producteurs ») sont largement intégrés à un système agricole industriel et corporatif encadré par des subventions et des règles. Cependant, le vieillissement de ces producteurs est une opportunité historique d’aller dans une direction autre que celle de la consolidation encore plus poussée des exploitations agricoles et d’aider une relève agricole par une nouvelle génération d’agriculteurs/agricultrices qui veulent changer de pratiques agricoles et sortir de la logique d’une agriculture industrielle. L’engouement pour des formations pour les différents types d’agroécologie (biologique, maraîchage, etc.) est déjà une illustration du potentiel sociologique de changement. On parle donc ici d’un changement générationnel au niveau des agriculteurs et du monde rural. Cependant, l’accès à la terre demeure l’un des obstacles principaux que ce soit pour les enfants d’agriculteurs/agricultrices ou pour les néo-agriculteurs et néo-agricultrices qui veulent faire une transition vers l’agroécologie. Une deuxième base sociologique est la vague croissante de mangeurs et mangeuses en milieu urbain qui veulent une alimentation plus écologiques, plus « vraie » et se reconnecter directement avec ce qu’ils ou elles mangent (ex. agriculture urbaine) ou indirectement avec des circuits alimentaires plus courts (agriculture soutenue par la communauté, volontariat sur fermes, etc.), un réseau alimentaire plus solidaire (cuisines communautaires, partage des récoltes et des semences, lutte contre le gaspillage alimentaires, promotion de régimes alimentaires plus santé, mais aussi plus connectés avec le bassin alimentaire et les écosystèmes, etc.).

La troisième base sociologique est plus géographiquement localisée dans les bassins alimentaires, dans les régions où il existe déjà de nombreuses initiatives de développement social et économique fondées sur une plus grande vitalité du monde rural qui va au-delà de la production agricole et inclut la transformation des aliments de terroirs, mais aussi dans les secteurs de l’écotourisme. Certains dirigeants municipaux ont déjà compris le potentiel de cette voie. Renforcer ces initiatives municipales peut aider à amplifier les changements, augmenter les rapports de forces vis-à-vis des autres paliers de gouvernement afin d’obtenir des changements de politiques et des budgets pour accroître les transformations sur le plan local. Il s’agit donc ici de créer une transversalité plus politique entre différents acteurs et actrices en partant de ce qui existe déjà au niveau local et en créant un maillage social, économique et éventuellement politique plus serré entre mangeurs/mangeuses urbains et les initiatives plus écologiques dans les milieux ruraux. Le but ultime étant de transformer les politiques publiques des gouvernements du Québec et du Canada pour que ces initiatives plus écologiques et justes prennent plus de place et, à terme, remplacer l’agriculture industrielle et marchande.

La quatrième base sociale pour des changements est les travailleurs. On peut distinguer ceux et celles qui travaillent dans le secteur agro industriel (transformation, abattoirs, etc.) qui parfois sont syndiqués et ont des conditions de travail meilleures que dans les secteurs non syndiqués. Il sera donc indispensable d’engager aussi un débat avec le milieu syndical pour des transformations systémiques plus ambitieuses. Par exemple, certaines des centrales syndicales ont des fonds d’investissement (Fonds de solidarité, Fondaction, etc.), qui pourraient être redirigés vers des initiatives plus porteuses et plus pérennes que simplement offrir du capital à des entreprises capitalistes de l’agro-industrie en difficulté. Les projets en régions et les municipalités dans les bassins alimentaires doivent aussi être plus proactifs pour aller chercher des investissements structurants de ces fonds de travailleurs, mais aussi de caisses comme la caisse solidaire Desjardins. Un autre groupe de travailleurs/travailleuses sont les migrants saisonniers ruraux. S’assurer qu’ils/elles ont des droits et des conditions de travail décentes est essentiel. Mais aussi, dans le contexte d’une pénurie de main-d’œuvre il faudrait voir comment le statut de ce type de travail agricole nécessaire pourrait être plus valorisé et/ou que les conditions d’immigrations fassent en sorte que certains de ces migrants puissent avoir l’option de s’installer permanemment. Ceci nous renvoie aussi à l’accès à la terre plus généralement et à l’urgence de créer des fiducies publiques des terres agricoles pour faciliter à la fois l’accès à la terre, mais aussi pour pérenniser les pratiques plus agroécologiques. 

En conclusion, le potentiel et les options pour des transformations systémiques existent. La mouvance pour la décroissance et le mouvement pour la souveraineté alimentaire et l’agroécologie auraient tout à gagner à mieux arrimer leur stratégie et leurs actions. Prêt à relever ces défis?

Notes[+]

Décroissance et liberté

CRITIQUE DE L’IMAGINAIRE ET DU CADRE INSTITUTIONNEL DE LA LIBERTÉ DES MODERNES

Par Louis Marion

CC0 : Circe Denyer

Normes du vivre ensemble et décroissance

De quoi avons-nous besoin pour vivre ensemble? De justice, assurément, de solidarité, nécessairement, de liberté, bien entendu. La solidarité renvoie aux liens affectifs et la reconnaissance sociale, la justice à l’équité et à l’universalité des principes, mais la liberté, ça réfère à quoi au juste?

Comment en effet se représenter et définir la liberté? Est-ce une valeur éthique et politique, l’exercice individuel de la volonté, un principe transcendantal, une capacité de choix éclairés, une puissance d’agir, une autonomie personnelle, l’ignorance de nos déterminations, l’obéissance aux lois que l’on se prescrit à soi-même, ou encore le contraire du déterminisme que l’on attribue aux lois physiques de la nature?

Précisons pour commencer que la liberté n’est pas une valeur en elle-même, car il n’y a aucune contradiction entre militer pour la liberté d’expression et militer contre la liberté de s’enrichir au nom d’une critique de la division sociale par classe et du surtravail, par exemple. Il faut donc lui ajouter quelques déterminations. La liberté devient intelligible, par les contraintes spécifiques qui la définissent? C’est toujours relativement à une contrainte que l’on peut comprendre la liberté. On ne peut pas penser la liberté sans penser à une forme ou à une autre de contrainte qui détermine son champ ou son domaine d’application.

Quelle liberté en effet doit être affirmée, protégée, reconnue? S’agit-il de la liberté de conscience, de religion, d’expression, de consommation, d’accomplissement de soi qu’il faut défendre ou faut-il inclure aussi dans les libertés fondamentales la liberté comme émancipation vis-à-vis des contraintes sociales et naturelles ou comme possibilité de transférer aux générations futures les conséquences de notre mode de vie sur la biosphère? La liberté d’être irresponsable.

La liberté n’a pas toujours été sa représentation imaginaire sociale actuelle, c’est-à-dire le droit de poursuivre sans contrainte son intérêt privé.

Décider ensemble1La décroissance implique une démocratisation radicale. Cf. Le mal de l’infini d’Yves Marie Abraham., oui bien sûr, mais avec quelle conception de la liberté humaine?

La liberté libérale, qui légitime notre système juridique et autorise le développement infini du capitalisme, est fondée sur la propriété privative. Cette liberté a une histoire qu’il nous paraît judicieux de connaître pour comprendre et reconnaître les obstacles idéologiques – culturellement transmis – qui se posent aujourd’hui à la décroissance.

Genèse de la liberté libérale

Deux importantes contingences de l’histoire occidentale ont contribué à forger le sens du mot « liberté » qui domine actuellement.

L’avènement du christianisme et la révolution bourgeoise, comprise comme l’émancipation des bourgs vis-à-vis du féodalisme à la fin de l’époque médiévale, sont des évènements où se construit la liberté moderne en tant que liberté privée.

Grâce à l’héritage de la philosophie grecque, « [l]e propre du christianisme a été de concevoir, sous le regard de Dieu, la volonté comme l’exercice d’une domination du sujet […] sur lui-même plutôt que comme pouvoir exercé sur autrui2Freitag, M. (2011). L’abîme de la liberté. Critique du libéralisme, Montréal : Liber, p. 12. ».

Dans un premier temps, la reconnaissance de la volonté (chez Platon puis Aristote) comme puissance ou faculté universelle de l’esprit, distincte des capacités cognitives ou expressives, a permis de concevoir la liberté comme l’usage ou l’opération de la volonté. C’est-à-dire comme libre arbitre.

Plus tard la révolution bourgeoise va asseoir, fonder la liberté sur la propriété et sa naturalisation.

Par exemple, pour le philosophe libéral John Locke 3Locke, J. (1992). Traité du gouvernement civil [1690], Paris : Garnier Flammarion, p. 32 : « bien que la nature ait donné toutes choses en commun, l’homme néanmoins, étant le maître et le propriétaire de sa propre personne, de toutes ses actions, de tout son travail, a toujours en soi le grand fondement de la propriété; et que tout ce en quoi il emploie ses soins et son industrie pour le soutien de son être et pour son plaisir,[…] lui appartient entièrement en propre, et n’appartient point aux autres en commun. », la propriété est légitime, car naturelle et constitue la condition de la liberté et de l’abondance matérielle. Locke va déduire le droit de propriété par le travail qui permet d’augmenter considérablement « les fruits que la terre donne spontanément à l’état sauvage ». Dans son argumentation, la terre ou les poissons de la mer sont un commun qui appartient à tous, mais si je pêche l’un de ces poissons par mon travail, je retire alors cette richesse du domaine du commun et je peux me l’approprier légitimement en tant que propriétaire de mon corps et de son activité. La propriété s’appuie donc sur la spoliation du commun, mais ce penseur libéral en a justifié l’extension infinie à partir d’arguments philosophiques et religieux mettant « en scène l’immoralité du gaspillage que l’usage de l’argent permet justement d’éviter aussi bien comme moyen d’échange que comme mode de thésaurisation. Dès lors, il n’y a plus d’obstacle moral à une extension illimitée de la propriété 4Freitag, M. (2011). Op. cit., p. 171. ».

Résultat d’une histoire des idées associées aux intérêts d’une classe, cette conception de la propriété ne résiste pas à une analyse historique, sociologique et anthropologique, puisque loin d’être naturelle,

la propriété privée est le résultat d’une double négation : celle du caractère social de la chose, et celle du lien social qui inscrit a priori, de manière normative et identitaire, le sujet dans la société. C’est donc dans le nouvel espace institué sous la forme du pouvoir discrétionnaire qu’il peut exercer sur les biens qui sont devenus sa propriété exclusive vis-à-vis de tous que nait la liberté même du sujet bourgeois libéral5Ibid., p. 169..

C’est par l’intermédiaire de la propriété que « le sujet devient libre vis-à-vis de la société »6Ibid., p. 170.. La propriété permet la liberté comme libération vis-à-vis des attentes et des liens sociaux. Il s’agit de se soustraire « aux prétentions normatives d’autrui » »7Ibid., p. 169., de s’affranchir de tout rapport d’appartenance  et d’« échapper à l’interdépendance » 8Selon Freitag, la propriété régule des rapports sociaux sans liens sociaux car « en tant que domaine soustrait aux normes sociales, aux liens et obligation, c’est le domaine du rapport social entre des “étrangers” ». Ibid., p. 170. liée à la condition humaine. 

Définie par la justice romaine comme ab-usus, la propriété privée qui laisse les choses à la disposition totale du propriétaire institue une « désocialisation de l’usage des biens au profit des individus, ainsi qu’une fixation de la liberté des individus sur l’arbitraire dont ils disposent dans l’espace de la propriété9Ibid., p. 242. ». Les conséquences sont gigantesques sur notre civilisation comme la remarqué furieusement Rousseau :

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. 10Rousseau, J. J. (1754). Discours sur l’origine de l’inégalité, Paris : J. Bry aîné, p. 257..

L’institution de la propriété privée est la condition de la domination concrète du capital compris comme la domination des choses sur les êtres humains. Auparavant prévalait plutôt l’idée

que les humains ont une place les uns par rapport aux autres, que leur être se fonde sur ces rapports de place avant de se fonder sur les relations qu’ils ont avec les choses. La modernité au contraire fonde le statut des personnes sur le travail et sur l’exercice de leur compétence, le rapport aux autres étant censé découler dans un second temps de ce rapport premier aux choses11Flahault F. (2005). Le paradoxe de Robinson, Capitalisme et société, Paris : Mille et une nuit, p. 23..

La naturalisation de la propriété est le socle philosophique qui nous permet de comprendre la spécificité de la liberté libérale par rapport à la liberté des anciens Grecs. Par opposition aux anciens pour qui la liberté est une liberté « sous la dépendance directe du politique […] dans le politique, par le politique, en vue du politique;12Freitag, M. (2011). Op. cit. p. 86. » chez les modernes libéraux, la liberté s’affirme contre le politique, contre la contrainte du pouvoir.

Dans la tradition philosophique libérale, chez Mill par exemple, la liberté signifie « la protection contre la tyrannie des dirigeants politiques13Mills, J. S. (1859). On liberty [2001], Kitchener : Batoche Book, p. 6. ». Elle est toujours saisie comme un domaine qui doit être protégé du pouvoir compris comme contrainte à la volonté individuelle et à la libre disposition de soi et de sa propriété.

Dans un texte célèbre sur la liberté des anciens et des modernes, le philosophe libéral Benjamin Constant décrit ainsi la liberté à laquelle aspirent ses contemporains : « Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances14Constant B. (1819). De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes. ».

Entendu comme absence de contrainte, comme possibilité de poursuivre son intérêt privé, son plaisir personnel, comme laisser faire dans le domaine économique, bref comme droit au profit, la liberté est aujourd’hui devenue un problème politique et écologique important.

Cette conception libérale de la liberté, issue de l’histoire religieuse, politique, juridique, et philosophique occidentale se doit d’être déconstruite quand l’on constate l’étendue des ravages provoqués par sa réalisation (protégée et permise par le droit de propriété) sur le terrain économique sous la forme de l’accumulation du capital.

La liberté au service de la servitude

La croissance que nous fustigeons comme aliénation capitaliste, injuste et détruisant le monde, n’est pas sans lien avec l’histoire ou la généalogie de la conception libérale de la liberté qui sert de fondation et de légitimation à notre civilisation marchande. Cette relation s’explique notamment par le fait que l’économie capitaliste est le lieu d’exercice de cette liberté prédatrice fondée sur la propriété et l’indépendance de l’individu par rapport aux liens sociaux.

L’omniprésence ostentatoire de la marchandise s’explique par le marché comme lieu parfait pour exercer son libre arbitre son choix de marchandise dans une société abandonnée aux intérêts des corporations.

L’idéologie libérale de la liberté, celle qui défend la propriété privée, le laisser-faire économique, est plus au service de la liberté des entreprises de produire n’importe quoi plutôt que de défendre la liberté humaine comprise comme l’usage particulier et individuel du commun.

Outre la destruction de la nature, l’augmentation des injustices et l’irresponsabilité générale, le problème c’est aussi que la liberté que diffuse l’idéologie libérale est de moins en moins celle d’êtres humains, mais de plus en plus celle d’organisations, d’entreprises. Le problème c’est que la « liberté s’est émancipée de la personne humaine », mais constitue encore un argument servant à légitimer la domination du capital15Freitag, M. (2011). Op. cit., p.16..

De plus, le libéralisme semble confondre la société et la civilisation. Pourtant l’éthologie nous apprend que la société n’est pas une création humaine en vue de satisfaire des besoins. Elle n’est pas non plus « le résultat empirique de l’association contractuelle des individus 16Ibid., p. 114. ». À vrai dire, « [l]a vie en société a précédé les activités économiques de plusieurs millions d’années » 17Flahault F. (2005). Op. cit., p. 67.. En effet, selon Flahault, « […] pour les êtres humains comme pour les singes la vie en société fait partie de leur constitution, elle est leur être naturel. Elle n’est pas un moyen au service d’une fin, elle est une fin en soi. Dire que les hommes se sont organisés en société afin de produire des biens est donc aussi absurde que de dire qu’ils ont des pieds afin de porter des chaussures ». 18Idem.

Il faut insister sur ce point : « La coexistence précède l’existence de soi 19Ibid., p. 60.». La société précède l’humanité.

Travail et liberté 

Une conséquence majeure de la propriété et de la liberté bourgeoise qui lui est constitutive a été la marchandisation de l’activité productive, c’est-à-dire la généralisation du salariat, et son corollaire, le marché du travail.

Le monde dans lequel nous vivons est reproduit par l’activité humaine : aujourd’hui le travail, cette activité de reproduction sociale, est contraint, dominé, puisque l’individu, le travailleur qui l’exécute n’est pas libre.

Comparée au moyen Moyen-Âge, notre époque ne connaît pas la liberté du travail et l’indépendance acquise grâce au travail. A contrario, « [l]’artisan des communes bourgeoises médiévales était détenteur de ses propres moyens de production et son travail représentait pour lui l’accession à l’autonomie […], mais ce type d’autonomie, associée à l’appartenance à une communauté reconnue comme telle dans la société, est désormais perdu par le travailleur de l’industrie capitaliste 20Freitag, M. (2011). Op. cit., p. 249. ».

Son temps appartient à son patron et sa vie dépend du marché. Sans compter que certaines populations souffrent plus que d’autres des effets concrets de cette liberté libérale.

Alors quand on parle philosophiquement de cette liberté qui serait inhérente à la nature humaine il faut savoir et oser dire de quelle partie du genre humain on parle et quelles sont les caractéristiques de la nature humaine qui sont jugées vraiment essentielles pour tous ceux qui s’en réclament. Cela revient aussi à décider philosophiquement quelle partie du genre humain doit être sacrifiée à l’exigence de l’universel. Maintenant, la question peut être reformulée ainsi : quelle partie du genre humain et quelle partie de la nature doivent-elles être sacrifiées à l’imposition d’un libre marché globalisé par le capitalisme financier spéculatif?21Ibid., p. 250.

Bref notre mode de vie occidental, notre liberté de produire et de consommer toujours plus de marchandise, n’est pas universalisable et constitue une colonisation du présent par le futur sans autre finalité que celle du profit potentiel des membres de l’over class.

Mélangée avec la propriété, la liberté se change en nécessité

Dans sa réalisation contemporaine, cette liberté médiatisée par la propriété se retourne contre elle-même, car la liberté effective qui s’y exerce est de moins en moins celle de personnes cherchant à s’accomplir, mais de plus en plus celle « d’organisations impersonnelles (auxquelles est reconnue juridiquement la forme de personnes morales) et de procès régulateur autoréférentiel à caractère systémique (la liberté des marchés)22Ibid., p. 16. ». Ainsi, l’être humain se retrouve sous la dépendance de système technique et économique qui le contraint à s’adapter au lieu d’être autonome et de disposer de soi.

Comme disait Anders, « le sujet de la liberté et celui de la soumission sont intervertis : les choses sont libres, c’est l’homme qui ne l’est pas23Anders, G. (2002). L’obsolescence de l’homme, Paris : L’Encyclopédie des nuisances/Ivrea, p. 50. ». 

Sous les protections juridiques accordées par la liberté libérale se cache l’irresponsabilité, le droit de détruire le monde.

La liberté « contractuelle » de vendre sa force de travail n’est au fond que la réalisation d’un droit de propriété sur « l’utilisation productive des êtres humains » à des fins privées, c’est-à-dire non démocratiques et non orientées par des finalités sociales collectivement réfléchies.

Chez Ivan Illich, la contre-productivité exprime l’idée que le développement de certains moyens (outils, institutions) finit par s’opposer aux fins pour lesquelles ces moyens sont conçus. Si certaines limites sont dépassées en matière d’usage, les moyens de communication risquent de nous isoler, la médecine de détruire la santé et l’éducation de nous abrutir. Ce concept de contre-productivité peut sans doute s’appliquer aussi à l’idéologie de la liberté : la liberté moderne est devenue contre-productive, c’est-à-dire qu’elle n’émancipe plus personne de rien. La dynamique sociale et économique que produit cette liberté appuyée sur la propriété nous conduit à la catastrophe.

Pour un nouvel imaginaire de la liberté

Les êtres vivants, en tant qu’ils peuvent agir sur le monde et interrompre l’enchaînement d’une chaîne causale déterministe, sont la véritable source de la liberté.

Une mouche ce n’est pas complètement prévisible, ce n’est pas comme le mouvement des planètes ou des boules de billard. C’est cette imprévisibilité comprise comme spontanéité subjective du vivant qui constitue la liberté première sur laquelle se construisent toutes les autres.

C’est la liberté première et inaliénable, car non séparée de l’animal. La liberté n’est pas une faculté du vivant, mais son comportement. Une manière unique et spécifique de se reporter au monde. Les électrons sont tous pareils, mais pas les chats même si les chats sont composés d’électrons.

Les flocons de neige même s’ils sont tous uniques, au fond sont tous pareils, contrairement au chat ou au chien qui eux possèdent tous une manière réellement unique et spécifique de se comporter dans leur milieu. D’exister en soi et pour soi.

Mais, il existe aussi une liberté, proprement humaine, qui est celle de se mouvoir non pas dans l’espace-temps d’une façon imprévisible (et impossible à déduire à partir des lois de la physique), mais celle de se déplacer parmi les mots dans le langage symbolique. La liberté donc comme usage du commun puisque le langage n’appartient à personne et est soustrait par principe à la propriété. Il n’y a pas de langage privé on partage toujours les mots avec d’autres.

La liberté comme dépassement de l’aliénation

Considérant cela, le nouvel imaginaire politique de la transition post capitalisme devrait abandonner la référence à la liberté, comprise à l’intérieur du cadre libéral et dépendant de la propriété comme absence de contrainte sociale, mais faire la promotion de la liberté définie comme l’absence de contrainte d’aliénation. Le terme d’aliénation étant ici associé à trois sens différents.

Chez Marx la notion d’aliénation fait référence à la double dépossession du travail. Le travailleur ne contrôle rien dans le processus de production et est spolié des produits de son travail. Ne contrôlant ni la forme, ni les moyens, ni les fins de son activité, il est séparé des fruits de son travail.

À cette définition de l’aliénation, Anders en ajoute une nouvelle : « [n]otre vie à tousest doublementaliénée : elle n’est pas seulement faite de travail sans fruits, mais également de fruits obtenus sans travail 24Ibid., p. 229.. » La technique ajoute à l’aliénation du travail l’aliénation de la non-expérience même du travail. Une aliénation causée par la facilité et le confort que nous procurent nos machines et qui tend à nous déresponsabiliser. Le désir d’abandonner le monde aux robots et algorithmes en tous genres.

Grâce à la puissance obtenue par le développement technoscientifique, le pays des gourmands se réalise : tout devient facile, accessible, s’ouvre comme ces portes automatiques au supermarché. Les rêves ancestraux de l’humanité deviennent une réalité. C’est le pays de cocagne, lieu du moindre effort, un endroit magique où toute médiation de la satisfaction est abolie. Dans le pays de cocagne, nous dit Anders « il suffit d’ouvrir la bouche toute grande pour qu’y tombent des “poulets rôtis”25Ibid., p. 224.».

Et pour finir, ajoutons l’aliénation au sens de la psychanalyse (Lacan, Castoriadis) causée par le discours de l’autre et intériorisée de manière inconsciente : c’est-à-dire « [l]» influence sociale non sue comme telle26Voir le cours d’Annick Stevens à propos de l’aliénation chez Castoriadis. ». Dans ce sens, la liberté est la possibilité permanente de la réflexivité critique vis-à-vis des attentes de l’autre, de la société, la possibilité de diverger face aux normes reconnues. Bref, la capacité de recul, de distance critique vis-à-vis de sa propre socialisation. 

Dans ce troisième sens, l’aliénation, c’est aussi l’aliénation causée par le déni de notre pouvoir d’instituer du radicalement nouveau ou comme peur de remettre en question ce qui est.

Échapper à ces trois types d’aliénations nourrissant l’hétéronomie : voilà la liberté que nous devons réaliser en établissant, produisant et partageant démocratiquement des communs.

Notes[+]

Pour un vrai débat sur la décroissance

Par Yves-Marie Abraham

L’Escamoteur (ou Le Prestidigitateur) par Hieronymus Bosch. « L’illusionniste ne dit pas ce qu’il fait et fait ce qu’il ne dit pas. Il joue avec les apparences et excelle à détourner l’attention du public de l’essentiel. Il est l’équivalent du bonimenteur dans le registre du spectacle, et du charlatan dans celui du commerce… ». Contenu soumis à la licence CC-BY-SA 3.0. Source : Article L’Escamoteur de Wikipédia en français (auteurs)

Pour qui promeut l’idée de « décroissance soutenable », il est réjouissant de voir Nicolas Marceau, ancien ministre de l’économie et des finances de Pauline Marois, prendre la « plume » pour débattre publiquement de cette idée1Marceau, N. (2021, 6 février). Comment susciter l’adhésion à la lutte contre les changements climatiques. Le Devoir. Récupéré de https://www.ledevoir.com/opinion/idees/594732/point-de-vue-susciter-l-adhesion-a-la-lutte-contre-les-changements-climatiques . Mais, pour s’en réjouir franchement, encore faudrait-il que les termes du débat soient posés correctement, ce qui n’est malheureusement pas le cas en l’occurrence.

Réductionnismes

À l’instar de la plupart des membres de nos élites politiques et économiques, l’ancien député de Rousseau commence par minimiser l’ampleur du problème écologique en le réduisant au seul « réchauffement climatique ». Or, l’érosion rapide de la biodiversité, la diffusion dans nos milieux de vie de perturbateurs endocriniens, la dégradation des sols ou la raréfaction du phosphore à l’état concentré, pour ne citer que ces exemples, ne sont pas moins préoccupants que le dérèglement climatique pour l’avenir de nos sociétés. Si l’on veut se donner quelques chances d’atténuer les conséquences désastreuses de ces phénomènes, mieux vaut en prendre la pleine mesure que de les ignorer.

De même, il serait souhaitable que Monsieur Marceau reconnaisse que ce niveau de vie des Québécoises et des Québécois dont il se fait le défenseur, s’avère extrêmement coûteux sur le plan écologique. Pour le moment encore, ces coûts restent invisibles à la plupart d’entre nous. L’essentiel de la facture est payé par les populations humaines les plus exploitées ou les plus démunies, au Sud comme au Nord, ainsi que par bien d’autres êtres vivants. Partout, les premiers affectés par la catastrophe écologique en cours sont ceux et celles qui en sont les moins responsables. Et pour bon nombre d’entre eux, l’apocalypse n’est pas une éventualité, mais une réalité.

Fausses solutions

Comment alors arrêter ce désastre et réparer cette injustice ? Pas question pour Nicolas Marceau de renoncer à la course à la croissance économique. La première solution qu’il nous propose est plutôt d’abandonner le PIB au profit de « mesures de bien-être collectif plus larges, conformes aux principes du développement durable ». En somme, au lieu d’essayer de faire baisser la fièvre productiviste dont souffrent nos sociétés, au risque d’en mourir, le docteur Marceau n’a rien de mieux à nous suggérer que de changer de thermomètre… On rirait de bon cœur d’un charlatanisme aussi grossier, si la situation n’était pas à ce point dramatique.

Le second remède préconisé par l’ancien ministre est en apparence plus prometteur. Il consiste pour l’essentiel à modifier la recette de fabrication de nos marchandises, en y introduisant des ingrédients moins néfastes sur le plan écologique (du gaz plutôt que du charbon, par exemple) ou en réduisant la quantité de ressources naturelles utilisées pour les produire (éco-efficacité). Le problème de cette stratégie dite de « substitution » est qu’elle n’a absolument rien de nouveau et qu’elle n’a jamais permis de générer une « croissance verte », c’est-à-dire une croissance économique qui ne se traduirait plus par une aggravation de la situation sur le plan écologique2Plusieurs études de grande ampleur sont venues confirmer récemment ce constat. Voir notamment : Hickel. J., Kallis, G. (2020). « Is Green Growth Possible ? », New Political Economy, 25:4, p. 469-486. ; Parrique T., Barth J., Briens F., C. Kerschner, Kraus-Polk A., Kuokkanen A. et J.H. Spangenberg (2019). Decoupling Debunked : Evidence and Arguments Against Green Growth as a Sole Strategy for Sustainability, European Environment Bureau, 78 p. ; Vadén, T., Lähde, V., Majava, A., Järvensivu, P., Toivanen, T., Hakala, E. etJ.T. Eronen (2020). « Decoupling for ecological sustainability: A categorisation and review of research literature », Environmental Science & Policy, Volume 112, p. 236-244..

La raison en est simple : dans le meilleur des cas, cette stratégie permet de réduire « l’intensité écologique » de chaque marchandise produite, mais la quantité de marchandises portées au marché continuant de croître, le volume total des ressources naturelles mobilisées et des déchets générés ne cesse finalement d’augmenter. La course à la croissance incite bien davantage à ajouter de nouvelles ressources à celles que nous utilisons, plutôt qu’à opérer ces substitutions préconisées par Nicolas Marceau. Le cas de l’énergie est révélateur. Depuis deux cents ans, nos économies n’ont cessé de s’abreuver à de nouvelles sources d’énergie, sans que jamais la moindre substitution ne s’opère entre elles.

Décroissance n’est pas récession

Si nous voulons vraiment mettre un terme à la destruction de nos conditions naturelles d’existence, nous n’avons d’autre choix que de produire moins que nous ne le faisons aujourd’hui. Autrement dit, il nous faut renoncer à la course à la croissance. Et, pour que cette rupture ne se traduise pas par une aggravation des injustices présentes, il va falloir partager bien davantage nos moyens de vivre. Enfin, ces limites qu’il s’agit de fixer à notre production, ainsi que la manière de partager nos richesses, nous devons en décider ensemble, de manière rigoureusement démocratique. Tel est l’essentiel du programme que défendent les « objecteurs de croissance » et qu’ils soumettent au débat.

Cela n’a rien à voir avec le ralentissement subi par nos économies au cours de l’année passée, contrairement à ce qu’affirme Nicolas Marceau. Les économistes ont un mot pour désigner ce phénomène, c’est le mot de « récession ». L’appel à une décroissance soutenable ou conviviale, lancé il y a bientôt 20 ans, est d’abord un appel à inventer des manières de vivre ensemble libérées de l’impératif de croissance, donc délivrées de la peur de la récession ou, pire encore, de la dépression. C’est un programme très optimiste, mais certainement plus enthousiasmant que celui auquel nous convie mon collègue de l’UQAM, qui nous condamne, tels des hamsters dans leurs roues, à poursuivre sans fin cette course à la production de marchandises, jusqu’à l’autodestruction.

Notes[+]

Éloge d’une humanité discrète. À propos de : Bernard Arcand, Les Cuivas, Lux, 2019.

Par Yves-Marie Abraham1Je remercie Jérémy Bouchez, Noémi Bureau-Civil, Nicolas Casaux, Ambre Fourrier, Philippe Gauthier, Louis Marion, d’avoir pris la peine de lire ce texte et de l’avoir commenté. Je remercie aussi chaleureusement Mark Fortier, de Lux Éditeur, de nous avoir accordé le droit d’illustrer ce texte avec des photos prises par Bernard Arcand.

Jeune femme Cuiva et son enfant. Crédit : Bernard Arcand – Photo sous licence CC-BY-SA 4.0

La décroissance est d’abord un appel à mettre un terme sans délais à la course à la production de marchandises dans laquelle la presque totalité des sociétés humaines est aujourd’hui entraînée. Cette course est refusée pour au moins trois raisons : elle est destructrice sur le plan écologique, injuste sur le plan social, aliénante sur le plan politique. D’où la proposition de commencer à bâtir des sociétés dont la reproduction ne dépendrait plus de la croissance économique; des sociétés par ailleurs vraiment respectueuses des idéaux de liberté et d’égalité qui sont censés être les nôtres.

Parmi les objections que suscite cette proposition, l’accusation d’irréalisme est sans doute la plus fréquente. Les arguments sont sur le fond à peu près toujours les mêmes et peuvent être résumés ainsi : d’une part, la course à la croissance est inscrite dans la nature de l’espèce humaine. Chercher à s’en affranchir ne peut donc qu’être vain. D’autre part, les sociétés vraiment libres et égalitaires n’ont jamais existé ailleurs que dans l’imagination des utopistes, si bien que les tentatives pour les faire advenir sont condamnées à l’échec. Par conséquent, le projet d’une décroissance soutenable ou conviviale est une parfaite chimère.

Pour questionner ce genre de convictions, si largement partagées aujourd’hui qu’elles font figure d’évidence, une solution consiste à pratiquer le détour anthropologique. Il s’agit simplement de contraster nos manières de vivre à celles qui ont pu être observées ailleurs, dans le temps et dans l’espace, ce qui permet entre autres d’interroger leur supposée naturalité ou leur prétendue universalité. C’est à un tel détour que nous invite l’ouvrage posthume de Bernard Arcand paru récemment, Les Cuivas. Et, pour qui s’intéresse à la possibilité de concevoir des manières de vivre ensemble soutenables, justes et démocratiques, il vaut la peine de suivre l’anthropologue québécois dans son périple.

À quoi sert l’anthropologie ?

Pour apprécier les apports et les limites de ce livre, il faut commencer par dire un mot de son histoire singulière. Celle-ci débute au cours de l’hiver 1967, au moment où Bernard Arcand, alors étudiant en doctorat d’anthropologie à Cambridge, apprend qu’il va devoir renoncer à l’enquête aux îles Nicobar qu’il préparait depuis plusieurs mois. L’époque où les anthropologues pouvaient exercer leur curiosité en toute liberté sur les territoires colonisés par le monde occidental touche à sa fin. Nicobar appartient désormais à l’Inde indépendante, qui a décidé d’en interdire l’accès à tout étranger, ce dont personne ne semble s’être inquiété au sein de la vénérable université anglaise.

Contraint d’improviser un tout autre voyage en l’espace de quelques semaines, Arcand se retrouve presque par hasard, au printemps 1968, dans les Llanos, une vaste zone de savanes irriguées par des affluents de l’Orénoque, dans le nord-est de la Colombie. Son intention est d’y réaliser l’ethnographie d’un peuple de chasseurs-collecteurs que l’on appelle dans la région les Cuivas, mais dont l’existence reste incertaine, puisque celle-ci ne fait l’objet que d’une vague mention dans un manuel d’anthropologie portant sur l’Amérique latine.

La chance cette fois est du côté de l’apprenti ethnologue : les Cuivas, qui se nomment eux-mêmes les Wamonè, ne sont que quelques centaines d’individus, mais existent bel et bien. Arcand parvient à rejoindre l’une des bandes qui constituent ce peuple minuscule et à s’y faire accepter sans trop de difficultés. Durant deux années complètes, il partage ainsi la vie de ses hôtes, en les accompagnant dans leurs pérégrinations le long des rivières qui traversent ces plaines immenses, puis rentre à Cambridge pour y rédiger sa thèse et la soutenir avec succès en 1972.

Carte de la Colombie et localisation des Cuivas

Topographie de la Colombie (fichier original modifié). Par : Milenioscuro via Wikimedia Commons

Au mépris des usages de la profession qu’il a choisi d’embrasser, le jeune docteur décide cependant de ne pas publier ses travaux. Mieux encore, il obtient que l’exemplaire de la thèse qu’il doit déposer à la bibliothèque de l’université ne puisse être consulté sans son accord… En ce début des années 1970, les Cuivas sont en effet menacés de toutes parts. Outre les guérilleros qui se réfugient parfois dans la région, les éleveurs du voisinage convoitent leur sol, l’industrie pétrolière, leur sous-sol, et les missionnaires chrétiens, leurs âmes. Arcand ne souhaite pas faciliter la tâche de ces différents accapareurs en donnant libre accès à l’ethnographie minutieuse qu’il a produite.

Mais, une décennie plus tard, à l’occasion d’un nouveau voyage dans les Llanos, cette précaution lui apparaît désormais vaine et dérisoire. « Un retour en Colombie au printemps 1981 m’a convaincu que la publication de ma thèse de doctorat n’aurait maintenant que peu d’impact sur l’évolution de la situation des Cuivas. D’ethnographe des Cuivas j’en suis presque devenu, en dix ans, l’archéologue. » Pourquoi alors ne pas au moins témoigner publiquement de ce que fut ce mode de vie « impressionnant par sa cohérence et son intelligence » (p. 330), s’interroge-t-il?

Pourtant, Arcand hésite encore, doutant cette fois de sa capacité à faire passer son message auprès de ses contemporains.

« La condition première serait de connaître ses lecteurs aussi intimement que les gens dont on veut décrire la vie. Connaître leurs mécanismes de défense, viser les points les plus faibles et ne dire que ce qui permet de faire naître des inquiétudes. S’assurer que l’exemple des Cuivas servira de leçon et que la leçon sera retenue. Mon premier pas en ce sens consiste à affirmer le besoin de dire que je me tais. » (Ibid.)

Dans les années qui suivent, le désir de publier un ouvrage sur les Cuivas qui soit accessible au plus grand nombre finit toutefois par l’emporter. Mais, à présent, c’est le temps qui va manquer à l’auteur pour réaliser ce projet. Vie de famille, vie universitaire et vie médiatique l’occupent si pleinement que lorsqu’il meurt soudainement en 2009, à 63 ans, son manuscrit est toujours inachevé. Avant de mourir, il exprime néanmoins le souhait que tous ses papiers soient détruits, sauf le texte sur les Cuivas.

Heureusement pour nous, Arcand laisse aussi derrière lui des humains dont il a su se faire aimer suffisamment pour qu’ils s’efforcent de respecter sa dernière volonté. Quelques années après son décès, sa compagne, Ulla Hoff, entreprend de mettre un point final à ce fameux livre, en sollicitant d’abord l’aide de deux collègues et amis du défunt, Sylvie Vincent et Serge Bouchard, puis le soutien de Mark Fortier, chez Lux Éditeur. Et c’est ainsi que Les Cuivas finit par être publié en 2019, soit un demi-siècle après le début de l’enquête dont il est inspiré.

Le résultat de ce travail collectif est remarquable, tant sur la forme que sur le fond. Le texte principal, limpide et captivant, est enrichi d’une trentaine de photographies prises par l’auteur. Cinq textes plus courts l’encadrent par ailleurs, offrant divers éclairages très appréciables sur la personne d’Arcand, sa conception de l’anthropologie, ainsi que sur le sort actuel des Cuivas qui, sans surprise, ne s’est pas amélioré depuis les années 1970, bien que l’État Colombien ait fini par accorder à ces « damnés de la terre » une certaine protection.

Vivre dans l’abondance, sans destruction ni exploitation

Que révèle donc ce « détour » dans la perspective qui nous intéresse ici ? Lorsqu’il partage l’existence des Cuivas à la fin des années 1960, Arcand découvre des humains qui vivent dans le plus grand dénuement sur le plan matériel – « [u]n canot, un hamac, un arc et quelques flèches, une boule de corde, deux ou trois petits objets, à peine un vêtement »; des humains qui, par ailleurs, ne disposent pas d’autres moyens pour se nourrir que des produits de la chasse et de la cueillette. Pourtant, leur niveau de vie n’a rien de misérable au regard même des critères sanitaires qui sont les nôtres.

« J’estime que chaque individu adulte consomme, en moyenne, 525 grammes de viande par jour et 375 grammes de fruits ou légumes », note avec précision l’anthropologue, en soulignant aussi la très grande variété des aliments consommés tout au long de l’année. Ce résultat exige, par semaine, 15 à 20 heures de chasse pour les hommes et 10 à 15 heures de cueillette pour les femmes qui s’occupent en outre de la préparation des repas. Le reste du temps, les Cuivas se reposent, se parlent et se distraient, sans se soucier outre mesure ni du lendemain, ni d’améliorer plus durablement leurs conditions d’existence sur le plan matériel.

En somme, et contrairement à l’image que nous nous en faisons généralement, ces chasseurs-cueilleurs font bien mieux qu’assurer leur survie. Force est de constater qu’ils jouissent d’une forme d’abondance sur le plan matériel, puisqu’ils parviennent à satisfaire leurs principaux besoins sans difficultés majeures et sans y consacrer tout leur temps de vie éveillée; sans non plus exploiter la totalité des ressources disponibles alentours, comme en atteste par exemple le fait qu’ils ne consomment pas l’entièreté des animaux capturés ou des fruits et légumes situés à portée de leurs mains.

Pêche à l’arc. Crédit : Bernard Arcand – Photo sous licence CC-BY-SA 4.0

Cette découverte troublante n’en était déjà plus vraiment une à l’époque où Arcand s’apprêtait à en rendre compte. « Mon travail aurait pu attirer l’attention, écrit-il, si ce n’est qu’au moment même de mon enquête, University of Chicago Press publiait, sous le titre Man the Hunter, le compte rendu d’un important colloque international au cours duquel de nombreux spécialistes avaient déjà expliqué comment ils avaient atteint exactement la même conclusion : les économies basées sur la chasse et la cueillette ne sont pas et n’ont jamais été des économies de misère. » (p. 139).

L’anthropologue Marshall Sahlins en conclura que certaines au moins des sociétés vivant de chasse et de cueillette mériteraient d’être considérées comme les premières et même les seules véritables sociétés d’abondance dans l’histoire de l’humanité. Car, explique-t-il dans un texte devenu célèbre, « il y a aussi une voie ‘Zen’ qui mène à l’abondance, à partir de principes quelque peu différents des nôtres : les besoins matériels de l’Homme sont finis et peu nombreux, et les moyens techniques invariables, bien que, pour l’essentiel, appropriés à ces besoins. En adoptant une stratégie de type Zen, un peuple peut jouir d’une abondance matérielle sans égale – avec un bas niveau de vie. Tel est, je crois, les cas des chasseurs […]2Sahlins, M. (1976). Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives. Paris : Gallimard, p. 38.. »

Le texte d’Arcand n’apporte donc rien de neuf sur ces questions. Toutefois, en confortant cinquante ans plus tard la thèse de Sahlins, il permet de réaffirmer que la course à la croissance économique n’est pas inscrite dans une quelconque nature humaine. A tout le moins, l’exemple des Cuivas laisse penser que l’humanité est capable de suivre un autre dessein que celui de chercher à produire toujours plus de moyens pour satisfaire toujours plus de besoins. Il est possible de se soustraire à cette « contrainte de rareté » par laquelle les économistes orthodoxes justifient la dépendance de nos sociétés à la croissance : il suffit de désirer peu. Outre l’enviable tranquillité d’esprit qu’elle garantit à ses adeptes, cette stratégie présente l’avantage d’être tout à fait soutenable sur le plan écologique, contrairement à l’option productiviste que nous connaissons.

À quel prix les Cuivas ont-ils pu instaurer un tel ordre social ? Une autre remarque de Sahlins permet de synthétiser parfaitement les propos d’Arcand à ce sujet : « Les chasseurs-collecteurs n’ont pas bridé leurs instincts matérialistes; ils n’en ont simplement pas fait une institution3Ibid. p. 52.. » La voie Zen vers l’abondance ne semble pas forcément supposer l’instauration d’une discipline collective réduisant à néant toute liberté individuelle, ni l’exploitation d’une classe d’êtres humains par une autre. On ne peut qu’être frappé en tout cas à la lecture de ce livre par la liberté dont jouissent les Cuivas et par le caractère égalitaire des rapports qu’ils entretiennent entre eux.

Non seulement il n’existe pas réellement de chefs parmi eux, mais il semble bien difficile également d’y repérer une quelconque domination patriarcale. L’absence de toute pratique de stockage et le partage systématique au sein de la bande des produits de la chasse et de la cueillette excluent l’apparition de réelles inégalités de conditions. Pour autant, l’individu reste relativement libre de ses mouvements et de ses opinions. Comme le rapporte Arcand, souvent avec humour, chacun peut décider de rejoindre une autre bande en cas de conflit ou de mésentente, et il est même permis de mettre en doute les principaux mythes du groupe! Par ailleurs, les Cuivas ont une parfaite maîtrise des techniques auxquelles ils ont recours, contrairement à l’anthropologue qui se découvre incapable de satisfaire la curiosité de ses hôtes concernant la fabrication ou la réparation des artefacts les plus simples que lui-même utilise. C’est aussi cela, la liberté.

À nouveau, pour quiconque a lu un peu sur les sociétés vivant de chasse et de collecte, ces constats ne sont pas nouveaux. Le texte d’Arcand conforte simplement des observations menées par d’autres ethnologues et anthropologues, au sein de sociétés du même type, ailleurs dans le monde. Toutefois, dans la perspective qui nous intéresse ici, le fait que le cas des Cuivas ne soit pas isolé n’enlève rien à son intérêt, bien au contraire. Au lieu d’apparaître comme une exception aberrante, une sorte d’anomalie anthropologique, ce monde peut ainsi être considéré comme une preuve supplémentaire de la capacité de l’être humain à inventer des manières de vivre ensemble qui soient soutenables, justes et démocratiques. Telle est la première leçon à retenir de ce livre.

Des humains très ordinaires

Cela dit, est-ce bien légitime de présenter le mode de vie observé par Arcand comme s’il s’agissait d’un choix de la part des intéressés? On pourrait penser par exemple que la pauvreté matérielle dans laquelle vivent ces humains presque nus s’impose d’elle-même à qui doit se déplacer fréquemment à la seule force de ses jambes et de ses bras. Quant à leur nomadisme, n’est-il pas l’unique manière d’éviter l’épuisement de ressources naturelles qu’ils ne savent que chasser ou cueillir? Et, n’est-ce pas tout simplement le « sous-développement » technique qui condamnait ces humains à devoir se contenter d’un « mode de production » aussi aléatoire? Bref, loin d’être volontaire, cette simplicité n’était-elle pas avant tout commandée par les circonstances?

Ce que nous savons désormais des peuples vivant de chasse et de cueillette incite à douter de cette hypothèse. En ce qui concerne les chasseurs-collecteurs observés à l’époque moderne, on sait que leur mode de vie n’était pas toujours d’origine « préhistorique ». Bon nombre des peuples concernés ont pratiqué des formes ou d’autres d’agriculture, avant de les abandonner. Par ailleurs, vivre de chasse et de cueillette n’impose pas inévitablement le nomadisme. Les cas de chasseurs-collecteurs sédentaires sont en fait assez nombreux. Enfin, cette manière de subvenir à ses besoins ne peut être simplement réduite à une sorte de choix par défaut, imposé par des contraintes géographiques ou par un manque de connaissances techniques de la part des humains en question. Les exemples de chasseurs-collecteurs rejetant en connaissance de cause l’horticulture ou l’élevage ne manquent pas.

C’est justement le cas des Cuivas. Au moment où Arcand les rencontre, ces derniers sont de toute évidence en contact depuis fort longtemps avec d’autres peuples autochtones, mais aussi avec des colons occidentaux qui pratiquent l’élevage et l’agriculture. En atteste entre autres le fait qu’ils utilisent des pointes de flèches et des haches en fer alors qu’ils n’en maîtrisent pas la métallurgie, tout en étant persuadés que ces usages remontent à la nuit des temps… Ils sont par ailleurs entourés d’humains qui souhaitent les voir se transformer en horticulteurs, pour toutes sortes de raisons plus ou moins avouables. La possibilité d’opérer leur « révolution néolithique » leur est donc offerte depuis un bon moment déjà, mais ils ne paraissent disposés à s’y résoudre que contraints et forcés par les « chasses à l’homme » dont ils sont régulièrement la cible de la part des paysans alentours.

Par conséquent, il ne semble pas abusif de considérer que les Cuivas appréciaient leur mode de vie. L’un d’entre eux finit d’ailleurs par en fournir à Arcand une explication fort simple et très prosaïque, sans la moindre référence à de quelconques contraintes naturelles, techniques ou culturelles.

« Pour bien se faire comprendre, raconte l’anthropologue, il me demanda si j’aimerais me lever et apercevoir chaque matin, assurément et inéluctablement, exactement le même arbre situé précisément au même endroit que hier. En quelques mots, il exprima à quel point le mode de vie de ses voisins sédentaires lui paraissait profondément ennuyeux. Ne plus voyager, ne jamais changer de paysage et puis manger sensiblement le même manioc, accompagné de quelques bouchées de poisson, jour après jour, tout cela lui faisait craindre de plonger dans un ennui sans fond. » (p. 148-149).

Tout cela incite évidemment à reconsidérer l’idée dominante selon laquelle l’agriculture, puis l’industrie se seraient imposées pour la simple raison qu’elles représentaient un progrès indiscutable pour la condition humaine.

« Il faut désormais envisager la possibilité que ce soit la vie relativement facile des chasseurs-cueilleurs et la crainte de s’ennuyer qui poussa nos ancêtres à attendre si longtemps avant d’adopter le mode de vie sédentaire de la société paysanne. On peut même espérer que l’archéologie accumulera bientôt les preuves de cette hésitation millénaire et arrivera à démontrer que les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire n’ont, de fait, modifié radicalement leur mode de vie en adoptant l’agriculture que le jour où ils n’avaient plus d’autres choix. […] Cela consacrerait enfin la crainte du travail et de l’ennui comme dimensions élémentaires de la condition humaine. » (p. 149-150).

Un homme Cuiva et son enfant. Crédit : Bernard Arcand – Photo sous licence CC-BY-SA 4.0

Cette thèse a effectivement été confortée par de nombreux travaux depuis l’enquête menée par Arcand4Pour une synthèse partielle et partiale de certains de ces travaux, voir : Scott, J. (2019). Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États. Paris : La Découverte. 302 pages.. Elle reste aussi très contestée5Voir par exemple ces deux critiques récentes de Homo domesticus de James C. Scott: Stepanoff, C. (2020). « Comment en sommes-nous arrivés-là? », Terrestres. Récupéré de ; Darmangeat, C. (2020). « Homo Domesticus (James C. Scott) », La Hutte des Classes – Blogue de Christophe Darmangeat. Récupéré de : http://cdarmangeat.blogspot.com/2020/04/homo-domesticus-james-scott.html. Comme le remarque Arcand en conclusion d’un texte de 1988 critiquant la notion même de « société de chasseur-collecteur », les enjeux d’une telle discussion sont loin d’être seulement scientifiques.

« [S]i on venait à démontrer que l’écart qui nous sépare [de certains chasseurs-collecteurs] n’est qu’une illusion, on en arriverait bientôt à se convaincre aussi qu’il est possible de bien vivre sans trop travailler, que la propriété peut être ni privée ni publique mais non existante, et que la vie exige une attitude zen. Ce sont là des idées qui paraissent évidemment dangereuses et absurdes à l’idéologie bourgeoise, comme à l’anthropologie. Pire encore, on ne saurait plus par quoi remplacer Dieu, ni comment justifier le progrès constant de notre exploitation de la nature6Arcand, B. (1988). « Il n’y a jamais eu de société de chasseurs-cueilleurs », Anthropologie et Sociétés, vol. 12 no 1, p. 58.. »

C’est en tout cas l’un des aspects les plus saisissants du récit d’Arcand que de nous présenter les Cuivas comme des humains tout à fait ordinaires, dont les raisons d’agir n’ont finalement rien d’exotique. Outre cette simple peur de l’ennui évoquée plus haut pour justifier leur refus d’une vie d’agriculteur sédentaire, ils manifestent par exemple à l’égard de l’anthropologue une curiosité qui n’est pas moins vive que celle dont ils font l’objet de la part de ce dernier. C’est aussi ce « vilain défaut » qui les pousse semble-t-il à entreprendre de temps à autres de lointains voyages auprès de peuples amis et à pratiquer ainsi quelque chose qui s’apparente d’assez près à ce que nous appelons le tourisme. Par ailleurs, le fait de vivre quasiment nus n’empêche pas ces humains de se montrer au moins aussi pudiques que nous le sommes, sinon davantage. Autre exemple déroutant : lorsque l’anthropologue s’interroge sur le sens caché des danses Cuivas, ses hôtes n’ont pas d’autre explication à lui fournir que le simple plaisir de danser ensemble… Enfin, comme en témoigne la sophistication de leur système de parenté, pensée complexe et logique formelle ne leur sont pas du tout étrangers!

En somme, l’altérité radicale du mode de vie des Cuivas n’est pas imputable à une quelconque différence ontologique entre eux et nous, ni à des bizarreries culturelles témoignant du « sous-développement » de cette société. Ces humains sont bien nos semblables et leurs raisons de préférer leur monde restent tout à fait compréhensibles dans les termes mêmes de notre culture. Le souligner n’est pas inutile à un moment où luttes de reconnaissance et conflits identitaires prennent une telle tournure que l’idée même d’une humanité commune paraît sur le point d’être défaite. Surtout, comme le suggère Arcand dans le passage cité plus haut, reconnaître cette proximité fondamentale entre ces « attardés de l’histoire » et les « Modernes » que nous prétendons être incite à questionner en retour le bien fondé des raisons que nous invoquons pour justifier l’existence de notre monde et la domination qu’il exerce à présent sur la presque totalité de l’humanité.

Requiem pour les Cuivas

Si l’on en croit l’anthropologue colombien Francisco Ortiz, qui signe la postface de cet ouvrage, le monde des Cuivas est aujourd’hui à peu près disparu. Leur nombre a certes grandi mais, comme presque tous leurs semblables sur le continent américain, ces chasseurs-collecteurs sont désormais cantonnés sur un territoire bien trop étroit pour y vivre sur le mode qu’avait pu encore observer Arcand à la fin des années 1960. Notre civilisation ne détruit pas seulement la nature et la biodiversité. Elle s’attaque également à ce que l’on pourrait appeler la socio-diversité ou à ce que l’anthropologue canadien Wade Davis nomme l’ethnosphère, ce qui n’est sans doute pas moins déplorable pour l’avenir de notre espèce.

« Qu’est-ce qui vaut la peine d’être mangé ? Doit-on faire des enfants ? Comment les éduquer ? Avec qui baiser ? Qu’est-ce qui est vraiment drôle ? Triste ? Honteux ? Honorable ? Et puis, comment mourir avec dignité ? C’est cela la ‘culture’ : une série cohérente et donc crédible de réponses à ces questions essentielles, écrit Arcand. Les milliards d’êtres humains qui ont vécu sur cette planète ne nous ont pas laissé des milliards de réponses. Nous n’en connaissons, tout au plus, que quelques milliers. […] La découverte d’une nouvelle façon de mourir avec dignité ne devrait jamais laisser indifférent. » (p. 74-75). La disparition de l’une d’entre-elles encore moins, sans doute.

Quant à elle, la civilisation industrielle s’efforce de nier la mort plus qu’elle n’offre une façon originale de l’affronter dignement7Philippe Gauthier a attiré mon attention sur le fait que ce déni est le propre de l’époque industrielle. Il semble que jusqu’au XVIIème siècle au moins, en Occident, se préparer à mourir avec courage et dignité était très valorisé socialement. Les « Ars Moriendi », recueils de conseils sur l’art de bien mourir, eurent un grand succès à la fin du Moyen-Âge.. Par ailleurs, à la différence des civilisations qui l’ont précédée, elle ne fixe aucune limite à son expansion – ce qui n’est probablement pas sans lien avec cette tentation du refoulement de notre finitude. Elle est totalitaire8Sole, A., Sobrero, P. (2007). « Un immense chagrin anthropologique », Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires, n°19. Récupéré de : https://ciret-transdisciplinarity.org/bulletin/b19c22.php. À son contact, les sociétés « traditionnelles » ou « primitives » se dissolvent, selon un procédé original dont Marx et Engels avaient dit l’essentiel : « Le bon marché de ses produits est l’artillerie lourde qui lui permet de battre en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles à tout étranger9Marx, K., Engels, F. (1976 [1848]). Manifeste du parti communiste. Paris : Éditions sociales, p. 36.. » Vis-à-vis des humains qu’elle assimile ainsi, elle ne tient pas les promesses d’égalité et de liberté au nom desquelles elle justifie la destruction de leurs mondes. Et, pour finir, son productivisme en vient aujourd’hui à menacer ce qui rend matériellement possible nos existences ici-bas. Dès lors, comment ne pas souhaiter sa disparition?

À qui formule le vœu de bâtir des sociétés moins destructrices, moins injustes et moins aliénantes, la lecture du livre d’Arcand fournit en tout cas des raisons d’espérer. Elle atteste du fait que les humains sont en effet capables d’inventer des manières de vivre ensemble relativement libres et égalitaires, sans forcément détruire la nature ni s’exploiter les uns les autres. Et cette capacité n’est pas réservée à de « bons sauvages » vivant encore à « l’état de nature ». Outre qu’ils sont nos contemporains, les Cuivas que nous décrit Arcand ne sont ni meilleurs, ni pires que nous ne le sommes sur le plan moral. En revanche, ils ont développé toutes sortes de stratégies subtiles pour à la fois préserver leur liberté et garantir entre eux l’égalité, comme le montre l’auteur tout au long de son récit. Autrement dit, leur aptitude à vivre selon ces principes ne leur est pas plus spontanée ou naturelle qu’à nous-mêmes. Mais, ils la cultivent et l’entretiennent.

Est-elle conditionnée ou rendue possible par le fait qu’ils vivent de chasse et de cueillette? Comme l’ont montré notamment les travaux d’Alain Testart, il y a eu de multiples manières d’être chasseurs-collecteurs10Voir en particulier son chef d’œuvre : Testart, A. (2012). Avant l’histoire. L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac, Paris, Gallimard.. Ces façons de se nourrir ont été associées à toutes sortes d’organisations sociales, dont certaines très inégalitaires et orientées vers l’accumulation de richesses. La domination patriarcale ou l’esclavage, notamment, ne semblent pas être des inventions du néolithique. Par conséquent, le « mode de production » est sans doute ici moins déterminant que ce qu’un matérialisme vulgaire incite à penser spontanément. On peut en déduire que les rapports égalitaires qu’entretiennent les Cuivas et la liberté dont ils jouissent sont relativement indépendants de leurs manières de subvenir à leurs besoins11Arcand raconte d’ailleurs que lorsqu’ils commencent à cultiver la terre, les Cuivas continuent à partager la nourriture disponible avec l’ensemble du groupe, y compris avec ceux d’entre eux qui n’ont pas pris part aux travaux agricoles, et cela au grand dam des missionnaires américaines qui s’efforcent de leur inculquer un mode de redistribution plus conformes aux principes de la propriété bourgeoise.. Voilà qui constitue une bonne nouvelle pour celles et ceux qui n’ont pas renoncé à mettre en œuvre de tels principes.

Il ne s’agit pas ici de verser dans le primitivisme. L’exemple des Cuivas ne constitue ni un idéal à atteindre ni un modèle à imiter. Il constitue seulement une preuve que nous ne sommes pas condamnés à vivre comme nous le faisons actuellement ; aucune nature humaine ni aucune loi de l’évolution des sociétés ne nous y contraint. Ce faisant, il doit avant tout nous encourager à user de cette capacité propre aux humains d’imaginer toutes sortes de mondes originaux12Voir : Solé, A. (2000). Créateurs de mondes. Nos possibles, nos impossibles. Paris : Éditions du Rocher.. Même si l’hégémonie qu’exerce notre civilisation sur l’ensemble de la planète semble exclure toute alternative et si le rythme de vie effréné qu’elle nous impose ne favorise guère l’exercice de l’imagination, il n’y a pas de raison que cette capacité créatrice soit éteinte. Et il n’y a pas de raison que nous ne puissions faire en la matière au moins aussi bien que les Cuivas, mais autrement13Pour une immersion dans le monde des Cuivas, voir le film documentaire The last of the Cuiva réalisé avec l’aide de Bernard Arcand, alors qu’il effectuait son enquête de terrain. Arcand y apparaît d’ailleurs à plusieurs reprises. Brian Moser, « The Last of The Cuiva », Disappearing World, Granada Television, 1971, 65 mn. Récupéré de https://www.youtube.com/watch?v=cjve7Il6mRU.

Notes[+]

Le prix de l’électricité. Essai de contribution à l’Encyclopédie des nuisances

Par Yves-Marie Abraham1Une première version de cet article est parue dans la Revue économique et sociale (juin 2020, volume 78, p. 37-46). Je tiens à remercier ici Jérémy Bouchez, Noémi Bureau-Civil, Nicolas Casaux, Ambre Fourrier, Philippe Gauthier, Jimmy Grimault, Louis Marion, Edouard Piely pour leurs relectures de ce texte et leurs suggestions d’amélioration.

Nikola Tesla, avec son équipement. Par : Dickenson V. Alley, Restorée par Lošmi

Que ce soit en tant que vecteur d’énergie ou vecteur d’information, l’électricité est partie prenante de la plupart des solutions techniques qui sont envisagées aujourd’hui pour faire face aux conséquences de la catastrophe écologique en cours. Elle apparaît en somme comme une planche de salut au moment où l’avenir de la civilisation industrielle suscite de plus en plus d’inquiétudes. En réalité, la poursuite de l’électrification du monde, qu’il s’agisse par exemple d’adopter la voiture électrique ou de soutenir les progrès de l’Intelligence dite artificielle, ne fait qu’aggraver le désastre auquel elle prétend remédier. Elle contribue en outre à nous rendre toujours plus dépendant·e·s de macrosystèmes au sein desquels nous finissons par jouer le rôle de simples rouages… ou de microprocesseurs. Si nous tenons à la vie et à la liberté, nous n’avons pas d’autre choix que d’entreprendre la désélectrification de nos sociétés.

Combler une lacune

« Là où les encyclopédistes pouvaient faire l’inventaire enthousiaste d’un monde matériel délivré de l’illusion religieuse, là où Marx pouvait encore voir « la révélation exotérique des forces essentielles de l’homme », il nous faut aujourd’hui décrire le royaume de l’illusion techniquement équipée et le « livre ouvert » de l’impuissance à faire consciemment leur histoire des hommes asservis à leur propre production. Nous nous attacherons à explorer méthodiquement le possible refoulé en faisant l’inventaire exact de ce qui, dans les immenses moyens accumulés, pourrait servir à une vie plus libre, et de ce qui ne pourra jamais servir qu’à la perpétuation de l’oppression2Encyclopédie des nuisances (2009). Discours préliminaire (Novembre 1984). Paris : Éditions de l’encyclopédie des nuisances, p. 13.. »

C’est en ces mots que Jaime Semprun présentait en 1984 le projet d’une « Encyclopédie des nuisances ».

Sous-titrée Dictionnaire de la déraison dans les arts, les sciences et les métiers, en hommage ironique au fameux ouvrage dirigé deux siècles plus tôt par Diderot et d’Alembert, l’EdN, pour les intimes, se proposait non seulement d’exposer, par ordre alphabétique, « comment chacune des spécialisations professionnelles qui composent l’activité sociale permise apporte sa contribution à la dégradation générale des conditions d’existence », mais aussi de souligner ainsi « l’unité de la production de nuisances comme développement autoritaire dont l’arbitraire est l’image inversée et cauchemardesque de la liberté possible de notre époque3Ibid., p. 12.. »

Que mettaient en cause les auteurs anonymes de la revue? Pour l’essentiel, la civilisation industrielle, que celle-ci d’ailleurs se recommande du libéralisme ou du socialisme. Quant aux dommages qu’ils se proposaient d’inventorier, avec une causticité et un style sans pareils, il n’était pas seulement question des destructions « environnementales » les plus visibles occasionnées par cette civilisation. Se trouvait en jeu, à leurs yeux, la possible « obsolescence de l’Homme »4Titre du magnum opus du philosophe Günther Anders, dont une traduction a été publiée d’ailleurs par les Éditions de l’Encyclopédie des nuisances : Anders, G. (2002). L’Obsolescence de l’Homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (1956). Paris : Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 361 pages., sa réduction à l’état de pur moyen au service de l’accumulation du capital et du progrès technoscientifique. L’EdN avait donc pour raison d’être la mise en évidence de cette aliénation, tâche d’autant plus délicate qu’« en même temps qu’elle produit ce qui paraissait hier encore insupportable, [notre civilisation] produit les hommes capables de le supporter5Op. cit.. »

Quinze « fascicules » furent ainsi publiés entre 1984 et 1992. Le dernier d’entre eux proposait cinq entrées, tout aussi intrigantes que celles qui constituaient le sommaire des numéros précédents : Abracadabra – Abracadabrant – Abramboé – Abrégé – Abrenuntio. La deuxième lettre de l’alphabet était donc encore bien loin d’être atteinte. L’aventure s’est poursuivie cependant d’une autre manière, et ce malgré le décès en 2010 de Jaime Semprun, avec l’édition de près d’une cinquantaine d’ouvrages s’inscrivant dans la même perspective, certains inédits, d’autres non. Par ailleurs, on l’aura compris, l’ambition principale de Semprun et de ses complices (parmi lesquels figura un temps Guy Debord) n’a jamais été d’établir un relevé exhaustif des dommages causés par le monde industriel, mais d’en fournir un aperçu, tel que s’imposent à l’esprit de leurs lecteurs à la fois la nécessité et la possibilité d’en finir avec cette « forme de vie » si hostile justement à la vie.

Il n’en demeure pas moins que ce dictionnaire à peine ébauché demande à être continué, ne fût-ce que parce que sa matière est en continuelle expansion. C’est dans cette perspective que je voudrais faire valoir ici l’urgence d’explorer une catégorie de nuisances à laquelle les auteurs de l’EdN ne me semblent pas avoir accordé une attention suffisante : celles que l’on doit en propre à l’électricité. Certes, ces pourfendeurs de la déraison contemporaine n’ont pas ignoré les conséquences désastreuses des usages industriels du « fluide électrique »6Fréquemment utilisée jadis, l’expression « fluide électrique » est métaphorique. En toute rigueur, il faudrait parler d’un déplacement de charges électriques., mais en ont traité le plus souvent de manière indirecte ou occasionnelle7Semprun, J. (2008). La nucléarisation du monde. Paris : Éditions Ivrea, comme une critique indirecte de l’électricité, puisqu’en dehors de la fabrication d’armes, l’industrie nucléaire a pour raison d’être la production de ce « fluide ».. Les ravages imputables à la « fée électricité » méritent à mon avis un travail d’inventaire autrement plus systématique et approfondi que celui qu’ils ont esquissé, d’autant que le pouvoir destructeur de cette « enchanteresse » ne cesse de grandir, en même temps que sa bonne réputation.

La vie électrique8Sous-titre d’un roman d’anticipation d’Albert Robida, publié en 1890 intitulé « Le Vingtième siècle : La vie électrique » des Éditions La librairie illustrée

David Hume écrivait quelque part : « Les vues qui nous sont les plus familières sont susceptibles, pour cette raison même, de nous échapper ». Ainsi en va-t-il de toutes les techniques mobilisant le « fluide électrique », lequel est en outre invisible : leur omniprésence dans notre quotidien, dont elles sont désormais indissociables, nous les rend transparentes. Pourtant, il y a 150 ans à peine que les phénomènes électromagnétiques ont commencé à faire l’objet d’applications industrielles. Jusque-là, ils n’avaient suscité que la curiosité de quelques savants occidentaux et l’émerveillement des profanes auxquels ces derniers présentaient leurs expériences. Depuis la fin du XIXème siècle, que l’électricité soit mobilisée en tant que vecteur d’énergie (éclairage, chauffage, moteurs…) ou support d’information (télégraphe, téléphone, radio…), ses applications se sont multipliées à vive allure, colonisant tous les domaines de la vie quotidienne, en même temps que tous les territoires habités par des humains ou presque. Selon l’Histoire officielle, nous leur devons la « seconde révolution industrielle », la « troisième » (microprocesseurs, NTIC…) et bientôt la « quatrième » (cobotique9La « cobotique » désigne le domaine des interactions entre les robots et les êtres humains., IA, Internet des objets…).

L’accès au « courant électrique » apparaît aux yeux du plus grand nombre à peine moins indispensable que l’accès à de l’eau buvable ou à de l’air respirable. Il va sans dire ou presque désormais qu’une vie humaine digne de ce nom doit être « branchée » à un réseau électrique, quelle que soit l’étendue de celui-ci. D’où les efforts colossaux, soutenus notamment par l’ONU, qui en a fait l’un de ses 17 objectifs de développement durable, visant à apporter l’électricité au milliard d’êtres humains qui en sont encore privés. Et, les arguments en faveur de ce chantier grandiose semblent irréprochables : « Sans électricité, les femmes et les filles doivent consacrer des heures à la corvée d’eau, les dispensaires ne peuvent pas conserver des vaccins pour les enfants, de nombreux écoliers ne peuvent pas faire leurs devoirs la nuit et les citoyens ne peuvent pas diriger des entreprises compétitives. Par ailleurs, 2,8 milliards de personnes ont recours au bois, au charbon de bois, aux déjections animales et au charbon pour cuisiner et se chauffer, une pratique qui provoque plus de quatre millions de morts prématurées en raison de la pollution de l’air intérieur. » Au-delà des individus, ce sont des nations entières qui ne pourraient se « développer » en l’absence de ce précieux « fluide » : « [S]ans un approvisionnement stable en électricité, les pays seront dans l’incapacité de faire fonctionner leurs économies10ONU (2016). Énergie propre à un coût abordable : pourquoi est-ce important? Dans Objectifs de développement durable. Récupéré de https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/wp-content/uploads/sites/4/2016/10/Why_it_matters_Goal_7_French.pdf. »

Mais, l’électricité n’est plus seulement envisagée comme un « facteur de développement » indiscutable. Mieux qu’une « énergie d’avenir », elle nous est présentée désormais comme notre seule chance, à toutes et tous, d’avoir encore un avenir. En effet, afin d’éviter le chaos climatique et ses conséquences funestes, il est urgent, nous dit-on, d’abandonner les énergies fossiles et d’opter massivement pour une électricité produite à l’aide de sources énergétiques dites « renouvelables ». Telle est la direction qu’est censée prendre la « transition énergétique », composante centrale de cette « transition écologique » qui doit mettre un terme à la dévastation du monde que certains ont décidé d’appeler un peu à la va-vite « anthropocène ». En somme, nous assurent les experts en ces matières, l’avenir sera électrique ou ne sera pas. Que pourrait-on par conséquent reprocher à une « fée » si précieuse et bienveillante?

Mauvais génie

À peu près nulle au début du XXème siècle, la consommation d’électricité représente actuellement plus de 25 000 TWh11Un Téra wattheure équivaut à mille milliards de watt heure. par an, soit presque 20 % de l’énergie finale mise à la disposition de l’humanité ou, pour mieux dire, des membres les plus riches et les plus puissants de cette humanité. Et cette consommation ne cesse de croître. Premier impact désastreux sur le plan écologique : plus de 60 % de ce courant électrique est généré par des turbines que l’on fait tourner en brûlant des hydrocarbures – du charbon surtout, mais de plus en plus de gaz naturel également. En plus d’empoisonner l’air que nous respirons, cette consommation de combustibles fossiles est en train de détraquer dangereusement le climat stable dont bénéficient les terriens depuis 10 000 ans.

Cela dit, et bien que leurs promoteurs laissent entendre le contraire, les autres procédés utilisés pour créer du courant électrique ne sont pas « propres » non plus. Recourir pour ce faire aux « énergies renouvelables » implique la dégradation de très grandes quantités de ressources naturelles, qu’il s’agisse d’espaces naturels, de matériaux (métaux, minerais…) ou d’autres sources énergétiques, telles que le pétrole, qui demeure incontournable dès qu’il s’agit de construire de lourdes infrastructures.

Ne parlons pas de l’usage de la « biomasse », qui consiste dans les faits à brûler essentiellement des arbres, ou alors divers matériaux organiques qui par conséquent ne retournent pas là où on les a extraits, ce qui n’a rien de durable, et émet des quantités significatives de CO2 … Quant à la fission nucléaire, elle présente certes l’avantage de ne pas émettre directement de gaz à effet de serre12Indirectement, l’usage de cette technique suppose en revanche des émission non négligeables., mais génère des déchets mortellement dangereux pendant des millénaires, et peut provoquer des catastrophes dramatiques, comme on l’a constaté encore récemment à Fukushima.

L’électricité n’a donc rien d’une « énergie propre », comme on le lit parfois. D’abord parce que ce n’est pas une énergie au sens strict du terme et que pour produire ce fameux « fluide » il est donc nécessaire de transformer des sources d’énergie primaire (thermique, mécanique ou nucléaire), ce qui entraîne inexorablement des nuisances sur le plan écologique. À cela s’ajoutent les équipements destinés à distribuer ce courant électrique, qui prennent généralement la forme de vastes réseaux complexes, dont la construction et l’entretien réclament eux aussi de grandes quantités de matériaux et d’énergie. Enfin, viennent les milliards d’appareils qui convertissent ce « fluide » sous une forme jugée utile : éclairage, chaleur, réactions chimiques (électrolyse, notamment) et surtout mise en action de moteurs de toutes sortes. La fabrication de ces engins requiert également d’énormes quantités de ressources naturelles (matériaux et énergie), qui ne seront que très partiellement recyclées lors de leur mise au rebut.

Le désastre écologique que représente cette croissance phénoménale des usages de l’électricité à l’échelle mondiale est pour la plupart d’entre nous imperceptible, ce qui contribue à sa perpétuation. Lui-même invisible, inodore et silencieux, le courant électrique est le plus souvent généré loin à l’écart de nos lieux de vie, dans de gigantesques installations que personne ou presque ne visite jamais13Les choses changent avec l’apparition des premiers champs d’éoliennes dans nos paysages familiers, qui contribuent à redonner de la concrétude au courant électrique, ce qui d’ailleurs se traduit par toutes sortes de conflits.. Idem pour toutes les machines que ce « fluide » met en mouvement, qui tendent elles-mêmes à être de plus en plus petites, donc moins visibles. La plupart d’entre elles nous arrivent de l’autre bout du monde, sur une simple commande de notre part, et se fondent discrètement dans nos habitats.

Par ailleurs, il nous est très difficile de seulement réussir à imaginer le gigantesque système technique nécessaire au bon fonctionnement de ces machines, y compris lorsqu’il ne s’agit que d’un vulgaire grille-pain. Or, ce système d’envergure mondial possède une « empreinte écologique » considérable. En outre, l’électricité nous permet aujourd’hui de passer nos journées entières sans contact direct avec les « éléments naturels », grâce à l’éclairage artificiel et à l’air conditionné. Comment alors prendre la mesure de la catastrophe actuelle, que contribue à aggraver sans cesse notre « bonne fée »?

Le réaliser est d’autant plus difficile que partout actuellement on nous annonce la bonne nouvelle d’une économie « dématérialisée », grâce notamment à la tertiarisation de nos activités et à la montée en puissance du numérique. Il s’agit pourtant là d’une mystification pure. Le cas des NTIC est exemplaire à cet égard. Filles de l’électricité, ces technologies se développent et ne peuvent fonctionner que sur la base d’infrastructures matérielles très lourdes, bien que pour l’essentiel dissimulées. Elles suscitent par ailleurs la prolifération de milliards de machines, que ce soit pour relayer l’information (serveurs, antennes…) ou pour la traiter (ordinateurs de bureau, téléphones, tablettes…). Toujours plus discrètes elles aussi, ces machines, prises toutes ensemble, consomment toujours plus d’électricité. Et les développements rapides dont elles font l’objet (ainsi que les impératifs de valorisation du capital) impliquent leur renouvellement continuel, sans qu’il soit possible de les recycler vraiment. Au bout du compte, le bilan écologique du numérique s’avère donc totalement désastreux, d’autant que ces techniques ne viennent généralement pas se substituer à des techniques plus anciennes, mais bien plutôt s’y ajouter. L’arrivée prochaine de la cinquième génération de réseaux mobiles (5G), notamment censée permettre et développer massivement l’internet des objets, ne va qu’amplifier ce phénomène.

En somme, associer l’électricité à une fée apparaît tout à fait inadéquat. Elle a certes quelque chose d’enchanteur. Mais, pour rester dans le registre des contes populaires ou de la mythologie indo-européenne, c’est plutôt à l’image de l’ogre dévorant ses propres enfants, tel le titan Cronos, qu’elle devrait renvoyer; à condition d’ajouter que ce monstre n’est aussi dévastateur que parce que son action échappe à nos sens et se présente à nous sous une forme discrète – deux ou trois petits trous au milieu d’une plaque de plastique blanc située au bas d’un mur – et avenante – la lampe qui me permet d’écrire ce texte malgré l’obscurité, par exemple. Certes, il nous arrive d’entrer en contact direct avec le « fluide électrique », ce qui nous offre alors un bref aperçu, très sensible cette fois, de sa toute-puissance et renforce le respect qu’il nous inspire, s’il ne nous a pas tué·e·s. Mais pour le reste, les effets dévastateurs des techniques électriques entrent dans la catégorie de ces phénomènes que le philosophe Günther Anders qualifiait de « supraliminaires » : ils sont trop grands pour que nous puissions les percevoir et les sentir, ou même nous les représenter.

Une colonisation insidieuse

Notre incapacité à identifier ces nuisances relève aussi d’une certaine accoutumance. Pour les reconnaître comme telles, il faudrait de l’imagination, ou avoir le souvenir de ce qu’est une vie sans appareils ni courant électriques, chose désormais impossible pour une part grandissante de l’humanité. Comment, en effet, prendre conscience de la pollution lumineuse et de ses effets délétères sur les êtres vivants, humains et non-humains, quand on n’a jamais vécu qu’en milieu urbain, encerclé d’écrans et soumis à un perpétuel éclairage artificiel ? Comment s’inquiéter de la pollution sonore, quand on a pris l’habitude, dès son plus jeune âge, d’entendre à tous moments et en tous lieux, les bruits que produisent les machines électriques de plus en plus nombreuses qui peuplent notre quotidien: réveils, radios, télévisions, lecteurs de musique, ordinateurs, téléphones, haut-parleurs, scies, perceuses, ponceuses, aspirateurs, mixeurs, climatiseurs, lave-linge, sèche-cheveux, rasoirs, etc.? Seuls des travaux scientifiques nous permettent aujourd’hui de prendre la mesure des dégâts occasionnés par ces diverses « pollutions » que l’on doit pour une large part à l’électricité. Ces études ne peuvent toutefois révéler que les dommages les plus évidents, et d’une manière essentiellement abstraite, parce qu’elles reposent sur un travail de quantification.

Pour saisir de façon plus sensible ce qui s’est perdu avec la colonisation de nos milieux de vie par l’électricité, il ne nous reste souvent que les témoignages de celles et ceux qui ont connu le monde « d’avant » et qui trouvent les mots pour nous en faire part, comme Baudoin de Bodinat.

« En nous dérobant les mystères de la voûte céleste, l’électricité publique chasse du monde les inquiétudes remuantes et les bizarreries, les silences extralucides et les méditations de la nuit, en même temps que la nuit elle-même ; nous privant donc aussi de savoir ce qu’est le jour. C’est une diminution de la vie terrestre qui n’est pas négligeable, pour rester inaperçue ; et si avec les progrès du confort les amants prennent des douches, bavardent au téléphone et ont un tourne-disque, ils ont égaré ce charme puissant qui était de mêler leurs urines nocturnes dans un même vase, et c’est la froide lumière électrique qui dégrise leur nudité, au lieu qu’en s’épuisant la lampe à mèche, toujours inquiète, recueillait le témoignage des heures passées avec leurs ombres vivantes ; et c’est le radio-réveil qui les prévient du jour, etc.14Bodinat, B. de. (2008). La vie sur terre. Paris : Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, p. 73. Merci à Nicolas Casaux de m’avoir signalé ce passage de La vie sur terre.. »

Quand la « fée » pénètre à l’intérieur des murs d’une maison isolée, où l’on s’éclairait jusque-là à l’aide de lampes à pétrole, voici aussi quelques-uns des effets qu’elle peut produire sur les occupants du lieu :

« Lumière blanche, incisive. Objets effarés. Ombres figées désormais toujours à la même place. Je le savais bien. Le temps des lueurs douces est maintenant derrière, comme un haut domaine fermé. Et l’on oublie vite. Je n’en parlais jamais tant c’était naturel. On oublie les détails, l’intonation que prenait un visage dans les frissons d’une flamme, et ces yeux agrandis. On peut retrouver cela par jeu, un soir de fête, mais ce n’est pas pareil. On ne retrouvera pas ce lent glissement, la douceur de la voix qui disait : « On n’y voit plus clair, il faudrait préparer les lampes. » C’était une infime fête quotidienne, c’était une cérémonie l’arrivée de la nuit15Abraham, J.-P. (1986). Le guet. Paris : Gallimard, p. 126-127.. »

À quoi l’on pourrait ajouter ce commentaire plus prosaïque, mais pas moins évocateur, entendu dans la bouche d’un homme âgé, habitant depuis toujours un village isolé de la Côte-Nord du Golfe du Saint-Laurent, au Québec :

« Avant l’arrivée de l’électricité chez nous, on passait la soirée tous ensemble autour de la seule lampe qu’on avait. Après, il y a eu de la lumière partout, alors chacun est parti de son bord, faire ses affaires dans la maison16Il s’agit du village de Natashquan où le courant électrique a été installé en 1958.. »

Et, si la place ne manquait pas, il faudrait longuement citer aussi le réquisitoire, subtil et plein d’humour, de l’écrivain Jun’ichirō Tanizaki contre l’éclairage électrique, accusé de détruire l’esthétique traditionnelle japonaise et, avec elle, une certaine manière d’être au monde17Tanizaki, J. (2011). Éloge de l’ombre (1933). Lagrasse : Éditions Verdier..

Pour mettre en évidence ce que l’électrification peut avoir de destructeur sur des modes de vie qui avaient au moins fait la démonstration de leur « résilience », comme dit la novlangue contemporaine, on peut aussi observer ce qu’il se passe là où le courant électrique vient d’arriver. On voit alors bien souvent des populations s’endetter pour s’équiper de machines électriques et payer leur alimentation18Lemaire, J. (2012). Le thé ou l’électricité, Iota Production. Perspective Films, HKS Productions, K Films. 93mn.. Cela commence généralement par la télévision et le réfrigérateur (ou le congélateur), qui induisent ou accompagnent de profonds changements dans le mode de consommation, en particulier sur le plan alimentaire. Avec les appareils de réfrigération, augmente en effet la possibilité de consommer quantité de produits industriels transformés, riches en sucre et en sel, dont la télévision fait la promotion.

Or, comme on le sait à présent, l’alimentation industrielle a des effets plus néfastes encore sur ces populations qui l’adoptent sans transition que sur celles qui y sont accoutumées de longue date. À cette forme d’empoisonnement peut en outre s’ajouter celle qu’occasionne une mauvaise gestion de la chaîne du froid, quand il s’agit de produits surgelés. La chose est fréquente semble-t-il, à cause du mauvais état des équipements utilisés (souvent achetés d’occasion) et d’un manque d’information sur la bonne manière de les utiliser19Zélem, M.-C., Pipet, L. (2019). Les conséquences de l’arrivée de l’électricité. Dans Électrifier l’Afrique rurale, un défi économique, un impératif humain. Récupéré de http://www.fondem.ong/wp-content/uploads/2019/11/Les-conse%CC%81quences-de-larrive%CC%81e-de-le%CC%81lectricite%CC%81.pdf, 20Zélem, M.-C. (2019). « Effets d’une transition alimentaire « électrifiée » en Amazonie guyanaise.Le cas des amérindiens Wayana », Socio-anthropologie, 39. Récupéré de http://journals.openedition.org/socio-anthropologie/5204. Comme le suggère cet exemple, l’électricité n’est donc pas qu’un simple « vecteur d’énergie ». Elle porte avec elle tout un monde, celui de la civilisation industrielle et de la marchandise, qui tend à détruire la totalité des autres formes de vie sociale inventées par les humains depuis que notre espèce a commencé à peupler la Terre. Ce n’est pas là le moindre de ses méfaits : ce que l’on pourrait appeler la « sociodiversité » n’est sans doute pas moins essentielle pour l’avenir de l’humanité que la « biodiversité ».

L’électricité comme système

Voilà donc un premier inventaire du type de nuisances que l’on doit à l’électricité et qui, malgré son incomplétude, suffit me semble-t-il à questionner l’évidence selon laquelle nous devrions continuer à soutenir sans discussion la colonisation de nos existences par l’exploitation industrielle des phénomènes électromagnétiques. Cette critique sera évidemment accusée de partialité, puisqu’elle n’est pas nuancée par un relevé de tous les bienfaits que nous devons à ces techniques. Mais, les innombrables et puissants promoteurs de l’électricité se chargent d’ores et déjà de les faire valoir. Mon souci, en l’occurrence, est de commencer par mettre au jour les pertes et les coûts, pour la plupart incalculables, associés à l’électrification du monde, en rappelant, à la suite de Jacques Ellul, que tout progrès technique se paie et que les effets néfastes d’une technologie sont inséparables de ses effets positifs.

En d’autres termes, quiconque souhaite que nous puissions continuer à utiliser et perfectionner sans restriction les techniques en question doit accepter l’ensemble des dommages qui leurs sont imputables, sachant en outre que les solutions technologiques visant à supprimer ces dommages généreront très probablement d’autres problèmes, souvent plus compliqués encore à résoudre21Ellul, J. (2010). Le bluff technologique. Paris : Pluriel, p. 96-134.. Par exemple, la miniaturisation, des équipements électroniques permet certes d’utiliser moins de matériaux pour produire un même effet, mais rend toujours plus coûteux, voire impossible, le recyclage de ces matériaux, une fois que l’équipement dont ils étaient parties prenantes arrive en « fin de vie ».

Il est également essentiel que celles et ceux qui voudront prendre la défense de l’électricité admettent qu’on ne peut pas davantage dissocier ou séparer le plus innocent des appareils électriques du système gigantesque que suppose son bon fonctionnement.

« Examinons par exemple un mixeur électrique, propose Wolfgang Sachs. Il extrait les jus de fruits en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quelle merveille ! …à première vue. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la prise et le fil pour s’apercevoir qu’on est en face du terminal domestique d’un système national et, en fait, mondial. L’électricité arrive par un réseau de lignes alimenté par les centrales qui dépendent à leur tour de barrages, de plates-formes marines ou de tours de forage installées dans de lointains déserts. L’ensemble de la chaîne ne garantit un approvisionnement adéquat et rapide que si chacun des maillons est encadré par des bataillons d’ingénieurs, de gestionnaires et d’experts financiers, eux-mêmes reliés aux administrations et à des secteurs entiers de l’industrie (quand ce n’est pas à l’armée). Le mixeur électrique, comme l’automobile, l’ordinateur ou le téléviseur, dépend entièrement de l’existence de vastes systèmes d’organisation et de production soudés les uns aux autres. En mettant le mixeur en marche, on n’utilise pas simplement un outil, on se branche sur tout un réseau de systèmes interdépendants22Sachs, W., Esteva, G. (2003). Des ruines du développement. Paris : Le serpent à plumes, 2003, p. 42-43.. »

Il faudrait évidemment ajouter à la description de Sachs l’évocation de tout le macrosystème qui a permis la fabrication et la distribution du mixeur lui-même, sans parler de l’endroit où cette machine est généralement utilisée. L’ensemble des destructions que tout cela suppose est incommensurable. En somme, il n’y a pas d’appareil électrique innocent…

L’ordinateur sur lequel je tente laborieusement d’écrire ce texte me rend apparemment des services extraordinaires, surtout dans la mesure où il me donne accès à Internet. Cependant, je constate que ce prodigieux réseau informatique mondial, qui combine les deux principaux usages des phénomènes électromagnétiques, a transformé ma vie de professeur d’université en une immense accumulation de courriels souvent inutiles et qu’il confronte plus généralement ses utilisateurs à un trop-plein d’informations – parfaite illustration de cet effet d’encombrement ou de saturation que produisent les techniques industrielles au-delà d’un certain seuil de diffusion, tel que l’a mis en évidence Ivan Illich23Illich, I. (2003). Œuvres complètes. Volume 1. Paris : Fayard, p. 659-676.. Par ailleurs, j’observe qu’Internet est surtout utilisé aujourd’hui pour visionner de la vidéo.

Ce type de contenu représente en effet 80 % des données qui circulent sur Internet. À elle seule, la consultation de vidéos en ligne génère 60 % de ce flux. Or, il s’avère que plus du quart (27 %) de ces films est constitué de matériel pornographique24Shift Project. (juillet 2019). Climat : l’insoutenable usage de la vidéo en ligne. Un cas pratique pour la sobriété numérique, 36 pages. Récupéré de https://theshiftproject.org/article/climat-insoutenable-usage-video/. Quand on sait par ailleurs que la consommation énergétique totale d’Internet (utilisateurs, réseau, serveurs) est tout juste inférieure à celles des États-Unis et de la Chine, qu’elle représente 7 % à 10 % de la consommation d’électricité dans le monde25Greenpeace. (2017). Clicking clean: who is winning the race to build a green internet? Washington D. C.: Greenpeace, p. 16. Récupéré de : file:///C:/Users/11036191/AppData/Local/Temp/ClickClean2016%20HiRes.pdf et qu’elle augmente de manière exponentielle (9 % par an en France), il ne semble pas illégitime de se demander s’il vaut vraiment la peine d’entretenir un tel gouffre énergétique, responsable entre autres d’une part grandissante des émissions de GES mondiales, pour diffuser finalement ce type de contenu ou même d’innocentes vidéos de chatons.

Résistances

Mais, objecteront certains, l’étendue du règne de l’électricité et la rapidité avec laquelle elle s’est imposée dans nos vies ne sont-ils pas la preuve que les bénéfices que l’on en retire excèdent les coûts qu’elle occasionne ? Comment notre « fée » aurait-elle pu se bâtir un aussi vaste empire en un temps aussi bref, sinon parce qu’elle est fondamentalement bienfaisante ? C’est ce que suggèrent bien souvent ses historiens spécialisés. En tout cas, leurs travaux ne s’étendent guère sur les causes et les conditions de possibilité de ce succès, comme s’il allait de soi que l’électricité ne pouvait qu’enthousiasmer celles et ceux qui découvraient ses pouvoirs, sans même qu’il n’y ait quelque effort à fournir pour leur en faire voir les avantages. À lire entre les lignes de ces récits à tonalité hagiographique, on perçoit pourtant que cette « colonisation du monde vécu », pour parler comme Habermas, par les techniques utilisant l’électromagnétisme ne s’est pas accomplie sans résistances ni réticences. À tout le moins, il semble que nombre d’humains n’aient pas fait preuve à leur endroit de l’empressement espéré par ceux qui œuvraient à l’électrification du monde.

En témoigne, par exemple, cet aveu publié au printemps 1925 par l’ingénieur Charles Boileau dans La Houille blanche, une revue spécialisée de l’époque, et déniché par le collectif « Pièces et main d’œuvre », à qui l’on doit quelques-uns des trop rares textes esquissant une histoire critique de l’électricité :

« La clientèle ne marche pas ! […] Et cependant, il devient de plus en plus clair que les réseaux ruraux ne pourront vivre avec des utilisations de 100 à 200 heures par an, et qu’il leur faudra atteindre de 800 à 1.000 heures pour s’en tirer. […] Le seul moyen qu’ont ces réseaux d’obtenir une utilisation « force » suffisante, leur permettant d’exister à l’état indépendant, est de développer le plus possible l’usage de l’accumulation sous forme de chauffage, cuisine, frigorifiques, etc. […] Il y a là une question de tact, de sens des besoins d’une clientèle qui s’ignore, d’adaptation à ses goûts, etc. […] Pour déjouer la prévention de la clientèle que j’ai signalée plus haut, on devra tendre vers un type de contrat à forfait basé sur la puissance des appareils installés, c’est-à-dire : vendre du chauffage et non pas des kilowatts-heures, de façon à ne pas expliciter le prix du kilowattheure26Pièces et main d’œuvre. (19 avril 2019). Et si on revenait à la bougie ? Le noir bilan de la « Houille blanche ». Grenoble, 19 pages. Récupéré de http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1127 . »

Dans la somme qu’ils ont consacrée à l’histoire de l’électricité en France, Alain Beltran et Patrice-Alexandre Carré constatent eux aussi, avec une pointe de condescendance, que la population ne s’est pas ruée spontanément sur les techniques électriques :

« Si, peu à peu [au cours des années 1930], les cuisines de la bourgeoisie urbaine s’électrifient, le mouvement reste lent et minoritaire. Les campagnes de publicité et les « propagandes » le disent. Leur multiplication – en négatif – prouve à quel point la France des années 1930 n’est pas encore prête à accueillir la « Fée électricité ». (…) [P]ersuader la société française que l’électricité « Ça ne sert pas seulement à s’éclairer! » s’est avéré une œuvre difficile! La première tâche à laquelle se sont livrées les compagnies de distribution a été l’éducation du consommateur27Beltran, A., Carré, P.-A. (2016). La vie électrique : histoire et imaginaire (XVIIIe-XXIe siècle). Paris : Belin, p. 243.. »

Aujourd’hui même, certains de ces humains qui n’ont pas encore accès à un réseau électrique ne manifestent pas toujours le désir d’y être raccordés. C’est ainsi que dans le cadre du Forum permanent de l’ONU sur les questions autochtones, on a pu entendre en 2016 Ati Quigua, représentante d’un peuple indigène vivant dans la cordillère des Andes colombienne, déclarer sans ambages à la tribune de la prestigieuse organisation internationale :

« Nous nous battons pour ne pas avoir de routes et d’électricité — cette forme d’autodestruction qui est appelée ‘développement’ c’est précisément ce que nous essayons d’éviter28Le Partage. (16 juillet 2016). « Nous nous battons pour NE PAS avoir de routes ou d’électricité » (Ati Quigua). Récupéré de https://www.partage-le.com/2016/07/18/nous-nous-battons-pour-ne-pas-avoir-de-routes-ou-lelectricite-ati-quigua/

D’autres sont moins radicaux, mais pas davantage intéressés par l’arrivée du courant électrique. C’est le cas par exemple des habitants d’Ifri, un petit village isolé dans le Haut-Atlas marocain, filmés par Jérôme Lemaire. Contrairement à Ati Quigua et son peuple, ces Amazighs auraient bien voulu d’une route, pour accéder plus facilement à la ville. Ils n’ont obtenu finalement qu’une ligne électrique qu’ils n’avaient pas demandée et qui a commencé par leur compliquer l’existence plutôt que la simplifier29Lemaire, J. (2012). Le thé ou l’électricité, Iota Production. Perspective Films, HKS Productions, K Films. 93mn..

Les conditions réelles dans lesquelles s’est opérée l’électrification du monde, les résistances de toutes sortes qu’elle a suscitées ainsi que les moyens mis en œuvre pour passer outre, restent pour l’essentiel à explorer, dans le prolongement de ces recherches récentes qui nous font découvrir que l’industrialisation a fait l’objet de toutes sortes de refus et de contestations dès ses débuts, contrairement à ce que prétendaient jusqu’à récemment nos livres d’histoire30Jarrige, F. (2014). Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences. Paris : La découverte , 31Bonneuil, C., Fressoz, J.-B. (2013). L’événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous. Paris : Le Seuil.. On trouvera sans doute de premiers éléments de réponse à ces questions dans La servitude électrique, un ouvrage cosigné par le sociologue et historien des techniques Alain Gras, à paraître au début de l’année 202132Dubey, G., Gras, A. (2021). La servitude électrique : du rêve de liberté à la prison numérique. Paris : Le Seuil..

Contre-productivité paradoxale

D’aucuns rétorqueront sans doute avec agacement que ces critiques sont vaines puisqu’il n’est de toute façon plus possible de se passer d’électricité. Or, c’est en cela justement que consiste sa principale nuisance. Elle est devenue incontournable et, ce faisant, elle ne participe pas seulement à détruire la Terre qui nous abrite, ainsi que des formes de vie sociale plus anciennes qui ne présentaient peut-être pas que des inconvénients. Elle détruit aussi notre liberté. Nos vies en effet dépendent de plus en plus étroitement de l’électricité. Nous n’avons désormais plus le choix de décider ou non d’utiliser certains appareils électriques (lampes, radiateurs, climatiseurs, téléphones, ordinateurs, machines médicales, métros…) et donc de « consommer » de l’électricité. Collectivement, nous sommes par conséquent contraints de produire l’énergie nécessaire à l’utilisation de ces diverses techniques, ainsi que toutes les infrastructures et tous les équipements que cela suppose. Et, plus ces techniques sont utilisées, plus il devient important que l’accès à l’électricité soit sécurisé, sous peine de panne électrique générale.

Des investissements toujours plus lourds sont dès lors requis pour éviter que ne se produise un tel événement, ce qui augmente encore les coûts indirects de la consommation d’électricité, tout en la stimulant. Nous nous retrouvons ainsi, en quelque sorte, au service de cette électricité pourtant censée nous servir. Les techniques électriques ne constituent plus pour nous de simples moyens sur lesquels nous exercerions un plein contrôle. Qui en effet peut prétendre aujourd’hui piloter la mégamachine dont dépendent nos usages de l’électricité?

C’est là un problème que posent toutes nos techniques industrielles et que Henry David Thoreau avait parfaitement résumé lorsqu’il écrivait dès 1854, dans Walden ou la vie dans les bois : « Les hommes sont devenus les outils de leurs outils. » Semblable inversion des fins et des moyens s’avère évidemment d’autant plus déplorable (et étonnante !) que la liberté est censée être, avec l’égalité, l’une des valeurs fondatrices de notre civilisation. Le paradoxe est que cette inversion constitue l’aboutissement d’un processus d’industrialisation qui a trouvé une part au moins de sa justification dans ces deux valeurs cardinales. Ces techniques en effet, dont celles de l’électricité, ont été et sont encore promues comme un moyen pour leurs utilisateurs de gagner en liberté, du moins si l’on entend par ce dernier terme l’absence d’entraves extérieures à l’action. Par ailleurs, on s’efforce de les déployer partout où elles ne le sont pas encore au nom de l’égalité; par simple souci de justice, affirment leurs promoteurs.

En réalité, cette égalité n’est jamais atteinte. Les classes sociales supérieures et les pays dominants accaparent systématiquement le meilleur de ces techniques et en retirent les principaux bénéfices. Dans le cas qui nous occupe ici, on notera par exemple qu’en 2015, chacun des habitants des États-Unis a consommé en moyenne 80 000 kWh d’énergie, dont 12 000 sous forme d’électricité, tandis que les Indiens consommaient en moyenne 6000 kWh d’énergie par habitant, dont un peu plus de mille seulement sous forme d’électricité33Ritchie, H. (2014). Energy, Dans OurWorldInData.org. Récupéré de https://ourworldindata.org/energy . Le déploiement de ces techniques ne réduit en aucune manière les inégalités socioéconomiques, ni au sein de nos sociétés, ni entre elles, mais bien souvent les aggrave. En outre, il se traduit par la disparition progressive de « modes de production autonomes » au profit de « modes de production hétéronomes », ainsi que le soutenait Ivan Illich.

Les humains satisfont de moins en moins leurs besoins par eux-mêmes, à l’aide de techniques qu’ils maîtrisent, mais de plus en plus en consommant passivement des marchandises produites par de vastes systèmes sociotechniques sur lesquels ils n’exercent à peu près aucun contrôle. Ils en retirent certes un surplus de puissance : le fait de pouvoir, par exemple, éclairer et chauffer leur demeure à volonté et sans effort, alors qu’il fait nuit noire et que la température extérieure est glaciale. Mais, que le vaste système dont ils dépendent désormais connaisse des difficultés de fonctionnement, et les voilà réduits à la pire des impuissances, comme ont pu le découvrir des millions de Québécoises et de Québécois privé·e·s d’électricité en plein hiver et pendant parfois plusieurs semaines à la suite de la « tempête de verglas » de janvier 1998. Le gain de puissance se paie d’une vulnérabilité accrue. La quête de sécurité génère de l’insécurité34Mais, le « black-out » peut aussi bien sûr inciter les victimes à recommencer à se débrouiller par elles-mêmes, à reconquérir en somme une part au moins leur autonomie. Merci à Nicolas Casaux d’avoir attiré mon attention sur ce constat . Mais surtout, l’utilisateur de techniques industrielles, dès lors que celles-ci deviennent incontournables, est dépossédé d’une autre liberté : celle de pouvoir décider des normes de son existence. Ces normes à présent sont celles des systèmes qui lui procurent ces marchandises dont il a désormais besoin pour vivre. Et il n’a sur elles aucune emprise véritable, d’autant moins que ces systèmes sont vastes et complexes. Il n’est plus maître de quoi que ce soit.

À cette dernière accusation, on pourrait objecter qu’en ce qui concerne la production d’électricité, l’avenir semble justement être aux micro-réseaux, interconnectés ou pas à des macro-réseaux. N’y aurait-il donc pas là une possibilité de reconquête de notre autonomie, au sens propre de ce terme? Il est permis d’en douter. D’une part, ces réseaux alimentés par des énergies renouvelables, du fait de leur dimension réduite et de la nature des énergies primaires mobilisées, ne seront jamais en mesure d’assurer une fourniture d’électricité aussi abondante et constante que celles qu’offrent actuellement nos macro-réseaux35De Decker, K. (13 décembre 2018). Keeping Some of the Lights On : Redefining Energy Security. Dans Resilience. Récupéré de https://www.resilience.org/stories/2018-12-13/keeping-some-of-the-lights-on-redefining-energy-security/ . Ce n’est pas en soi dramatique, mais cela implique d’inventer des manières de vivre ensemble qui ne supposent pas un accès constant et illimité au courant électrique. Autrement dit, parier sérieusement sur les micro-réseaux requiert très probablement d’abandonner le modèle de société qui est le nôtre ou en tout cas notre conception de la sécurité énergétique.

Or, ce n’est clairement pas l’intention des puissants acteurs impliqués dans ce type de projets, qui envisagent surtout « les micro-productions locales comme une réserve d’import-export dans le marché de l’énergie, au profit de l’équilibre du grand réseau de distribution36Lopez, F. (2019). L’ordre électrique. Infrastructures énergétiques et territoires. Paris : MétisPresses, 2019, p. 13. ». D’autre part, même lorsqu’ils ne sont pas reliés à ce dernier, ces réseaux ne peuvent pas sérieusement être considérés comme véritablement autonomes. Il s’agit en effet de dispositifs très sophistiqués, reposant sur des technologies de pointe, dont le développement exige des moyens et des matériaux qui ne sont pas à la portée du premier venu – pensons par exemple à la fabrication d’un panneau solaire photovoltaïque ou même à celle d’un simple fil électrique. En somme, leur production et leur entretien nécessitent un vaste et puissant système industriel. Ils ne sont concevables que dans le cadre d’un « mode de production hétéronome ». L’autonomie qu’ils confèrent à leurs utilisateurs apparaît donc très relative et somme toute illusoire.

Produire moins, partager plus, décider ensemble

Que faire alors, pour qui tient vraiment à reprendre le contrôle de son existence et à ne plus contribuer aux multiples nuisances dont est responsable l’électricité? Faut-il envisager un retour à la bougie? Comme l’écrit fort justement le collectif « Pièces et main d’œuvre » (PMO) :

« Rassurez-vous, progressistes de droite et de gauche (libéraux, étatistes, libertariens, sociétaux-libéraux, libéraux-libertaires, postlibertaires, etc.), on ne reviendra pas en arrière, au temps des fées et des sorcières, ni à la bougie. Il faut de la cire pour faire des bougies, et des abeilles pour faire de la cire. La politique de la terre brûlée pratiquée par l’industrie agrochimique et les exploitants agricoles – pesticides, herbicides, homicides – nous met à l’abri de pareilles régressions, de tout retour à la ruralité, rance et réactionnaire37PMO (1er décembre 2016). Le compteur Linky, objet pédagogique pour une leçon politique. Pour un inventaire des ravages de l’électrification, Grenoble, 13 pages. Récupéré de http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=887 . »

Pour commencer à lutter contre les nuisances des techniques électriques, le premier impératif me semble devoir être de réduire, puis de limiter la production d’électricité, en cherchant les moyens de se passer de ce « fluide » autant que faire se pourra. Évidemment, cette réduction ne doit pas dégrader davantage encore les conditions d’existence de ceux et celles, de plus en plus nombreux, qui vivent en situation de « précarité énergétique », y compris dans les pays les plus riches de la planète. L’instauration de limites de production doit donc s’accompagner d’une redistribution plus équitable de nos moyens d’existence, et en particulier du type et de la quantité d’énergie que nous pouvons mobiliser. Il va falloir en somme partager plus. Enfin, pour que ces décisions puissent être considérées comme justes, il est essentiel qu’elles soient prises de manière rigoureusement démocratique. Il faut décider ensemble, ce qui suppose une démocratisation radicale de nos institutions politiques – en la matière, la voie du municipalisme libertaire me semble la plus prometteuse. Mais, cela implique également le recours à des techniques dont le contrôle ne nous échappe pas totalement, autrement dit des « techniques démocratiques », selon l’expression proposée par Lewis Mumford38Bihouix, P. (2015). L’âge des low-tech. Paris : Le seuil. 336 pages..

Voilà pour les principes à suivre. Ils ont le mérite d’indiquer une direction à suivre relativement claire et cohérente; de constituer également un traitement pertinent quelles que soient les nuisances industrielles qu’il s’agit d’affronter. Leur mise en œuvre soulèvera toutes sortes de questions techniques, à commencer par celle de savoir dans quelle mesure et à quelles conditions le « fluide électrique » peut être produit et utilisé dans une perspective « low tech »39Gauthier, P. (janvier 2021). Enjeux matériels de la fabrication de vélos dans un monde postcroissance. Dans Polémos. Récupéré de https://polemos-decroissance.org/enjeux-materiels-de-la-fabrication-de-velos-dans-un-monde-post-croissance/. Avant cela, on peut s’attendre bien sûr à ce qu’un tel projet suscite de vives résistances. D’abord de la part des membres de l’oligarchie qui prétend gouverner nos sociétés, puisqu’ils y jouissent de tous les privilèges. Mais aussi de la part du plus grand nombre, tant l’imaginaire de la civilisation industrielle ne tolère pas l’idée de limite. C’est d’ailleurs ce que suggère Jun’ichirō Tanizaki, dont j’ai évoqué le travail plus haut, lorsqu’il s’interroge justement sur les raisons pour lesquelles Occidentaux et Orientaux entretiennent des rapports si opposés à l’ombre et à la lumière :

« Quelle peut être l’origine d’une différence aussi radicale dans les goûts ? Tout bien pesé, c’est parce que nous autres, Orientaux, nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées que nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente ; nous n’éprouvons par conséquent nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur, nous nous y résignons comme à l’inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, qu’elle le soit ! Mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre. Les Occidentaux par contre, toujours à l’affût du progrès, s’agitent sans cesse à la poursuite d’un état meilleur que le présent. Toujours à la recherche d’une clarté plus vive, ils se sont évertués, passant de la bougie à la lampe à pétrole, du pétrole au bec de gaz, du gaz à l’éclairage électrique, à traquer le moindre recoin, l’ultime refuge de l’ombre40Tanizaki, J. (2011). Éloge de l’ombre (1933). Lagrasse : Éditions Verdier. p. 72.. »41Edouard Piely a attiré mon attention sur le fait que Jean Baudrillard, dans son étude sur l’Amérique, semble donner raison à Tanizaki : « La hantise américaine, c’est que les feux s’éteignent. […] Il faut que tout fonctionne tout le temps, qu’il n’y ait pas de répit à la puissance artificielle de l’homme. » (Baudrillard, J. (1986). Amérique. Paris : Biblio-essais, 1986, p.51-52).

Cependant, il va bien falloir commencer à se libérer d’une telle passion, même si elle s’est emparée aussi à présent des compatriotes de Tanizaki. Comme j’ai tenté de le montrer dans les pages qui précèdent, elle est en effet profondément destructrice, non seulement de nos milieux de vie, mais aussi de notre liberté. Dès lors, nous devrions envisager la « désélectrification » de notre monde comme l’une de nos tâches les plus urgentes. Au minimum, il serait sage de questionner la poursuite de la colonisation de nos vies par l’électricité.

Notes[+]

Enjeux matériels de la fabrication de vélos dans un monde postcroissance

Par Philippe Gauthier

Photo : Auteur·e inconnu·e. Des femmes réparant un vélo, 1895

L’idée d’un monde basé sur les transports actifs, et en particulier sur le vélo, est un thème récurrent dans les réflexions sur la décroissance. C’était l’une des pistes de transformation du Manifeste du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale1Mouvement québécois pour une décroissance conviviale. (2007). « Manifeste ». Récupéré de https://www.decroissance.qc.ca/manifeste et cette notion joue également un rôle important dans les réflexions du groupe Degrowth.info, basé en Allemagne2Bliss, S. (2016, 11 janvier). « My Journey Toward Degrowth ». Degrowth.info. Récupéré de https://www.degrowth.info/en/2016/01/my-journey-toward-degrowth/. Les grands médias associent également décroissance et pratique du vélo3Dubé, C. (2019, 5 février). « Prêts pour la décroissance? ». L’actualité. Récupéré de https://lactualite.com/societe/decroissance/.

La plupart des partisan·e·s de la décroissance s’entendent donc sur le fait que le vélo est un outil utile et désirable dans un monde post-croissance, même si la promotion de la marche a également ses adeptes4Bridgman, E., Chevalier, Q. (2017). « Marcher vers la postcroissance ». L’échappée belle, no3, avril 2017. Récupéré de http://www.lechappeebelle.ca/2015/04/marche-pratique-subversive/. L’un des précurseurs de la décroissance, Ivan Illich, le décrit comme la machine écologique par excellence :

« La bicyclette et le véhicule à moteur ont été inventés par la même génération, mais ils sont les symboles de deux usages opposés de l’avancée moderne. […] Elle constitue un merveilleux outil qui tire parfaitement parti de l’énergie métabolique pour accélérer la locomotion. En terrain plat, le cycliste va trois ou quatre fois plus vite que le piéton, en utilisant cinq fois moins de calories5Illich, I. (1973). Énergie et équité, Paris : Le Seuil, p. 49. ».

Philippe Bihouix, pour sa part, y voit un exemple de machine low tech (basse technologie) en dépit de la relative complexité technique de sa fabrication :

« Même un modèle simple contient plusieurs centaines de pièces élémentaires, dont la plupart ont un contenu technique qui n’est pas maîtrisable « localement » : métallurgie d’alliages et métaux différents, usinage et ajustage des pièces, vulcanisation du caoutchouc des pneus, préparation des peintures anticorrosion ou de la graisse pour la chaîne. […] En revanche, une fois construit, il est clairement possible pour le commun des mortels d’en comprendre parfaitement le fonctionnement, de le bricoler […] de le maintenir en état pour de nombreuses années, pour ne pas dire indéfiniment ou presque6Bihouix, P. (2014). L’âge des low tech. Paris :Le Seuil, p. 128. ».

Un autre thème récurrent de la décroissance est celui d’une production à l’échelle locale, idéalement par des moyens de production appartenant aux travailleurs – travailleuses eux et elles-mêmes. On trouve notamment ces idées sous la plume d’Yves-Marie Abraham, pour qui la production de ce qu’il faut pour vivre ne doit plus être pris en charge par l’entreprise privée ou l’État, mais par des communs, reposant sur les principes d’autoproduction et de partage des moyens de production7Abraham, Y-M. (2019). Guérir du mal de l’infini. Montréal : Écosociété, p. 246.. Le groupe Polémos évoque également une organisation du travail basée sur les coopératives et les communs8Polémos. (2020, 22 mai). « Relancer l’économie croissanciste ou refaire la société? ». Récupéré de https://polemos-decroissance.org/lettre-opinion-refaire-la-societe/.

Mais qu’impliquent au juste sa production et son entretien en termes d’organisation du travail, de ressources matérielles et énergétiques et de choix techniques? Cette étude s’interroge sur la forme que pourrait prendre la production de bicyclettes en contexte décroissant et sur les dépendances qu’entraîne le choix de miser sur ce mode de transport. Elle explore le concept de l’atelier de fabrication de vélos, installation plus petite et plus conviviale qu’une usine moderne, et explore les tensions entre la simplicité à atteindre et l’efficacité technique nécessaire à une activité manufacturière légère.

Pourquoi l’efficacité demeure importante

La question de l’efficacité peut sembler trop axée sur le productivisme pour constituer une préoccupation décroissante. Elle est parfois associée au fordisme et à l’aliénation des travailleurs – travailleuses et de la société en général. Ce n’est pas l’intention ici. Il s’agit d’abord d’éviter le gaspillage des matériaux et de l’énergie nécessaire à la fabrication du vélo en choisissant des techniques appropriées à l’échelle de production recherchée. Il s’agit aussi d’offrir un produit que les citoyen·ne·s d’un monde post-croissance pourront s’offrir, surtout dans un contexte où ils sont censé·e·s vivre avec moins de ressources.

L’enjeu n’est pas trivial. Lorsque la bicyclette commence à se populariser, entre 1890 et 1895, son prix d’achat représente 800 fois le salaire horaire moyen en France9Gaboriau, P. (1991). « Les trois âges du vélo en France ». Vingtième siècle, revue d’histoire, no29, janvier-mars 1991, 17-34. https://doi.org/10.3406/xxs.1991.2335. Rapportées au salaire moyen actuel de 26,65 dollars de l’heure au Québec en 201910Institut de la statistique du Québec. Rémunération hebdomadaire et horaire des employés, régions administratives et ensemble du Québec, 2015-2019., ces 800 heures représentent 21 320 dollars, soit l’équivalent du prix d’une petite voiture économique. Pour cette raison, le vélo est d’abord adopté par la bourgeoisie : médecins, notaires, curés de campagne, ainsi que par les services publics, notamment la police et l’armée. Il ne se démocratisera vraiment qu’après la Première Guerre mondiale. En raison de l’amélioration des techniques de fabrication, son coût d’achat ne représente plus que 200 heures de travail en 1925 et 95 en 195711Ibid..

Le spécialiste de l’énergie Vaclav Smil observe que les techniques modernes permettent d’utiliser moins d’énergie pour obtenir une quantité de travail donnée. Les premières machines à vapeur, par exemple, transformaient moins d’un pour cent de l’énergie du charbon en travail mécanique utile. En 1900, le rendement des locomotives ne dépassait pas 10 % et celui des meilleures machines à vapeur « compound », 20 %. De nos jours, les turbines à vapeur à cycle combiné qui transforment le bois, le charbon ou le gaz en électricité ont un rendement pouvant atteindre 60 %12Smil, V. (2010). Energy Transitions: History, Requirements, Prospects. Santa Barbara : Praeger, p. 52-55.. Une turbine hydraulique moderne peut transformer jusqu’à 95 % de l’énergie cinétique de l’eau en énergie électrique.

Le niveau technologique a donc un impact réel sur la quantité d’énergie nécessaire pour accomplir un travail. Inversement, le retour à des technologies plus archaïques aurait probablement comme effet d’augmenter la consommation d’énergie nécessaire pour effectuer le même travail. L’enjeu énergétique, d’un point de vue décroissant, consiste à produire les biens nécessaires avec le moins de ressources énergétiques possible, tout en évitant le piège consistant à utiliser la même quantité de ressources pour fabriquer plus de produits – souvent superflus.

Les composantes d’un vélo

Un vélo moderne peut compter jusqu’à mille pièces, en tenant compte des vis et des maillons de la chaîne. Plusieurs sont simples et ne comportent pas d’enjeu industriel particulier. Cette étude de concentrera donc sur un nombre restreint de composantes majeures, emblématiques des techniques de fabrication à utiliser. Elle évoquera ensuite la question des matériaux nécessaires avant de s’interroger sur l’organisation du travail la plus simple pouvant être mise en œuvre pour la fabrication de chaque composante.

La première composante importante est le cadre. Qu’il soit fait d’acier ou d’aluminium, il est fait d’un tube fabriqué par extrusion. On chauffe une pièce de métal pour la ramollir, puis on le pousse à travers un moule à l’aide d’une puissante presse hydraulique développant une force de centaines ou de milliers de tonnes. Il est aussi possible de former du métal plat en rouleau et de le souder à la jonction, mais c’est un procédé laborieux et peu efficace. Quelques artisan·e·s expérimentent actuellement avec des cadres en bambou et en frêne. Cette solution semble donner satisfaction et constituer une solution décroissante prometteuse.

Le roulement à billes, utilisé pour réduire la friction dans le pédalier et les roues, est une technologie déjà ancienne. Il semble que le premier vélo à l’avoir incorporée était le Grand Bi de 1869. La bague est faite à partir d’un tube d’acier que l’on découpe en sections avant de le forger. Le principal problème consiste à fabriquer des billes parfaitement sphériques dans un métal très dur. On part d’un fil d’acier de gros calibre que l’on découpe et que l’on moule grossièrement avant de chauffer et de polir les billes entre deux plaques de fonte. C’est un travail spécialisé qu’on voit mal fait dans un atelier d’usinage généraliste, mais qui se fait dans des établissements de taille modeste. Un grand fabricant mondial d’origine suisse, Bossard, a 2500 employé·e·s réparti·e·s sur 77 sites, soit 32 employé·e·s par usine.

Les pignons et les plateaux, de même que la chaîne, reposent sur des opérations de forgeage. Il s’agit essentiellement de découper le métal et de lui donner sa forme finale à l’aide de machines-outils. Le métal est ensuite trempé pour le durcir et augmenter sa résistance à l’usure. Le travail est comparable pour le mécanisme du dérailleur, s’il y en a un. Ce sont des opérations relativement simples qu’on peut faire dans un petit atelier d’usinage équipé en conséquence.

Les autres pièces de métal, comme les composantes de freins et les garde-boues, sont les plus faciles à fabriquer, essentiellement à l’aide de simples presses pour former le métal. L’assemblage des roues, et en particulier des nombreux rayons, est normalement confié à une machine automatisée. Il faudra peut-être revenir à une méthode plus laborieuse d’assemblage à la main.

L’acier est le premier matériau entrant dans la fabrication d’une bicyclette. Le cadre, traditionnellement, est fait d’un alliage relativement flexible comportant du chrome et du molybdène, tandis que les pièces soumises à l’usure (roulements à bille, chaîne, plateaux et pignons) sont faites d’acier très dur à forte teneur en chrome et, selon les formulations, une faible proportion d’autres métaux comme le vanadium et le cobalt. Il est possible de produire ces alliages à partir d’acier recyclé en ajoutant les métaux voulus, à condition que l’acier de départ soit de formulation compatible (ne contienne pas d’autres métaux remettant en cause la qualité de l’alliage désiré).

Les vélos modernes utilisent le plus souvent l’aluminium pour le cadre. Ce métal est plus facile à travailler et à recycler que l’acier, mais il n’est pas considéré comme aussi durable pour un vélo. Il ne s’agit peut-être pas du meilleur choix pour un vélo low tech devant servir très longtemps. Par contre, il s’agit d’un bon choix pour toutes sortes de pièces mineures : poignées de frein, garde-boue et autres.

Il faut oublier la fibre de carbone, dont la production est complexe et très énergivore : de 51 à 79 kWh d’énergie par kilo. En comparaison, la production d’acier neuf exige de 6 à 14 kWh et celle d’acier recyclé, de 2 à 4 kWh. La production d’aluminium neuf à partir du minerai requiert de 63 à 95 kWh, mais son recyclage, seulement de 3 à 513Low-tech Magazine « How much energy does it take (on average) to produce 1 kilogram of the following materials? ». Récupéré de https://www.lowtechmagazine.com/what-is-the-embodied-energy-of-materials.html. Défaut supplémentaire de la fibre de carbone : on ne sait pas la recycler et sa durée de vie comme déchet se mesure en siècles.

L’autre matériau critique est le caoutchouc qui entre dans la fabrication des pneus. Il s’agit essentiellement de caoutchouc naturel produit par un arbre originaire d’Amérique du Sud, l’hévéa. La production est aujourd’hui concentrée en Asie du Sud-est. Dans un contexte post-croissance, il resterait possible de l’importer, mais son transport sur de longues distances pose problème et une organisation plus équitable de son commerce reste à inventer. Une solution locale est envisageable : le pissenlit. Il est facile à cultiver en monoculture et son latex a déjà été utilisé comme source de caoutchouc dans le passé, notamment en URSS pendant la Seconde Guerre mondiale14Chevalier, A. (1945). « Le pissenlit à caoutchouc en Russie ». Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale, 25ᵉ année, bulletin n°275-276, Septembre-octobre 1945, 3-10. https://doi.org/10.3406/jatba.1945.1811. Il y a actuellement de l’intérêt pour cette ressource et une industrie pourrait voir le jour dans les prochaines années.

La fabrication d’un vélo de base, à la fois simple et durable, exige donc des matériaux relativement sophistiqués, ainsi que l’usage de machines-outils pour la fabrication des diverses catégories de pièces. Ces problèmes techniques ont été résolus dès la fin du XIXe siècle et il est possible de produire des vélos de qualité avec des moyens plus simples que ceux qui sont mis en œuvre actuellement. Il est notamment possible de se passer de robots et de machines-outils à contrôle numérique, dont l’avenir paraît incertain dans un monde post-croissance. Il est également envisageable de simplifier les vélos eux-mêmes en sacrifiant un peu de performance et en acceptant un peu plus de poids.

Sources d’énergie

Il n’est pas clair si le monde post-croissance aura encore recours à des réseaux électriques centralisés ou s’il reposera sur des sources renouvelables organisées en réseaux locaux. La quantité d’énergie disponible sera probablement inférieure à ce que nous connaissons aujourd’hui et variera sans doute en fonction de la météo et du rendement des panneaux solaires ou des éoliennes.

La production pourrait donc être limitée aux jours où le temps est favorable. Une production intermittente exigerait une organisation alternant jours de travail et congés en fonction de l’énergie disponible. Une alternative serait d’installer les ateliers près de cours d’eau où de petites turbines hydrauliques pourraient livrer une énergie constante, mais moins abondante. Ceci aurait pour effet de limiter la taille maximale des ateliers.

La production d’aluminium neuf exige d’énormes quantités d’électricité, vraisemblablement d’origine hydroélectrique. Le procédé ne peut jamais s’arrêter – le métal en fusion déformerait les cuves en se solidifiant – et les sources d’énergie intermittentes sont hors de question. Le recyclage de l’aluminium dans des fours à arc peut se faire de manière discontinue, mais les besoins en électricité demeurent importants et ne peuvent pas être couverts par de petites installations locales. La même chose vaut pour l’acier recyclé.

Matériaux

La production d’acier neuf exige actuellement l’utilisation de charbon ou, plus rarement, de gaz naturel. Ces combustibles ne fournissent pas seulement la chaleur indispensable au procédé, mais aussi du carbone qui s’associe à l’oxygène du minerai de fer pour l’éliminer sous forme de CO2. Il existe un procédé alternatif utilisant de l’hydrogène. Il se combine à l’oxygène du minerai de fer pour l’éliminer sous forme de vapeur d’eau, ce qui n’émet pas de gaz à effet de serre. La production d’hydrogène en quantité voulue par électrolyse exige toutefois beaucoup d’électricité. Un monde post-croissance aura donc à être sobre en acier, recyclé comme neuf.

Combien d’énergie la production d’un vélo consomme-t-elle au total? Les données disponibles sont rares et ne distinguent pas les divers types de vélos. Selon une étude du MIT15Dave, S. (2010). « Life Cycle Assessment of Transportation Options for Commuters ». Cambridge : Massachusetts Institute of Technology (MIT). Récupéré de http://files.meetup.com/1468133/LCAwhitepaper.pdf, la fabrication et l’entretien d’un vélo sur l’ensemble de son cycle de vie représentent 319 MJ d’énergie par mille parcouru (soit 199 MJ par kilomètre). Ce genre d’études considère qu’un vélo fera 15 000 km durant sa vie utile16Roy, P., Miah, D. et T, Zafar. (2019). Environmental impacts of bicycle production in Bangladesh : a cradle‑to‑grave life cycle assessment approach. SN Applied Sciences, 1, no700. https://doi.org/10.1007/s42452-019-0721-z . Ceci correspondrait à une consommation totale de 830 kWh d’énergie. Mais ce chiffre paraît optimiste, ou fondé sur la fabrication de vélos très simples.

Une autre étude de cycle de vie, portant sur un vélo haut de gamme, estime sa facture énergétique à 2 380 kWh pour la seule étape de la fabrication du cadre17Johnson, R., Kodama, A. et R, Willensky. (2014). The Complete Impact of Bicycle Use : Analyzing the Complete Impact and Initiative of the Bicycle Industry (Mémoire de Maîtrise). Université de Duke, Récupéré de https://dukespace.lib.duke.edu/dspace/handle/10161/8483. Il faut ajouter 325 kWh pour les roues et 50 pour la chaîne, sans compter les autres pièces. Le total pourrait donc approcher les 3 000 kWh. Le ménage québécois moyen consommant 72 kWh d’électricité par jour18Données de Statistiques Canada citées dans Gagné, A. (2015). « Une taxe à la surconsommation d’électricité, ou une taxe sur les grandes familles? » L’actualité. Récupéré de https://lactualite.com/lactualite-affaires/une-taxe-a-la-surconsommation-delectricite-ou-une-taxe-sur-les-grandes-familles (contre 13 en France19« Consommation électricité moyenne en France en 2020 : Statistiques et analyse ». Récupéré de https://prix-elec.com/energie/comprendre/statistiques-consommation-france), ces 3 000 kWh équivalent à 41 jours de consommation québécoise ou 231 de consommation française. C’est aussi l’énergie que renferment 750 kilos de bois de chauffage.

Organisation de la production

Dans un monde décroissant, le métal continuera d’être produit dans des fonderies et des alumineries de taille assez importante, afin de réduire la consommation énergétique par unité produite. Ces usines fourniront de vastes ensembles à l’échelle d’un pays ou d’un sous-continent. Les contraintes sur l’énergie et des besoins moins importants feront toutefois en sorte que ces usines seront plus petites que celles que nous connaissons, parce qu’il y aura moins de hauts-fourneaux ou de cuves de fusion fonctionnant en parallèle.

Le modèle du petit atelier d’usinage, qui répondait jadis à toutes sortes de besoins locaux en pièces à l’unité ou en séries courtes, vient à l’esprit. Ces ateliers comptaient souvent moins de dix employés, mais on pourrait étendre le modèle à 25, voire 50 ouvriers – ouvrières pour alimenter un marché régional en vélos. La fabrication de métaux et d’alliages, par contre, se faisait déjà dans de grosses unités de plusieurs centaines d’employés dès le XIXe siècle, essentiellement pour des raisons d’efficacité énergétique. Il est plus facile d’obtenir et de maintenir la chaleur voulue dans de gros creusets que dans des petits. Les alumineries sont toujours des usines de grande taille, le procédé se prête mal à une production à petite échelle. Il est aussi possible, dans certaines limites, de refondre de l’acier et de l’aluminium dans des fours à arc. La taille minimale de ces unités est de l’ordre de 50 à 100 employé·e·s.

La production de caoutchouc de pissenlit et de pneus pourrait se faire à l’échelle régionale. Ces productions se font actuellement à une échelle nationale ou même internationale, mais ce n’est pas une nécessité technique, surtout pas pour des pneus de vélo relativement simples par rapport aux pneus de voiture. Une régionalisation limiterait les besoins en transport de la marchandise et éviterait les problèmes techniques liés à la production de beaucoup d’énergie renouvelable sur un seul site. Lorsqu’il y a moins d’abondance énergétique, il est plus facile de produire de manière décentralisée.

Si l’option des cadres en bois ne donne pas satisfaction, il faudra continuer d’utiliser des tubes obtenus par extrusion. Ces gros équipements ne réclament pas beaucoup d’ouvriers et d’ouvrières, mais ils exigent passablement d’énergie, ce qui risque de jouer sur le choix des sites de production. Ces équipements ne seront sans doute pas intégrés à des ateliers de fabrication de vélos, mais resteront distincts, fournissant les tubes nécessaires aux fabricants. La fabrication de roulements à billes fonctionnera sans doute sur le même modèle, bien que l’intégration à un atelier de fabrication paraisse plus facile.

Restent les activités d’usinage des pignons, des plateaux et des diverses autres pièces. Elles pourraient être faites sur un même site et combinées aux activités d’assemblage. L’usinage est relativement peu énergivore et il serait possible de se consacrer à cette activité lorsque l’énergie est abondante, puis à l’assemblage des pièces en stock lorsqu’elle est plus rare. Un petit atelier de taille régionale regroupant toutes ces activités ne pourrait sans doute pas faire toutes ces activités en même temps. Les ouvriers – ouvrières pourraient se concentrer sur certaines pièces un jour, puis sur d’autres le lendemain. D’un point de vue capitaliste, cette pratique ne permet pas de maximiser la rentabilité du capital. D’un point de vue décroissant, elle permet toutefois de maintenir une consommation énergétique raisonnable par unité produite et de fournir du travail sans produire des quantités excessives de vélos.

Un vélo conçu pour être durable et facile à réparer peut durer des décennies. Il n’existe pas de chiffres sur le nombre de vélos existants au Québec, mais sur la base de 4,2 millions de cyclistes20Vélo Québec en collaboration avec le Ministère des Transports, de la Mobilité durable et de l’Électrification des transports. (2016, mai). L’état du vélo au Québec en 2015. Récupéré de https://www.transports.gouv.qc.ca/fr/modes-transport-utilises/velo/Documents/etat-velo-2015.pdf, on peut sommairement estimer qu’il existe environ 5 millions de vélos. S’ils sont conçus pour durer 50 ans, il faudra remplacer 2 % du parc chaque année, soit 100 000 véhicules neufs annuellement.

Si l’on compte 1 500 kWh d’énergie pour la production d’un vélo post-croissance simple, l’énergie nécessaire à cette activité atteindrait 150 GWh, soit l’équivalent de la production annuelle d’environ 35 grandes éoliennes de 2 MW fonctionnant avec un facteur de charge de 25 % ou encore 75 000 tonnes de bois de chauffage. Ce chiffre comprend le coût énergétique de l’extraction et de la transformation des matériaux (métal, plastique, caoutchouc…) mais laisse de côté la question de leur impact environnemental. Sans être insoutenable, le total demeure considérable. Il faut de surcroît tenir compte de la fabrication d’un grand nombre de pièces de rechange.

Cette étude laisse volontairement de côté deux enjeux qui exigeraient de la recherche distincte. D’une part, les vélos ont besoin de chemins. L’examen du vélo en tant que système (plutôt qu’en tant qu’objet, comme le fait ce texte) exigerait de mesurer le coût énergétique des routes et de poser diverses hypothèses sur le pourcentage d’utilisation qu’en feraient les vélos dans divers scénarios. Rappelons simplement que les premières pressions pour le pavage des routes ont historiquement été le fait des cyclistes, qui exigeaient des surfaces de roulement lisses. La voiture en a ensuite profité.

Une autre piste de recherche intéressante serait la question de la réduction des besoins – ou même du besoin tout court. Les calculs que l’on trouve ici sur la production de vélos postulent implicitement que leur contexte d’utilisation reste inchangé. Comme les chiffres sont élevés, il faudrait peut-être miser sur des modes d’utilisation ou de propriété partagée des vélos. On peut aussi supposer qu’une société vivant à une échelle plus locale aurait de moindres besoins de déplacement, ce qui réduirait ou éliminerait le parc de vélos nécessaire.

Conclusions

Cette étude a cherché à explorer la manière dont on pourrait fabriquer des vélos dans un monde post-croissance. Elle s’est interrogée sur l’organisation de la production, les ressources matérielles et énergétiques à mettre en œuvre et les choix techniques à faire pour maintenir une productivité suffisante sans dépendre de technologies trop complexes.

En ce qui concerne l’organisation du travail, on voit que plusieurs activités peuvent avoir lieu dans des ateliers de taille relativement petite (moins de 50 personnes), possiblement détenus collectivement par les travailleurs et travailleuses. Certaines activités, toutefois, comme la fabrication et l’extrusion de l’acier, ne se prêtent pas aussi bien à la production à petite échelle. Ils requièrent aussi des équipements coûtant quelques millions, voire des dizaines de millions de dollars et réunir le capital nécessaire ne sera pas simple pour un collectif de travailleurs et travailleuses.

En ce qui concerne les ressources matérielles, aucune n’est véritablement rare et il n’existe pas d’obstacle sérieux à une industrie durable du vélo. Dans un monde décroissant qui serait beaucoup plus sobre au niveau énergétique, toutefois, réunir l’énergie nécessaire ne sera pas forcément facile. Le choix des sites de production pourrait être dicté par la disponibilité locale d’énergie en quantité suffisante et l’intermittence de la production pourrait cadencer le rythme de production des vélos. Ceci requiert une importante adaptation sociale, mais s’accorde au postulat décroissant d’un rythme de vie plus lent.

Les choix techniques posent des enjeux plus complexes. Bien que le niveau technologique de la fin du XIXe siècle soit suffisant pour produire des vélos, leur prix d’achat était alors si élevé qu’ils étaient réservés à une élite. Il faut viser un prix de revient permettant aux citoyen·ne·s d’un monde sobre de s’en procurer. Il y a donc un arbitrage à faire entre la simplicité et une efficacité technique qui induit toutes sortes de dépendances : ressources plus rares, longues chaînes logistiques, besoins accrus en capitaux pour l’achat de machines-outils.

En somme, la grande question qui se pose est « décroître jusqu’où? ». L’exemple de l’atelier de vélos montre qu’il existe une tension entre le désir d’une vie plus simple, plus sobre et plus locale et le désir de conserver un certain nombre de biens et de services qui facilitent la vie et qui démultiplient les capacités du corps humain. Trop de renoncements et la vie décroissante peut devenir misérable. À l’inverse, pas assez et le monde industriel se maintient pratiquement tel quel.

Notes[+]

L’emprise de la machine : une critique décroissanciste de la domination technique

Par Louis Marion

Photo : Cristian Eslava

Indépendamment de leurs allégeances politiques, beaucoup croient que la technique peut encore arranger les choses, nous sauver de la dévastation en cours.

Du côté de la droite conservatrice, nous retrouvons la croyance économique qu’un peu de croissance c’est polluant, mais beaucoup de croissance c’est propre. Le développement économique va permettre des innovations peu polluantes. L’argent des pipelines qu’on construit va finalement servir à sauver la nature.

Chez les progressistes, nous retrouvons plutôt l’opinion qui consiste à croire qu’il suffirait d’abolir le capitalisme pour abolir la mauvaise technique, c’est-à-dire celle qui est source d’exploitation, d’oppression, de misère et d’injustice. En somme, sans domination capitaliste, il serait possible d’orienter la technique vers le bien. Vers des idéaux de justice, d’équité et de solidarité.

Mais de quelle technique parlons-nous ici? De celle réellement existante, nécessitant la technoscience? De celle fantasmée, qui serait sans effet secondaire ou dommages collatéraux, mais qui malheureusement appartient à la science-fiction et est impossible à produire? Ou, plus humblement, de technique plus artisanale et de low tech? Quoi qu’il en soit, peu importe le régime politique, il y a des conséquences aux choix techniques. Les téléphones « intelligents » qui ont besoin de métaux rares et difficiles à recycler ne seront pas plus verts sous le socialisme.

Qu’est-ce que la technique?

La technique, c’est avant tout une dimension de l’action des êtres vivants en tant qu’adaptés aux contraintes empiriques de la réalité. Pour attraper des mouches, l’araignée fabrique sa toile. Elle possède une bonne technique de tissage. La technique ne s’oppose pas à la nature. La technique, c’est la ruse de l’animal. Certains animaux utilisent en effet des outils et se servent de techniques. Il s’agit donc essentiellement d’un phénomène non spécifique aux êtres humains. Certaines fourmis ont des techniques de culture de champignons, mais l’araignée et les fourmis ne possèdent pas de machines pour tisser et cultiver. Se servir d’outils et utiliser des machines, ce n’est pas du tout la même chose.

En fait, la technique ne devient un problème qu’à partir de l’ère industrielle et du moteur thermique; qu’à partir du moment où, au nom du progrès et de la raison, les machines ont remplacé les outils.

Il ne s’agit pas d’être technophobe. Il serait absurde de remettre en question les moyens que les animaux se donnent pour vivre. Il s’agit plutôt de distinguer entre la technique, entendue comme phénomène naturel, comme moyen au sens large, et la technique entendue comme phénomène associé à l’époque industrielle : la technique objectivée en tant que machine, la machine thermique, la machine à vapeur comme synthèse de la science et de la technique.

L’outil est une extension de la main, alors que la machine est, quant à elle, « émancipée de la limite organique que ne pouvait dépasser l’outil manuel »1Marx, K. Le Capital, cité par : Vioulac, J. (2009) dans L’époque de la technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique. Paris : Les Presses Universitaires de France, p. 305. . La machine permet de dépasser en quelque sorte les limites du corps.

Le monde préindustriel était lui aussi un milieu technique pour l’humain, mais qui ne tendait pas à se substituer à la nature. Auparavant, comme le dit Mandosio « [l]e système des artefacts ne s’était pas encore imposé comme une seconde nature »2Mandosio, J-M. (2000). Après l’effondrement : Notes sur l’utopie néotechnologique. Paris : Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, p. 123.. L’humanité avait d’autres projets que celui de remplacer la nature par un monde totalement artificiel. Mais aujourd’hui, « bien rares sont les activités [quotidiennes] qui n’ont pas besoin d’une machine »3Gras, A. (1993). Comment se débrancher des macro-systèmes. Dans Mouvement Québécois pour une Décroissance Conviviale. Récupéré de http://www.decroissance.qc.ca/sites/default/files/journal/Gras_art_iued.pdf quelque part pour exister concrètement. Nous sommes devenus des créatures de la technique de plus en plus dépendantes de cette seconde nature.

Critique de la neutralité de la technique

Un des arguments philosophiques importants de la critique décroissanciste du machinisme et de la place croissante du high-tech concerne l’identification erronée de la technique moderne à un moyen neutre.

En effet, on entend souvent à propos des conséquences de telles ou telles techniques : le problème, ce n’est pas la technique, le problème c’est l’usage humain de la technique. Tout dépend de l’usage que l’on en fait. Bien entendu, un marteau peut servir à tuer quelqu’un ou à construire un hôpital. Ce n’est pas le fusil qui est dangereux, c’est l’homme derrière.

Mais malheureusement pour ceux qui la défendent, cette thèse ne tient pas la route. Nous ne sommes plus à l’époque des marteaux, à l’époque des outils qui ne se meuvent pas eux-mêmes (Aristote). Nous sommes à l’époque de machines produisant d’autres machines.

Les éléments et artefacts qui composent aujourd’hui notre environnement sont interdépendants. C’est pourquoi l’on ne peut plus considérer la technique comme un moyen. « Ce système des instruments est notre monde »4Anders, G. (2002). L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution (1956), Paris : Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances. p. 17.. Les artefacts techniques qui composent ce monde ne sont pas des îles isolées. Votre téléphone cellulaire a besoin d’antennes, de satellites et de bien d’autres choses pour fonctionner.

La technique moderne est insécable; il est devenu impossible de parler de bonnes ou de mauvaises techniques, puisque qu’il existe une interdépendance entre les différents processus qui rendent possible l’existence des objets qui nous entourent.

C’est pourquoi il nous est désormais impossible de considérer les objets techniques, les machines produites par l’industrie comme des moyens. À vrai dire, aucune d’entre elles ne peut être isolée et détachée de l’ensemble du système des machines produites de manière industrielle. On a toujours affaire à des produits et à des objets techniques qui n’ont aucune existence indépendante, qui ne sont pas des objets insulaires, ni des outils neutres. « Acheter une voiture c’est, plutôt que d’acheter un objet, acheter une civilisation, c’est acheter aussi la route, le stationnement, les bétonnières et les règlements de la circulation »5Charbonneau, B. (1967). L’Hommauto, Paris : Denoël.. Il faut sortir du mythe qui affirme que la technique ne vaut que par l’usage que l’on en fait, comme s’il y avait une bonne et une mauvaise utilisation de la voiture. Au contraire, la technique a des conséquences positives et négatives indépendamment de l’usage. Que je conduise ma voiture en ville ou en campagne, je pollue quand même.

Les limites du progrès technique

Selon Ellul, « Tout progrès technique implique aussi une perte, un coût »6Ellul, J. (1988). Le bluff technologique. Paris : Hachette, p. 97.. Par exemple, la chimie de l’agriculture industrielle permet d’augmenter la production, mais détruit le sol. Les antennes relais sont un progrès dans les moyens de communication, mais ruinent le paysage. Sans compter que d’une manière générale, avec les machines, « nous devons payer en contraintes de fonctionnement ce que nos sociétés gagnent en liberté apparente au niveau de leurs objectifs. Plus la société est apparemment maîtresse de ses objectifs moins elle l’est de ses processus »7Massenet, M. (1971). Du changement technique à l’éclatement social , cité par : Ellul, J. (1988) dans Le Bluff technologique. Paris : Hachette p. 107.. Les choix techniques d’une société ont des conséquences sur la contrainte sociale et l’assujettissement des individus.

« Le progrès technique soulève des problèmes plus difficiles que ceux qu’il résout »8Op. cit, p. 110.. L’aliénation des travailleurs en est un bon exemple : « Marx a parfaitement montré que la transformation des ouvriers en prolétariat est non seulement le fait de capitalistes qui veulent absolument augmenter leur profit, mais avant tout le résultat de la mécanisation et de la division du travail. C’est-à-dire deux progrès techniques »9Ibid, p. 114..

La crise écologique, démographique, sociale est également une conséquence du progrès technique et pas seulement du capitalisme. Et une émancipation éventuelle vis-à-vis de ce dernier n’est pas synonyme d’une libération de notre dépendance à la puissance que nous  procurent les machines.

« Les effets néfastes d’une technologie sont inséparables de ses effets positifs »10Ibid, p. 124.. Il est plus facile d’illuminer les villes que de protéger ses habitants contre la pollution lumineuse.

Les solutions techniques produisent en général d’autres problèmes (ailleurs sur la planète ou plus tard dans le temps) qui conditionnent encore davantage d’interventions techniques, nous installant ainsi, de force, toujours un peu plus sur les rails d’une trajectoire technologique au destin catastrophique.

L’illusion d’un contrôle du monde par la technique crée toujours plus de nécessité de contrôle sur le monde. En tentant de résoudre les dégâts technologiques par d’autres innovations technologiques, on s’enfonce davantage dans la domination. La technique « n’est [alors] plus un simple moyen au service des objectifs et des valeurs de la collectivité, mais devient l’horizon indépassable du système »11Latouche, S. (2004). La mégamachine. Raison techno-scientifique, raison économique et mythe du progrès. Paris : La Découverte..

Si Kant « trouvait inconcevable que la marche de l’humanité pût ressembler à la construction d’une demeure que seule la dernière génération aurait le loisir d’habiter »12Dupuis, J-P. (2002). Pour un catastrophisme éclairé. Paris : Éditions du Seuil, p. 45., de nos jours, cette ruse de l’histoire s’est inversée et ce sont plutôt les générations futures qui se destinent à ne pas pouvoir jouir autant que nous des bienfaits de la marche de la raison et du progrès.

Aujourd’hui, la célèbre formule de Marx, « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, ce qui importe, c’est de le transformer »13Marx, K. (1845) dans Thèses sur Feuerbach.  Citation originale : « Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert; es kömmt drauf an, sie zu verändern ». est dépassée. Nous avons tellement transformé le monde par la technique et l’économie que nous pouvons de moins en moins y vivre humainement. Désormais, il ne s’agit plus de le transformer, mais de le conserver.

La technologie permet d’augmenter l’accès aux ressources et donc de faciliter le pillage. Elle permet de produire plus; plus vite, et d’accélérer la destruction. Avec les technologies de pointe nous pouvons vider les mers plus rapidement de leur poisson ou couper plus de bois dans une forêt. Malheureusement, il est plus facile de produire des satellites qui peuvent détecter les continents de plastique dans l’océan que de nettoyer l’océan de son plastique.

Déconstruisons notre imaginaire progressiste, car il y a beaucoup de problèmes qui ne peuvent pas et ne pourront jamais être résolus dans le cadre du développement technique. La nature est notamment constituée d’éléments (l’eau, un paysage…) qui ne peuvent être remplacés de façon satisfaisante par aucune avancée technologique.

C’est une illusion de croire, par exemple, que les énergies renouvelables de type solaire ou éolien peuvent remplacer les énergies fossiles sans diminuer radicalement notre consommation globale d’énergie, sans changer notre mode de vie, sans changer notre mode de production et de consommation. L’Anthropocène dévoile les limites de Prométhée.

Responsabilité et aliénation à l’ère de la machine

Marx avait déjà constaté que « la machine n’a plus rien de commun avec l’instrument du travailleur individuel. Elle se distingue tout à fait de l’outil qui transmet l’activité du travailleur à l’objet. En effet, l’activité se manifeste bien plutôt comme le seul fait de la machine, l’ouvrier surveillant l’action transmise par la machine aux matières premières et la protégeant contre les dérèglements »14Marx, K. H. (1967). « Conséquences sociales du machinisme automatisé ». L’Homme et la société, n°3, 113-131.  https://doi.org/10.3406/homso.1967.994.

Si l’activité se manifeste comme le seul fait de la machine, ce n’est donc plus le travailleur qui agit. Ce point est capital. Car agir veut dire: être le sujet de son action. Être soi-même l’origine de son action. Obéir ou collaborer, ce n’est pas agir volontairement.

On voit donc ici que la machine implique une possession de l’activité. L’ouvrier est soumis au capital par la machine, car la machine qui est du travail humain passé, matérialisé, du travail mort, du capital, permet la soumission du travail concret, du travail vivant au travail abstrait au service de la valeur. Avec la machinerie, « le travail vivant se trouve subordonné au travail matérialisé, qui agit de manière autonome. Dès lors l’ouvrier est superflu »15Ibid., nous dit Marx.

Superflu n’a pas ici le sens de la disparition de l’ouvrier comme travailleur relégué au chômage, quoique ce ne soit pas incompatible, mais plutôt le sens de l’effacement du sujet responsable de son action. Superflu signifie dans cette situation, une perte d’autonomie du travailleur au profit des machines, de la technique.

Traditionnellement, agir ce n’est pas seulement collaborer ou être complice d’un déclenchement automatique. Comparativement, les machines semblent dissoudre l’action autonome, ou du moins, changer son lieu d’origine. C’est la technique qui devient autonome au sens où c’est elle qui recueille l’autonomie humaine. Autonomie veut dire ici que ce sont des machines qui produisent d’autres machines et les humains deviennent des appendices des machines, servent les machines et ne peuvent plus de ce fait agir dans un sens classique. Comme dit Freitag « c’est le système qui produit, alors que les êtres humains produisent le système de l’intérieur en en faisant immédiatement partie, en s’intégrant à son fonctionnement. On passe ainsi de l’activité humaine assistée par ordinateur, aux systèmes informatisés assistés par des êtres humains »16Assoun, P-L., Zafiropoulos, M. (2001). Les solutions sociales de l’inconscient. Paris : Anthropos, p. 119..

Cette situation a des conséquences normatives importantes. L’éthique traditionnelle portant sur la moralité des actions devient obsolète puisque les actions sous le règne des machines se font de plus en plus rares, remplacées par une collaboration, un travail au service de la machine. Nous nous retrouvons en déficit d’éthique par cause d’actes qui n’en sont pas vraiment et d’impacts,  plus grands que leurs causes. Par exemple, allumer l’interrupteur participe de l’écocide. Quelle est la différence alors entre allumer l’interrupteur et être complice de l’industrie? Le crime contre le climat n’est que l’effet de notre consommation quotidienne à l’échelle globale, une externalité, en somme, de l’utilisation des machines.

La médiation des machines ne nous permet plus de savoir ce que l’on fait. Il existe un abîme entre ce que nous pouvons faire et ressentir, une distance entre ce que nous pouvons modifier et ce dont nous pouvons prendre conscience. Nous ne pouvons assumer les conséquences de nos actions. Se procurer un cellulaire c’est aussi en toute innocence « exploiter des mineurs au Congo, détruire des forêts primaires de Papouasie, enrichir des oligarques russes, polluer des nappes phréatiques chinoises »17Bihouix, P. (2014). L’Âge des low tech. Paris : Éditions du Seuil, p. 17.. La technique et la division du travail diluent la responsabilité. « Divisée par mille la saleté est propre »18Anders, G. (2002). L’obsolescence de l’homme (1956). Paris: Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, p. 274..

Nous ne pouvons plus penser ce que nous pouvons faire avec un clic de souris. Nul besoin de haine pour faire du mal, le négatif s’introduit par les réseaux. Par exemple, écouter une émission, taper des mots sur Google, bref, n’importe quoi d’accompli dans le temps libre dans le monde virtuel aujourd’hui peut être potentiellement une information vendue pour de la publicité ciblée au bénéfice de la reproduction du capitalisme cybernétique. La vie humaine devenant ainsi instrumentalisée par la machine.

Un des aspects déterminants des machines c’est que leur fonctionnement nécessite des soins qui transforment la société tout entière. Il faut les approvisionner grâce à des réseaux de plus en plus complexes. La rationalisation et le contrôle social suivent la production des machines. Comme le résume Anders « le bon fonctionnement d’une machine requiert irrévocablement le devenir machine de son contexte de production » c’est-à-dire de la société.

Au nom de l’efficacité, la machine transforme la société à son image et dissout l’altérité. Il n’y a plus partout que des miroirs de cette seconde nature technique de nous-mêmes. La puissance du rationnel se retourne dangereusement en rationalité de la puissance au service de procès sans sujet, sans paroles et sans légitimité. Un danger d’enfermement et de solipsisme technologique nous guette.

Bien que la parole humaine et la vie politique aient encore un sens dans la société technocratique, celui-ci est de moins en moins utile et nécessaire à la reproduction d’ensemble de la société puisque nous pouvons « produire des instruments à travers le fonctionnement desquels nous nous rendons superflus, nous nous éliminons, nous nous  « liquidons » »19Anders, G. (2006). La menace nucléaire. Considérations radicales sur l’âge atomique. Paris : Le serpent à plumes, p. 284..

Les algorithmes qui cadencent les marchés et les robots qui s’appliquent à la bourse impliquent une reproduction de la société qui s’effectue « sans nous ». Par ces machines interconnectées, le monde se reproduit au-dessus de nos têtes.

Dans l’état actuel « le développement du système des machines échappe à tout contrôle direct de notre volonté, à toute expression de notre désir, à tout engagement de notre responsabilité »20Freitag, M. « La dissolution systémique du monde réel dans l’univers virtuel des nouvelles technologies de la communication informatique : une critique ontologique et anthropologique », Colloque 2001 BOGUES. Globalisme et pluralisme,Montréal, 24-27 avril 2002, p. 11. Pour leur mise en place, les machines préfèrent l’extériorité brutale des régulations de la technique et de l’économie autonomisées aux délibérations démocratiques.

Pourtant la technique, comme l’économie, c’est aussi une affaire politique qui concerne la cité. Les questions d’intérêts publics ne doivent plus être liées seulement (comme dans la gauche progressiste traditionnelle) à qui produit (rapport de classes) et comment on produit (rapport de production). On doit aussi interroger la légitimité de ce que l’on produit matériellement dans nos sociétés thermo-industrielles.

L’alternative à l’hégémonie sociale du machinisme : les low-tech

Parmi les propositions que la décroissance avance pour réduire notre empreinte écologique, les inégalités sociales, et notre aliénation il y a le développement des low tech ou basse technologie. Le high-tech et ses effets délétères sur la nature et la société ne sont pas un destin. Il faut concevoir qu’il est possible de se déplacer sans pétrole, de se loger sans ciment, de se nourrir sans agriculture industrielle, et de s’instruire avec un livre.

Les critères pour définir une basse technologie sont le respect des valeurs de la décroissance : une technique qui a peu d’impact sur le système terre; une technique conviviale et égalitaire non dominatrice et une technique favorisant notre autonomie, favorisant l’autoproduction.

Le low tech se doit d’être soutenable pour l’environnement. Une technique soutenable, c’est une technique qui n’utilise pas de ressources non renouvelables ou non recyclables et qui ne produit pas de déchets non absorbables ou récupérables. C’est une technique qui ne produit pas d’externalités négatives. C’est-à-dire que son utilisation par certains ne nuit pas aux autres. Par exemple, en me déplaçant à bicyclette, je n’inflige pas aux autres les conséquences négatives de la pollution atmosphérique puisque ce moyen de déplacement n’en produit pas à l’usage. Par contre, en utilisant une voiture je nuis à tout le monde. André Gorz résume bien ce qui doit orienter la production et la technique : « Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne »21Gorz, A. (1974) « Leur écologie et la nôtre ». Le Monde diplomatique. Avril 2010. Récupéré dehttps://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027. Mais même si elles sont soutenables et ne provoquent pas d’injustice, pour ne pas être qualifiées d’aliénantes et respecter les critères de la décroissance, il importe que ces techniques ne nous remplacent pas, ne travaillent pas à notre place, et ne prennent pas toute la place. Développées avec des moyens locaux, elles sont simples, recyclables, réparables; modulables, contrôlables, conviviales, sobres en ressources et économes en énergie. Ce sont des outils permettant de développer l’autoproduction et l’autonomie de leurs utilisateurs, bref, de favoriser une liberté nouvelle, indépendante de la propriété et de la puissance.

Notes[+]

Business as usual, version électrique

par Josée Provençal

L’audace aurait voulu que le gouvernement du Québec prenne à bras le corps la crise climatique qui menace notre oikos, pourtant il n’en est rien. Tout au plus, le plan pour une économie « verte » présenté le lundi 16 novembre dernier par le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charrette, et le premier ministre François Legault n’est qu’une poursuite du « business as usual »,en version électrique.

Je vous invite donc à me suivre dans une critique décroissanciste du plan économique « vert » (PEV) du gouvernement Legault.

Le Québec, se targue le premier ministre Legault, « est l’endroit qui émet le moins de gaz à effet de serre (GES) par habitant [parmi tous les États américains et toutes les provinces canadiennes]», soit 9,5 tonnes équivalentes CO21Gouvernement du Québec, Plan pour une économie verte, Québec, 2020, p. 8.. Il est vrai qu’à l’échelle nord-américaine2ibid., graphique 1, p. 21., les Québécois•e•s ont un faible taux d’émission par habitant en raison de l’importance de l’hydroélectricité. Encore est-il que ce bilan ne tient pas compte des émissions importées. Il est facile d’être « excellent » quand on se compare aux derniers de classe et, dans le cas échéant, à l’Amérique du Nord. Lorsque l’on se compare au reste du monde (voir figure 1), force est de constater que l’étoile du Québec pâlit.

Figure 1 – Émissions de CO2 par habitant·e, par pays (2017). Source: OWID based on CDIAC; Global Carbon Project; Gapminder & UN : https://ourworldindata.org/co2-emissions

Le temps est venu que le gouvernement québécois se regarde franchement dans le miroir et cesse de se faire croire qu’il est « vert ». L’hydroélectricité ne nous permettra pas d’atteindre, à elle seule, notre cible de réduction d’émissions de gaz à effet de serre, soit 37,5 % d’ici 2030. La carboneutralité ne sera pas atteinte si nous poursuivons sur la voie de la croissance infinie.

Pas de changement de paradigme |Électrifier la croissance

Le gouvernement du Québec, dans son PEV, mise sur une électrification tous azimuts de l’économie québécoise, du transport (véhicules individuels, transports collectifs, transports de marchandises, bornes de recharge, notamment), des secteurs agricole, commercial et industriel, en passant par l’exportation d’électricité et par l’attraction d’investissements étrangers. Encore une fois, l’économie reste au centre de toutes actions et la quête pour la croissance se poursuit, et ce, sans aucune remise en question de notre mode de vie axé sur une croissance perpétuelle. Ceci ne change absolument rien aux inégalités sociales et entraîne la destruction de notre environnement. Le plan du gouvernement Legault tel que présenté est insuffisant pour atteindre la cible de réduction de 2030.

Qu’il s’agisse de développement durable, d’économie circulaire ou de croissance « verte », l’objectif est toujours le même : assurer la croissance du produit intérieur brut (PIB). Voilà l’objectif de l’État, et le gouvernement Legault le démontre bien. Il n’est aucunement question de contraindre l’industrie ou les comportements. Cette foi inébranlable dans une « prospérité matérielle possible pour tous et respectueuse de l’environnement […], reste intacte3Serge Latouche, Décoloniser l’imaginaire: la pensée créative contre l’économie de l’absurde, Lyon, Parangon, 2011, p. 31.».

Par exemple, le refus du gouvernement d’implanter des mesures contraignantes, notamment sur les véhicules utilitaires sport (VUS) afin d’en dissuader l’achat, envoie un bien mauvais message aux usager•e•s et à l’industrie. Les Québécois•e•s pourront donc continuer sur leur lancée en faisant croître le nombre de ces véhicules4Johanne Whitmore et Pierre-Olivier Pineau, État de l’énergie au Québec, Montréal, Chaire de gestion du secteur de l’énergie – HEC Montréal, 2020, p. 31. plus polluants que les véhicules légers, et les constructeurs poursuivront sur leur lancée avant de passer au tout électrique. En somme, il faut comprendre le message du gouvernement comme ceci : « ne changez rien ». Aucun incitatif n’est prévu pour réduire l’autosolo, de sorte que l’on doit interpréter qu’à partir de 2035, lorsque les voitures à essence neuves seront interdites, nous aurons le même parc-autos, sinon plus important, qui progressivement passera au tout électrique.

L’électricité à tout vent c’est bien beau, mais ça ne nous sort pas de la logique extractiviste5« L’extractivisme désigne la collecte à des fins commerciales de produits naturels non cultivés », Anna Bednick, Extractivisme, dans Décroissance : vocabulaire pour une nouvelle ère, Montréal, Écosociété, 2015, p. 239.. Évidemment, plusieurs en appelleront au découplage qui veut qu’en reconfigurant le principe de production et de conception des biens et services, il soit possible que la croissance économique dépende moins de la consommation des ressources naturelles. Il demeure que plusieurs études6Jason Hickel et Giorgos Kallis, « Is Green Growth Possible? », New Political Economy, vol. 25, n°4, 2019, p. 469-486.,7 Timothée Parrique, Jonathan Barth, François Briens, Christian Kerschner, Alejo Kraus-Polk, Anna Kuokkanen et Joachim H. Spangenberg, Decoupling debunked – Evidence and arguments against green growth as a sole strategy for sustainability, Bruxelles, European Environmental Bureau, 2019. https://eeb.org/library/decoupling-debunked/,8Yves-Marie Abraham, « Croître ou durer, il va falloir choisir! », Acfas Magazine, 2020. démontrent que notre dépendance à la croissance rend impossible ce découplage. Cette croissance, qui au XIXe siècle laissait présager plus de libertés, d’allègement du labeur et de perspectives d’enrichissement pour les sociétés coloniales occidentales, est devenue de plus en plus insoutenable au fil du XXe siècle, pour en arriver, en ce début de XXIe siècle à une situation globalement intenable9Matthias Schmelzer, « The growth paradigm: History, hegemony, and the contested making of economic growthmanship », Ecological Economics, vol. 118., p. 170..

La technologie et la transition | Miroir aux alouettes

Le Québec a la chance de compter sur une production d’électricité « propre », mais il demeure que notre hydroélectricité n’est pas sans conséquence sur notre milieu de vie (harnachement des rivières) et sur les populations qui habitent le territoire (autochtones et allochtones). Passer de la voiture à essence à la voiture électrique, bien qu’elle réduirait la dépendance à l’importation d’énergies fossiles, n’est pas sans conséquence.

Le gouvernement du Québec vise, dans les prochaines années, à développer ce qu’il appelle la filière batterie. Cette filière vise à « exploiter et transformer les minéraux du territoire québécois pour fabriquer des composants de batterie, comme des anodes et des cathodes10Gouvernement du Québec, Stratégie québécoise de développement de la filière batterie, https://www.economie.gouv.qc.ca/bibliotheques/strategies/strategie-quebecoise-de-developpement-de-la-filiere-batterie/ (Consulté le 16 novembre 2020). » afin de produire localement des véhiculent électriques en plus de développer le recyclage des dites batteries. La production de ces batteries s’appuie sur l’extraction de minerais (cobalt, lithium, nickel, manganèse, graphite, bauxite, etc.) qui au Québec, comme dans les pays du Sud, ont des impacts dévastateurs sur l’environnement (contamination du sol et de l’eau, montagne de résidus, perte de biodiversité), et c’est sans parler des conséquences sociales et sanitaires (déplacement de population, précarité, exploitation, contamination des sources d’eau potable, morts et blessés dans les mines, etc.).

En plus des enjeux environnementaux et sociaux liés à la voiture électrique, nous pouvons nous questionner sur la capacité technologique à atteindre le 100 % électrique d’ici 2035. La production de batterie n’arrive pas à suivre le rythme de progression attendue11Agence internationale de l’énergie, Global EV Outlook 2019. Scaling up the transition to electric mobility, 2019, https://www.iea.org/reports/global-ev-outlook-2019 (Consulté le 19/11/2020). ,12Ariel, Cohen, « Manufacturers Are Struggling To Supply Electric Vehicles With Batteries », Forbes, mars 2020, https://www.forbes.com/sites/arielcohen/2020/03/25/manufacturers-are-struggling-to-supply-electric-vehicles-with-batteries/?sh=438988931ff3 parce que contrainte par l’approvisionnement en ressources. En effet, l’industrie minière ne suffit pas à la tâche ce qui entraîne des retards quant aux projets d’usines de batteries qui doivent attendre que les ressources soient disponibles. Il n’est donc pas très surprenant, face à ce constat, de voir l’industrie de l’automobile promouvoir l’hydrogène13Kalea Hall, « General Motors aims to commercialize battery, fuel cell technologies, be automaker of the future », The Detroit News, https://www.detroitnews.com/story/business/autos/general-motors/2020/11/17/general-motors-commercialize-ultium-battery-fuel-cell-technologies-future/6258788002/ (Consulté le 19-11-2020). ,14Bengt Halvorson, « Racier-looking 2021 Toyata Mirai hydrogen fuel-cell car is ready for more infrastructure », Green Car Reports, https://www.greencarreports.com/news/1130322_racier-looking-2021-toyota-mirai-hydrogen-fuel-cell-car-is-ready-for-more-infrastructure (Consulté le 19-11-2020). consciente qu’elle ne pourra pas, à cause des contraintes évoquées, fournir toutes ces voitures électriques dans les délais voulus.

Chez les partisans de la croissance « verte », cette électrification des transports à 100 % est possible dans un horizon de neuf ans (2030) et si nous n’y arrivons pas c’est forcément que la volonté politique n’aura pas été suffisante pour être menée à terme15Agence internationale de l’énergie, Global EV Outlook 2019. Scaling up the transition to electric mobility, 2019, https://www.iea.org/reports/global-ev-outlook-2019 (Consulté le 19/11/2020). ,16Grant Smith et Bill Walker, « Is 100% renewable energy for the US possible? Yes », Utility Dive, 2019, https://www.utilitydive.com/news/is-100-renewable-energy-for-the-us-possible-yes/547135/ . Il demeure que la solution technologique ne nous sauvera pas. La nécessité de faire appel à des ressources rares, que ce soit pour la production des voitures électriques et de leurs batteries ou encore pour le déploiement des énergies renouvelables (solaire, éolien, bioénergies17Alexandre Bégin et Bertrand Schepper, « Portrait de l’industrie forestière au Québec : une industrie qui a besoin de l’État », Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 2020, https://iris-recherche.qc.ca/publications/industrie-forestiere-2020, a, nous l’avons déjà dit, des conséquences environnementales et sociales importantes. L’usage et le déploiement de hautes technologies rendent leur recyclage complexe de par la diversité et la complexité des matériaux qui les composent, sans compter la quantité d’énergie nécessaire à l’extraction et au raffinement de ces métaux, rendant cette technologie peu accessible.

La technologie ne sera pas suffisante pour entraîner une transition. Il faut engendrer un changement de paradigme qui devra être juste et équitable pour tous. Il faut revoir la consommation et la croissance et envisager la décroissance. Il faut questionner nos besoins, réduire à la source, lorsque possible, la ponction en ressources et la pollution qui l’accompagne et ainsi décroître la quantité d’énergie et de matières consommées, en plus de travailler à réduire la demande plutôt que de simplement remplacer l’offre d’énergies fossiles par celle de l’électricité18David Murray, Low Tech. dans Décroissance : vocabulaire pour une nouvelle ère, Montréal, Écosociété, p. 358..

Ambition et expertises

Alors que le gouvernement Legault nous présente sa vision pour réussir la « transition climatique19Gouvernement du Québec, Plan pour une économie verte, Québec, 2020, p. iv., https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/environnement/publications-adm/plan-economie-verte/plan-economie-verte-2030.pdf?1605540555 », un terme ambigu sur lequel je reviendrai dans un prochain article, force est de constater que ce dernier est loin d’être suffisant pour atteindre la cible fixée, d’autant que les mesures évoquées ne combleront que 42 % des objectifs de réduction de GES pour 2030.

On peut donc douter de la réelle volonté du gouvernement de mener à bien ce plan, d’autant qu’en conférence de presse, lors de la présentation du PEV, le premier ministre n’a pas voulu trop s’avancer sur le bien-fondé de GNL Québec dans le cadre de ce plan. Il a néanmoins ajouté que le gaz naturel constituait une énergie de transition pouvant remplacer le charbon et ainsi réduire des GES à l’échelle de la planète. Cette affirmation est largement contestée par les experts20Alexandre Shields, « Le gaz naturel ne serait pas une énergie de transition viable », Le Devoir, septembre 2017, https://www.ledevoir.com/societe/environnement/507324/le-recours-accru-au-gaz-naturel-nuit-a-la-lutte-contre-les-changements-climatiques-affirme-un-expert-du-giec,21Myriam Gauthier, « Le gaz naturel, «surtout pas à considérer» comme une énergie de transition, estime un professeur de l’UQAC », La Tribune, novembre 2020, https://www.latribune.ca/actualites/le-fil-groupe-capitales-medias/le-gaz-naturel-surtout-pas-a-considerer-comme-une-energie-de-transition-estime-un-professeur-de-luqac-9ebaeeeee104c40cf661f351cdc9a0ec ainsi que par l’Union européenne qui a reconnu que le gaz naturel est un obstacle à la transition énergétique22Frédéric Simon, « Natural gas is a « caveat » in energy transition, EU admits », Euractiv, mai 2020, https://www.euractiv.com/section/energy-environment/news/natural-gas-is-a-caveat-in-energy-transition-eu-admits/ (Consulté le 19-11-2020). .

Le ministre Charrette s’est engagé à faire une reddition de compte et une révision annuelle des éléments du PEV, mais si le premier ministre passe derrière pour couper ces révisions de 50 %23Thomas Gerbet, « 10 idées rejetées par le Plan pour une économie verte du Québec », Radio-Canada, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1750158/pev-propositions-organismes-groupes-ges?, (Consulté le 17-11-2020). comme il l’a fait avec le PEV, à quoi bon consulter les experts?

Le temps n’est pas notre allié dans notre lutte pour le climat. De plus, acheter des crédits carbone à la Californie est loin d’être une solution gagnante pour le futur environnemental du Québec. Copier sur notre voisin de classe, la Californie, nous fera peut-être réussir un examen, mais ne nous permettra pas d’obtenir notre grade (cible 2030).

Dans les années 1960, le Québec a eu l’ambition de nationaliser son hydroélectricité. Aujourd’hui, s’il veut poursuivre sur cette lancée et se démarquer, il en a la capacité, mais à la condition sine qua non de revoir fondamentalement notre mode de vie collectif. Le business as usual, même électrique, ne nous sauvera pas. Dans la perspective de la décroissance, l’un des axes de solution est d’abord et avant tout la réduction des transports, ce qui suppose de commencer à organiser nos vies tout autrement. C’est l’obligation de se déplacer frénétiquement et de transporter tout ce qu’il nous faut pour vivre qui doit être remise en question.

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Société postcroissance et technologies numériques

par Emmanuelle Caccamo

Photo : Nice M Nshuti.

Nos sociétés, de nos modes de production à nos médiations sociales en passant par la culture, sont aujourd’hui profondément intriquées aux technologies numériques d’information et de communication (TNIC). Et pour cause, lancés à plein régime dans la « révolution numérique », les gouvernements occidentaux s’évertuent à soutenir les instances privées et publiques dans le déploiement de tout un arsenal de nouvelles « innovations » numériques. Par le prisme de différents programmes, les différents paliers gouvernementaux souscrivent benoîtement à l’idéologie selon laquelle l’invasion du numérique au cœur de nos sociétés est un élément nécessaire à l’économie, au « développement durable », au bien-être et à un meilleur gouvernement des peuples. La « ville intelligente », l’« école numérique » et le « e-campus » constituent des exemples paradigmatiques de cette pensée magique du tout-numérique. Les gouvernements poursuivent une trajectoire de numérisation croissante de nos sociétés, ouvrant toujours plus la porte aux entreprises privées capitalistes et à la centralisation.

La trajectoire numérique hégémonique, telle qu’elle est envisagée et concrétisée actuellement sous la coupe du capitalisme avancé, est de manière assez évidente incompatible avec un projet décroissantiste. En parallèle, émerge l’idée que d’autres projets numériques seraient possibles, voire qu’un changement de culture technique advienne. Parmi ces projets « alternatifs », l’un d’eux serait-il compatible avec l’idéologie décroissantiste?

Une liste d’alternatives numériques

Dans un récent ouvrage, Julia Laïné et Nicolas Alep ont regroupé des formes alternatives sous le nom d’« alternumérisme »1Julia Laïné et Nicolas Alep, Contre l’alternumérisme, Saint-Michel-de-Vax, La Lenteur, 2020.. Sur leur liste alternumériste, les auteur·e·s citent par exemple l’approche « développement-durabiliste » du numérique. Dans ce cas, le numérique rencontre le « développement durable » et la croissance verte. Il s’agit en somme de verdir l’existant ou d’« innover » tout en s’assurant que ces technologies demeurent compatibles avec le marché et soient rentables. Cette approche est généralement développée par des organismes gouvernementaux (Ademe en France), des lobbies privés (The Shift Project) et des organismes non gouvernementaux (Greenpeace). À cela s’ajoutent des start up alternuméristes valorisant les marchés équitables (fairtrade) à l’exemple des fairphones. Dans cette approche incompatible avec la décroissance, les néologismes sont légion : on parle entre autres de « sobriété numérique », d’« informatique verte », de « green IT », d’« écoconception numérique », notamment.

Pensée sur un plan individuel, un deuxième type d’approche s’inscrit dans une volonté – illusoire – de maîtriser le numérique. L’approche individuelle ou individualiste s’exprime par des petits gestes « responsables » à accomplir sous l’égide de programmes de « minimalisme numérique » 2cf. Cal Newport, Minimalisme numérique, Montréal, Éditions de l’Homme, 2020. ou de « cyberminimalisme » 3cf. Karine Mauvilly, Cyberminimalisme, Paris, Seuil, 2019.. Il s’agit en fin de compte de faire porter la responsabilité des gestes numériques sur les individus, sans jamais questionner le système technicien, les entreprises et les gouvernements en cause dans la production. Cette posture est semble-t-il analogue au zéro déchet, tel qu’il est actuellement prodigué dans les sociétés occidentales : l’individu doit se responsabiliser et faire de meilleurs choix de consommation. Dans le domaine du numérique, cette approche individualiste est très limitée, d’autant plus qu’elle s’accompagne de nouvelles niches mercantiles (séjours de détox numérique, logiciels de contrôle du temps passé sur les écrans, etc.).

Le courant du logiciel libre est également présent sur la liste de Laïné et Alep. Pour les auteur·e·s :

Le logiciel libre n’est qu’une modalité de développement informatique et de licence de diffusion, il ne remet pas en cause la recherche d’efficacité, la rationalité instrumentale, qui sont au fondement des technologies numériques. […] Une organisation de développement coopératif ainsi qu’une diffusion libre ne sont en aucun cas une garantie que le code soit “bon” ou utilisé à bon escient 4Laïné et Alep, op. cit., p. 63..

En effet, comme le rappellent les auteur·e·s, distribuer librement le code d’un drone tueur ne répond pas à un idéal de coopération…

Du reste, certains tenants du logiciel libre, à l’exemple de Framasoft en France et de Facil au Québec, accompagnent leurs programmes d’un projet sociopolitique de décentralisation, de mise en commun des savoirs et des outils, et d’un refus du capitalisme de surveillance. Ceux-là proposent des alternatives libres aux médias numériques hégémoniques comme Facebook, à l’exemple de diaspora*, et alimentent la réflexion sur les communs numériques (ou en sont à l’origine). Cette démarche louable, dont on voit les possibles affinités avec la décroissance, présente néanmoins de nombreuses limites 5cf. par exemple Emmanuelle Caccamo, « Médias socionumériques alternatifs. Étude sémiotique et rhétorique de diaspora* », Cygne noir, no 7, 2019. En ligne <http://revuecygnenoir.org/numero/article/caccamo-medias-socionumeriques-alternatifs>.. Pour ne donner qu’un seul exemple, suite à sa campagne de « Degooglelisation » du web, Framasoft réalise présentement une campagne pour « Déframatiser » le web : l’utilisation des services alternatifs de Framasoft par les internautes est devenue trop importante et les données, trop centralisées. Cet engouement est devenu incompatible avec l’idéologie décentralisatrice prônée par l’organisme. En somme, les services de Framasoft sont devenus trop hégémoniques, trop « monstrueux ».

Ainsi, à la lumière de ces quelques exemples, le concept d’« alternumérisme » forgé par Julia Laïné et Nicolas Alep désigne l’idée qu’il existe différentes solutions numériques, mais celles-là demeurent toujours illusoires et naïves si le but escompté est de transformer la société.

La « décroissance numérique » est-elle un alternumérisme naïf?

Bien que les deux auteur·e·s prônent une désinformatisation totale des sociétés, il m’apparaît encore nécessaire de creuser le thème de ce que j’appelle la « décroissance numérique ». Dans un autre texte, je proposais de définir la décroissance numérique comme un programme de réflexion collective et politique reposant sur un changement de paradigme 6cf. Emmanuelle Caccamo, « Critique de la “numérisation” croissante de la société. Vers une trajectoire alternative et décroissante », dans E. Caccamo, J. Walzberg, T. Reigeluth et N. Merveille (dir.), De la ville intelligente à la ville intelligible, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2019, p. 117-137.. Ce projet reposerait sur différents principes ou guides dont je rappellerai succinctement les grandes lignes.

En premier lieu, il s’agirait de remettre en cause nos « besoins » en termes de technologie numérique et d’examiner le problème selon un principe de diminution collective des équipements et de la masse des données. L’évaluation de la nécessité et la diminution se fondent toutefois sur un principe d’humilité quant à nos ambitions technologiques :restons modestes et remettons sans cesse en question la technoscience (élément fondamental du système de croissance). Osons surtout nous demander si, dans une trajectoire post-croissance, nous pourrions (ou nous devrions) nous passer de TNIC.

Le projet de décroissance numérique s’appuierait également sur un principe de durabilité. Qu’il s’agisse de hardware et de software, les technologies estimées nécessaires au fonctionnement de la société devraient être repensées de fond en comble afin d’être minimales, peu complexes, réparables, conviviales et économes en ressources.

Ce principe serait indissociable du principe de recherche orientée vers l’économie des ressources et la coopération. Qui dit modèle coopératif, dit aussi équité, valorisation de l’entraide, rapports de réciprocité intersectionnelle et de justice entre les humains dans le domaine du numérique. Ce rapport devrait s’opérer également envers les animaux non humains dont certains voient leur existence menacée par les industries d’extraction de métaux entrant dans la construction de hautes technologies (téléphones de dernières génération, écrans, etc.).

Par ailleurs, un principe d’autoproduction serait au cœur ce projet politique : pour reprendre Yves-Marie Abraham, il s’agit de « se débrancher des macro-systèmes techniques et […] [de] s’inscrire dans des circuits économiques courts » 7Yves-Marie Abraham, « La décroissance soutenable comme sortie du capitalisme », Possibles, volume 39, numéro 2, automne 2015, p. 148.. Sortir des grands schémas hégémoniques du numérique et relocaliser la production serait alors fondamental.

En accord avec l’idéologie d’une société postcroissance, le numérique devrait être soumis à un principe de communalisation, c’est-à-dire à une déprivatisation par une valorisation des « communs numériques ».

Tous ces éléments reposeraient enfin sur principe fondamental d’autonomie politique. Celui-ci envisage que les peuples puissent débattre librement des finalités de la culture technique et en fixent collectivement les normes.

En somme, ces quelques principes pourraient guider un programme de « décroissance numérique ». Ce dernier soulève cependant de nombreuses questions : n’est-il, par exemple, qu’un « moment » qui mènerait vers une société décroissante? Ces quelques principes formulés ouvrent certes la porte à une dénumérisation de la société, mais dans un scénario inverse, un tel programme est-il compatible avec une société post-croissance? S’ajoute-t-il à la liste des alternumérismes naïfs déjà identifiés par Laïné et Alep? L’idée d’une « décroissance numérique » est-elle absolument incohérente avec la posture technocritique si fondamentale dans les théories décroissantistes? Sur un plan techno-politique, par exemple, une société postcroissance n’est-elle concevable qu’en l’absence de technologies numériques? Sur un plan pratique, dans une société où l’autoproduction et la relocalisation sont des valeurs premières, les technologies numériques peuvent-elles exister? Une organisation sociale et économique postcroissance serait-elle compatible avec une production et une extraction des ressources nécessaires aux TNIC? Pour le moment, l’idée d’un « numérique low tech » ou d’un « internet low tech » prônée par certains m’apparaît suspecte 8Voir par exemple Kris De Decker, « Comment bâtir un internet low tech », Techniques & Culture, n° 67, 2017,en ligne : <http://journals.openedition.org/tc/8489>.. Enfin, Jacques Ellul n’a cessé de le répéter : la technique porte ses effets pragmatiques en elle-même, en dehors de l’usage (qui, lui, réfère à une question morale). Mais elle le fait toujours dans un contexte culturel et sémiotique particulier. La technique est créée et développée dans et par un contexte historique, culturel, politique et socio-économique spécifique. Dès lors, dans un autre paradigme économique et technoculturel, que deviennent les TNIC?

Un chantier sur le caractère « alternumériste » de la postcroissance

Puisqu’il est si tentaculaire, le « numérique » forme selon moi l’un des thèmes importants à traiter dans les recherches sur la décroissance et sur les sociétés postcroissantes. La série d’interrogations formulée dans ce texte ouvre un chantier de réflexion sur le caractère « alternumériste », voire « post-numérique » d’un projet de société postcroissance. Il s’agira de poursuivre la recension des alternumérismes existants ; d’évaluer leur (in)compatibilité avec un projet décroissantiste et de recenser les travaux sur la dénumérisation sociétale, tant d’un point de vue idéologique que pratique.

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